Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Joel Balazut, Martin Heidegger et la metaphysique

22 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Métaphysique

La doctrine de Martin Heidegger continue d’interroger la sagacité des philosophes et est encore le prétexte de nombreux commentaires. En particulier en France, il existe toute une littérature heideggérienne qui tente de prolonger l’œuvre de Jean-Paul Sartre qui, comme on sait, popularisa dans l’intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés les idées du philosophe allemand. Je citerai notamment le bel ouvrage de Dominique Janicaud, Heidegger en France (2001). Je signalerai en passant qu’en 1942 (donc avant la parution de L’Être et le néant), le philosophe belge Alphonse De Waelhens avait publié un livre de 379 pages intitulé La philosophie de Martin Heidegger.

Un des meilleurs spécialistes du philosophe de Fribourg est Joël Balazut, qui fut chargé de cours à l’Université de Toulouse II, et qui a déjà publié trois ouvrages sur l’inventeur de l’analytique existentiale, L’impensé de la philosophie heideggérienne (2007), Heidegger (2008), et Heidegger. Une philosophie de la présence (2013). J’ai fait paraître un compte rendu critique du deuxième livre dans la livraison de juillet 2008 de la Revue Générale. Et voici que Balazut vient de publier un quatrième livre, Heidegger et le problème de la métaphysique, chez L’Harmattan, à Paris (116 pages).

C’est une étude de l’évolution des positions métaphysiques de Heidegger, qui a « pensé » de 1915 (quand il soutient sa thèse d’habilitation à l’Université de Fribourg) jusqu’à sa mort, en 1976, c’est-à-dire pendant une soixantaine d’années durant lesquelles ses positions ont évolué. Balazut s’est surtout basé sur deux textes, la conférence de Heidegger à Fribourg, en 1929 : Was ist Metaphysik ?, et son cours de 1935 : Einfürhung in die Metaphysik.

Pour Heidegger, nous rappelle d’emblée Balazut, « la métaphysique compose la nature de l’homme », et en somme on peut dire que le Dasein est métaphysique. Mais pour le philosophe allemand, la métaphysique à prendre en compte est celle des présocratiques et non celle de Platon, d’Aristote et de leurs successeurs. C’est le fameux « oubli de l’Être » que Heidegger reprochait à la tradition philosophique classique, y compris l’œuvre de son maître Edmond Husserl. L’Être véritable serait donc la phusis de Thalès, d’Anaximandre, de Pythagore, d’Héraclite, et aussi des poètes tragiques grecs, des VIème et Vème siècles, ou plutôt serait la source (mystérieuse) de cette « physique », c’est-à-dire de la nature, du monde tel que le percevaient les philosophes et les poètes de la Grèce. La métaphysique est donc le fondement de la physique, contrairement à ce que suggère l’étymologie. On sait en effet que c’est à Andronicos de Rhodes que l’on doit le terme « métaphysique », qui, au premier siècle avant notre ère, classait les ouvrages de « philosophie première » d’Aristote après (méta) ceux de physique.

Dès la page 11 de sa belle étude, Balazut nous fournit une interprétation de la conception heideggérienne de l’Être : « Ce concept de phusis – en lequel Heidegger découvre donc le sens originel de l’être et qui porte et domine totalement la poésie-pensée grecque la plus ancienne – désigne cette éclosion permanente à laquelle l’homme est ouvert, par laquelle l’étant en totalité se déploie depuis toujours à partir et en direction d’un fond chaotique informe et béant, de sorte que l’ensemble de ce qui est n’a pas d’autre sens qu’être (sans raison) ». Si je peux me risquer à une formulation plus concise, je dirai que l’Être selon Heidegger est le commencement et la fin de l’étant, est ce qui fait passer (mystérieusement) le néant à l’être de la nature et de l’histoire (la phusis). Le maître de Fribourg a élevé au niveau du concept le Chaos d’Hésiode, conception encore religieuse de l’origine des choses. Et ce que Heidegger appellera l’oubli de l’Être commence avec l’idéalisme de Platon qui croit découvrir un « arrière-monde » en inventant son monde des Idées derrière et au-dessus de la phusis, conception qui sera reprise d’une manière ou d’une autre par la majorité des philosophes distinguant un monde matériel et un monde spirituel (ouvrant la porte au retour du religieux).

Balazut aborde aussi la question de la technique chez Heidegger, qui s’est exprimé plusieurs fois au cours de sa longue vie de méditation, de manière plutôt obscure et même contradictoire, sur le sens de la technique. On sait que la pensée heideggérienne a alimenté – ce qui fut peut-être un contresens – la réflexion technophobe de plusieurs intellectuels au cours du XXème siècle, comme par exemple Jacques Ellul ou Jürgen Habermas, non sans établir des liens fantasmatiques entre la critique marxiste du capitalisme et la détestation romantique du progrès technique et industriel. Car comment interpréter la position, pour le moins ambiguë, de Heidegger, quand il voit dans la technique devenue technologie « l’achèvement de la métaphysique » ? Achever la métaphysique, n’est-ce pas amener à son terme l’étude de l’Être, n’est-ce pas voir que c’est la technologie qui a permis à l’esprit humain, aux XIXème et XXème siècles, de développer la physique (la connaissance de la phusis) d’une manière inouïe, proprement impensable au temps de la poésie-pensée des présocratiques ? Je dépasse peut-être la pensée de Heidegger et l’analyse de Balazut, mais il me semble que si la phusis est la concrétisation de l’Être, c’est par la technologie que l’homme d’aujourd’hui a accès aux structures de la nature, et donc aux déterminations de l’Être. Peut-être qu’au lieu d’être une nouvelle mystique, la doctrine heideggérienne fut un nouveau scientisme. Après le crépuscule des métaphysiciens, voici venu le matin des physiciens. Ceci explique peut-être un certain désarroi que l’on constate chez bien des philosophes de notre temps. Entre le Chaos et le Big Bang, il faut choisir…

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article