Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Ecrire et penser

31 Décembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Littérature

Ecrire – je veux dire « publier », écrire pour un public, car je ne compte pas comme « écriture » le simple geste d’aligner des mots dans un cahier destiné au tiroir, activité qui vaut le tricot ou la collection de timbres – écrire, donc, cette pratique qui est une des spécificités de l’animal humain – car les bêtes ni ne pensent, ni n’écrivent – écrire, c’est chercher des lecteurs, c’est espérer fixer l’attention de quelques personnes éventuellement inconnues, c’est vouloir être lu, être compris (pas nécessairement être approuvé), et peut-être même que c’est espérer d’être aimé. Et selon le niveau d’exigence où l’écrivain situe son œuvre, il attend de susciter l’intérêt des foules ou celle des happy few. Racine et Molière écrivaient pour l’entourage du roi, nos romanciers postmodernes écrivent « pour tout le monde ». Ce n’est pas moins honorable, et Françoise Sagan, Amélie Nothomb ou Marc Levy valent bien Julien Gracq ou Marcel Proust.

Penser, c’est autre chose… Bien sûr, la pensée implique l’écriture, et implique même l’alphabet, car la représentation pictographique ou idéographique des concepts n’est pas suffisamment analytique pour permettre une réflexion soutenue. Avec sa grammatologie, Jacques Derrida a dit des choses fort justes à ce sujet, et ce n’est sans doute pas un hasard si la philosophie est née chez les Grecs, seul peuple de l’Antiquité à disposer d’un alphabet complet, avec consonnes et voyelles.

Je prends évidemment les termes « écriture » et « pensée » dans leur sens le plus profond. On « écrit » pour les autres (pour un public) : c’est la littérature. On « pense » pour soi : c’est la philosophie. Penser (voir Heidegger : Was heist denken ?), c’est bien plus que réfléchir, et l’on n’appelle pas « penser » jouer aux échecs, composer un sonnet, résoudre un système d’équations… De même que l’écriture se définit par l’existence d’un destinataire (d’ailleurs peu déterminé), la pensée se définit par son destinataire, qui est le penseur lui-même. L’écrivain cherche à séduire, à émouvoir, à enchanter, à distraire ses lecteurs, et attend les applaudissements et si possible la bienveillance de la « critique ».

La pensée, c’est-à-dire la philosophie créatrice (enseigner l’histoire de la philosophie n’est pas encore philosopher), c’est chercher le réel absolu, en rapport avec soi. Le philosophe interroge le monde, et s’interroge lui-même. Les religions – qui sont les inverses de la philosophie – interdisent la pensée, elles consistent à préserver et à répandre (éventuellement par la violence) une tradition, qu’il s’agisse de celle fixée dans ses écrits par Confucius, ou de celles de Bouddha ou de Ron Hubbard.

La science, qui est évidemment une activité intellectuelle, et même la plus vaste et la plus élaborée qui soit (la mécanique quantique et la chromodynamique sont autrement complexes que la phénoménologie de Husserl ou que l’existentialisme de Sartre et Beauvoir), n’est pas une pensée, car le chercheur scientifique ne se situe pas lui-même dans le champ de ses investigations. Le religieux « connaît » son destin, inscrit dans des écritures saintes. Le scientifique ne s’intéresse pas à son destin, du moins dans le cadre de ses recherches. Le philosophe essaye, en tentant de dévoiler les déterminations de l’Être, de savoir quel sera son destin et donc quel est le sens de sa vie. Le savant écrit pour la communauté scientifique internationale. L’écrivain écrit pour un public qu’il espère aussi vaste que possible. Le philosophe écrit pour lui-même (« je pense », écrivait Descartes en 1637), et pour le petit nombre de « ceux qui pensent ».

Pour info : https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Jean-François Foulon 02/01/2016 01:04

"Le philosophe essaye, en tentant de dévoiler les déterminations de l’Être, de savoir quel sera son destin et donc quel est le sens de sa vie."
Mais l'écrivain (le littéraire) n'écrit-il pas pour donner un sens à sa vie ? Certes, il recherche un public, mais pas uniquement pour être applaudi. Peut-être, à travers sa prose ou ses vers, hurle-t-il et dénonce-t-il ce qui le dérange dans le monde.? Peut-être veut-il éveiller des consciences ? Il est des romans dont on ne ressort pas intact.