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Jean C. Baudet

La pensee empiricale de Jean-Pierre Jameux

7 Décembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

J’ai lu avec un très grand plaisir le dernier livre du philosophe français Jean-Pierre Jameux : Réflexions sur la réalité en philosophie (L’Harmattan, Paris, 154 pages). Cet ouvrage développe, en quatre « réflexions », une critique serrée de la tradition dominante en philosophie (au moins depuis Parménide, qui ne parvint pas à sortir des apories de l’être et du néant) qui consiste en somme à ne pas prendre la réalité brute au sérieux. Obnubilés par le dualisme du moi et du non-moi, nombreux en effet furent les philosophes qui théorisèrent une dichotomie de l’Être, ainsi Platon (le monde sensible et le monde des Idées), Descartes (l’étendue et la pensée), Kant (le phénomène et le noumène), Husserl (la conscience et les essences)… « nous sommes toujours incapables de choisir entre d’un côté notre pensée et de l’autre côté le monde » (p. 5).

Reprenant une remarque déjà faite par Gaston Bachelard (Le nouvel esprit scientifique, 1934), Jameux observe que l’esprit moderne associe deux attitudes philosophiques contradictoires, le rationalisme et le réalisme, dans un tiraillement conceptuel qui obscurcit la recherche de l’Être. Et l’auteur s’interroge : « n’y aurait-il pas une identité ou un originaire plus profond entre le rationalisme moderne transcendantal et le réalisme classique d’une chose en soi donnée soit par les idées ou soit par la quiddité ? » (p. 6). Et ce tiraillement est la cause de « l’étrangeté que revêtent nos réflexions sur la réalité ». Celle-ci est plus ou moins niée, et de nombreux philosophes dénoncent comme un « réalisme vulgaire », comme une « croyance naïve », l’idée du simple bon sens que les objets qui nous entourent existent vraiment. Je pense ici à la très pertinente critique de l’idéalisme par Lénine dans son grand livre Matérialisme et empirocriticisme (1909). Le rejet de la réalité conduit au solipsisme de George Berkeley, ou à des ontologies fantasmagoriques : les monades de Leibniz, l’esprit dialectique de Hegel, etc.

Le travail de Jameux est largement basé sur une critique du cogito, qu’il renverse résolument. Ce n’est pas parce que je pense que je suis, mais c’est parce que je suis (une chose) que je pense : sum res ergo sum (p. 23). Et de développer une épistémologie et une ontologie « empiricales » qui s’opposent à la pensée transcendantale dominante. La pensée empiricale est basée sur ce que Jameux appelle l’a-cogito : il s’agit d’atteindre l’essence des choses par l’observation directe des choses elles-mêmes et non par la pensée qui introduit des présuppositions parasites. Malgré les apparences, nous sommes à l’opposé de la phénoménologie husserlienne. L’apodicticité de « je suis une chose », et de « il y a des choses », permet de fonder une ontologie partant des choses (évidentes, vécues) et non d’un « esprit » fantasmé. L’appréhension directe du monde est possible dans sa réalité dévoilée par les faits. Encore faut-il, nous prévient Jameux, distinguer les « faits bruts » et les « faits construits ». En somme, tant les empiristes que les rationalistes passent par la conscience pour comprendre le monde, ce qui revient (de Descartes à Deleuze) à admettre le primat de la conscience, c’est-à-dire à faire naître le monde des « esprits ».

L’analyse de Jameux ne va pas jusque là, mais nous pouvons aller plus loin dans la critique de la pensée transcendantale. Il me semble que celle-ci est une rémanence (éventuellement inconsciente) de la pensée archaïque qui sépare résolument le monde en un domaine sacré (à l’origine de l’idée de « spirituel ») et un domaine profane, ce qui est une projection ontologique de l’expérience commune d’une existence corporelle « doublée » d’une existence intellectuelle : les pensées, les mots, les rêves…

La pensée empiricale, c’est donc voir les choses comme elles sont, et éviter de faire du monde une projection des désirs, des espoirs et des émotions de « l’esprit humain ». Pour nous, c’est un fondement du matérialisme, auquel notre propre réflexion a abouti par la considération du primat de la Technique, autre manière d’accepter la réalité des choses. Et je suis pleinement d’accord avec la conclusion de Jean-Pierre Jameux : « nous ne devrons jamais oublier, au cours de nos réflexions futures en épistémologie et sur la question de l’être, de suivre pas à pas le réel » (p. 149).

Pour info :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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