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Jean C. Baudet

Art, philosophie, psychiatrie

19 Novembre 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

En rangeant mes notes de lecture, je retrouve cette phrase de Gilles Deleuze : "L'art pour son compte, même littéraire, ne peut avoir le même objet que la philosophie. Il conserve l'événement non pas comme sens dans des concepts, mais comme sensation dans du percept et des affects". Cela met à mal la prétention, née avec le romantisme et encore présente chez de nombreux artistes contemporains, d'être des "explorateurs de l'indicible" et des "chercheurs de sens". C'est en somme la confusion platonicienne entre le Vrai et le Beau, qu'il importe de repenser. Pour ce qui est de l'art "littéraire", c'est-à-dire essentiellement de la poésie, la confusion est d'autant plus tentante que le poète - comme le philosophe - n'a pour seul outil que le langage, qui est le "lieu de rencontre" de la conscience et du réel, du moi et du non-moi, ou comme le disait Michel Foucault des mots et des choses. Encore faut-il un lien "réel" entre le "réel" et les mots, car sinon ceux-ci gonflent et se multiplient dans le "n'importe quoi". J'ai entamé, en 2006, une analyse critique de la prétention cognitive d'une certaine poésie postmoderne, dans mon livre "Une philosophie de la poésie" (L'Harmattan, Paris, 153 pages). Tout le problème du savoir réside dans le passage de la sensation au sens. Il faut un "garde-fou" pour que le passage ne soit pas fantasmatique. Je suis arrivé à la conclusion (peut-être provisoire) que ce garde-fou est l'instrument (qui permet le passage inverse de vérification du sens à la sensation), ce qui distingue la "science" des autres "systèmes de pensée".

L'examen critique des systèmes de pensée (dans leur construction historique), que j'ai appelé "éditologie" (mais ceci est anecdotique) doit considérer les religions, la philosophie, la science... En recourant aux concepts "physiologique-pathologique","supérieur-inférieur", "avancé-archaïque", l'éditologie rencontre forcément des systèmes de pensée aberrants : le primitif, l'enfant, le mystique, le fou. Ainsi, une approche adéquate de la question épistémologique passe par la psychiatrie, car il est nécessaire de connaître les dysfonctionnements de l'esprit humain pour en déterminer les possibilités. Par exemple, un symptôme fréquent de la paranoïa est le "délire logique", qui consiste à élaborer des discours sans fin, dans une véritable logorrhée, développant "logiquement" des conséquences fantastiques à partir d'idées a priori raisonnables. On doit évidemment s'interroger sur le mécanisme mental du paranoïaque, et examiner dans quelle mesure il explique les productions discursives du mythe, de la poésie "savante", et même de certains philosophes qui "se payent de mots". Le noeud du problème est sans doute la proximité et même l'interdépendance, dans l'esprit humain, du générateur de concepts (l'intelligence) et du générateur d'affects (la sensibilité, l'émotivité et l'imagination). L'approche naturaliste (évidemment décriée par tous les idéalistes : musulmans, chrétiens, animistes, humanistes, etc.) conduit à décrire l'homme comme un animal au cerveau développé, et accorde à ce cerveau la "faculté mentale" qui permet à l'individu de survivre pendant quelques années dans son environnement. Et pour survivre, l'espoir est aussi utile que l'intelligence (c'est l'instinct de conservation de la biologie classique). Depuis peu, la psychiatrie dispose d'un instrument lui permettant d'ajuster ses concepts à la réalité phénoménale : l'imagerie du système nerveux central par résonance magnétique nucléaire.

Pendant que les idéalistes vocifèrent contre les incroyants et en décapitent quelques-uns, les matérialistes localisent de plus en plus finement les zones cérébrales qui créent les concepts et les affects. Tiens, voici une deuxième phrase de Deleuze : "La philosophie n'est pas un discours sur la vie mais une activité vitale, une manière qu'a la vie de s'intensifier". Et Deleuze poursuit : "rien n'est plus pénible que les jérémiades haineuses concernant l'abstraction des philosophes". En effet, comme le disait je crois Lao Tseu : "plutôt que de vociférer contre les ténèbres, allume une petite lumière".

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serrurier paris 24/11/2014 19:23

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.

Cordialement