Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Philosophie et psychiatrie

31 Janvier 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Psychiatrie

Je relis (peut-être pour retrouver certains émois de ma jeunesse) l’excellente Introduction aux existentialismes d’Emmanuel Mounier, qui date de 1947, mais que je consulte dans une réédition de 1962, et je m’arrête à une belle page où le héros du personnalisme (et l’auteur du Traité du caractère) nous explique que les philosophes existentialistes sont « de grands nerveux ouverts par leur émotivité à la perception intense de l’être, souffrant d’une susceptibilité particulière à l’empiètement de l’être ressenti comme altérité, sur le je récepteur ». Et plus loin, Mounier conclut « la négation de l’être transcendant trouverait ici une de ses attaches charnelles, comme, chez d’autres, son affirmation trahit le besoin d’entourage et de consolation ».

Voilà qui va fort loin.

Je me suis souvent, en parcourant pour mes recherches la longue et solennelle galerie des philosophes (et même plus généralement des « penseurs », poètes, moralistes, gourous, réformateurs sociaux…), heurté à cette idée apparemment fort simple que l’extrême diversité des systèmes philosophiques que l’on rencontre dans l’Histoire relève de la psychologie différentielle, que les diverses positions résultent en somme mécaniquement des structures mentales des auteurs. Et j’opposais la brillante capacité imaginative de Platon à la rigueur méthodique et austère d’Aristote, l’émotivité au sang-froid, l’optimisme délirant d’un Leibniz au pessimisme maladif d’un Schopenhauer, le verbalisme échevelé (un des traits de la schizophrénie) à la suspicion compulsive (un symptôme de la paranoïa). Bref, il faudrait peut-être réécrire l’histoire de la pensée humaine en commençant par établir le profil psychologique des penseurs. On comprendrait peut-être mieux certaines divagations de la pensée postmoderne (car il s’y trouve indéniablement du pathologique) si l’on disposait des portraits cliniques d’Epicure, de Jésus de Nazareth, de Mahomet de La Mecque, de Descartes, de Hegel, de Marx, de Carnap, et… d’Emmanuel Mounier. Un tempérament joyeux découvrira que l’Être est bel et bon, et il inventera l’espérance et le paradis. Un tempérament hypocondre apercevra a contrario dans l’Être une source de terribles cruautés, et imaginera en tremblant les horreurs de l’enfer.

En somme, les systèmes, les religions, les idéologies proposés par l’intelligentsia au cours des siècles, dépendent directement des « attaches charnelles » de leurs inventeurs, c’est-à-dire, en termes contemporains, de leurs chromosomes, de leurs gènes, de leurs conditionnements par l’entourage social, des caractéristiques physiologiques de leur système nerveux central et de leur chimie sanguine (sérotonine, dopamine…). Cela s’appelle matérialisme ! Quelle fut la formule psychologique de Démocrite, d’Epicure, de Spinoza, de La Mettrie, de Marx, de Lénine ? L’histoire de la philosophie devient un chapitre des neurosciences.

Je n’ai plus la force d’envisager d’écrire une telle histoire de la pensée basée sur la psychologie des penseurs. Mais je me dis qu’ils soient à tendance schizoïde ou paranoïaque, introvertie ou extravertie, égocentrée ou altruiste, ils doivent tous répondre aux mêmes questions : quelles sont les vraies déterminations de l’Être ? Et n’est-il pas évident qu’il existe, de par le vaste monde, des doctrines fumeuses, acceptées et soutenues, parfois avec fanatisme, par des millions de partisans, sécrétées par des cerveaux malades ?

Une vidéo de l'auteur :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Lia Fail 31/01/2017 10:09

De telles considérations devraient conduire les esprits humanistes à s'interroger sur le biais intellectuel particulier - matérialiste, et même mécaniciste - dans lequel la vision psychiatrique nous enferre. Quand une nouvelle science humaine prétend se moquer gentiment de toute la Philosophie - à l'image de la mort qui se moque gentiment de toutes nos vaniteuses agitations humaines -, c'est là qu'il convient de chercher des échappatoire morales.

Ivette 10/02/2016 14:01

Beaucoup aimé ce "billet"de votre blog.....Je pense effectivement que les "humeurs" (dans le sens quasi médical) doivent influencer la Pensée choisie....