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Jean C. Baudet

Neykov, Heidegger et le Bien

2 Avril 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Ethique

Encore un livre sur Heidegger ! La littérature relative au fondateur de l'analytique existentiale devient prodigieusement abondante, et il est impossible de lire tous les commentaires sur la doctrine du philosophe le plus éminent (au sens d'une grande visibilité) du XXème siècle. Ivan Neykov, docteur en philosophie de l'Institut Catholique de Paris, vient de publier Le sens du bien - Heidegger de Platon aux éditions L'Harmattan (Paris, 274 pages). Disons-le tout net, cet ouvrage remarquable fera les délices des techniciens de la phénoménologie, de l'existentialisme et de l'herméneutique façon Ricoeur ou Gadamer, passionnera les historiens de la philosophie, réjouira les amateurs de phraséologie labyrinthique et de terminologie d'origine grecque, latine ou allemande, mais rendra perplexes tous ceux qui, non initiés aux arcanes de la pensée de l'oubli de l'Être et du Dasein, voudraient savoir, une fois pour toutes, ce que Martin Heidegger a vraiment trouvé de si important, tout au long de son "chemin de pensée, de 1919 à 1973" (p. 9), au cours d'un siècle où, en même temps que l'existentialisme heideggerien, naissaient - entre autres innovations intellectuelles - la Relativité, la Mécanique quantique, la Biologie moléculaire et la Technologie de l'information et de la communication.

Le propos du docteur Neykov est très simple, et est développé selon les meilleures traditions universitaires germano-françaises d'érudition profonde, de subtilité allant parfois jusqu'à l'obscur (mais on ne dévoile pas l'Être avec des phrases trop simples), et d'élégance intellectuelle. Il s'agit de montrer que la doctrine de Heidegger, qui commence par prendre en compte la condition humaine faite de souffrance et ayant la mort pour horizon (le Dasein est un être-pour-la-mort, et j'ajoute qu'il est d'abord un être-pour-la-douleur), qui (re)découvre l'impossibilité de connaître l'Être dans sa totalité (rappelons que le scepticisme remonte à Pyrrhon d'Elis), débouche sur le constat de l'impossibilité de construire une éthique. Ce que le vulgaire, non habitué aux formules heideggériennes, résume par la formule brutale (et scandaleuse aux yeux des croyants de toutes sortes, y compris les "humanistes athées") : "si Dieu est mort, tout est permis". Il s'agit donc pour Heidegger de trouver dans l'Être (et donc dans les existentiaux du Dasein) des déterminants ontologiques d'une éthique à construire (on sait que ce sera aussi le programme de Sartre). Et donc il s'agit, pour Neykov, d'analyser finement et doctement (avec 261 notes infrapaginales) le "chemin de pensée" de Heidegger par rapport à un des fondements de la philosophie : le Bien qui, chez Platon, est l'Idée suprême et souveraine du monde des Idées. Neykov nous rappelle que Heidegger a consacré deux cours à Platon, à Marbourg en 1924-25 et à Fribourg en 1931-32 (à l'époque où le grand philosophe en quête de moralité s'affiliait au parti nazi).

L'étude de Neykov nous montre donc Heidegger commentateur de Platon, mais aussi d'Aristote et de Kant (le très critiquable "impératif catégorique"). L'auteur montre ce qu'il appelle la "violence herméneutique" de Heidegger, qui projette sa propre pensée dans les oeuvres qu'il interprète.

La conclusion de Neykov est très intéressante : toute morale, prétend Neykov (voir notamment p. 15), aboutit à la question de l'universalité, de la "valeur" du bien, et voit la personne humaine comme une fin-en-soi (comme le prétendait Kant, dans une théorisation de la pensée religieuse faisant de l'homme une valeur en tant que créature divine). C'est évidemment une pétition de principe : on découvre ce que l'on veut découvrir, la transcendance de la personne (Mounier, Levinas, Rawls, Habermas et tant d'autres). Et pour finir, Ivan Neykov invite la communauté philosophique internationale à compléter l'analytique existentiale par la considération d'un nouvel existential, à ajouter au "souci" et à l' "être-dans-le-monde" : l' "amour". La plus grande construction intellectuelle du XXème siècle aurait donc pour conclusion une rêverie de midinette.

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Van Rillaer 08/04/2015 12:24

Pour ma part je dirais que l'homme, comme les autres animaux, est avant tout être pour la survie et la reproduction. La douleur n'est qu'un signal, mis en place au cours de l'évolution des espèces, pour éviter des situations dangereuses. Le plaisir est un processus, mis en place au cours de l'évolution pour s'approcher de "stimuli" et répéter des comportements. Certes, l'homme pense régulièrement à la mort, mais que sait-on des autres primates ? Et de toute façon l'homme pense bien plus souvent à éviter des souffrances et trouver du plaisir qu'à sa propre disparition.