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Jean C. Baudet

Jean Baudet et l'Oubli de la Technique

27 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Technique

On présente généralement la philosophie de Martin Heidegger comme construite sur le geste initial de sa dénonciation de « l’Oubli de l’Être » (en 1927), quand il explique qu’Anaxagore, Socrate, Platon, et puis la plupart de leurs successeurs, négligent de s’interroger sur l’Être, comme l’avaient fait (fondant la philosophie) Thalès de Milet et ses disciples. Après les présocratiques, qui avaient magistralement identifié l’Être et la physis, la philosophie s’en détourne pour instaurer une métaphysique du logos, tournant à vide. Semblablement, on pourrait dire que j’ai entamé mes réflexions en dénonçant « l’Oubli de la Technique », pointant comme conduisant à des délires d’interprétation quasi mystiques la forclusion de la Technique par la philosophie contemporaine. Le cas de Heidegger étant d’ailleurs paradoxal, d’abord parce qu’il consacre quelques grands textes à l’analyse de la Technique, mais surtout parce qu’il voit dans la Technique la plus récente (que nous préférons appeler Technologie) ce qu’il appelle « l’achèvement de la métaphysique » et, en somme, ce qui permet de dévoiler l’Être, de le mettre à nu.

En effet, en avril 1978, quand nous fondâmes une revue d’histoire de la Science et de la Technologie, le choix du titre (Technologia) n’était pas dénué d’arrière-pensées. Il s’agissait de proclamer le primat de la Technique sur la Science et sur la Culture ! Il s’agissait de critiquer la négligence du fait technicien par la plupart des courants de la pensée moderne, alors même que la Technique se transformait en Technologie et atteignait une efficacité inouïe et spectaculaire qui n’aurait pas dû échapper à des « penseurs ». Je n’étais fort heureusement pas le seul à m’intéresser philosophiquement au caractère anthropique (et donc existentiel) de la Technique (voir mon livre Le Signe d’humain, 2005), et je dois citer au moins les historiens français Maurice Daumas et Bertrand Gille, le sociologue américain Melvin Kranzberg, et les philosophes Don Ihde, Jean-Claude Beaune, Bernard Stiegler… Celui-ci a proposé une remarquable analyse de la Technique, en 1994, dans La technique et le temps. La faute d’Epiméthée.

Le mythe des Titans Epiméthée et Prométhée montre les racines profondes du rejet, voire du mépris de la Technique par l’intelligentsia, dont on trouve les traces dans la mythologie grecque, avant même le temps des philosophes d’avant Socrate. Pour ma part, j’ai analysé l’Odyssée comme une interprétation par le Poète du sentiment ambivalent de l’homme face à la Technique : fascination admirative et détestation forcenée. En concevant et en construisant le Cheval de Troie, engin technique de poliorcétique magistralement efficace pour vaincre les fortifications d’Ilion, Ulysse encourt la malédiction des dieux…

Epiméthée ayant pourvu tous les animaux de moyens de résister à l’hostilité de la Nature (course rapide, griffes puissantes, camouflage, toisons pour résister au froid…) avait – c’est sa faute – négligé de munir l’homme d’armes adéquates, le condamnant à vivre médiocrement, grattant le sol pour trouver un peu de nourriture et constamment menacé par de dangereux prédateurs. Pour réparer cette faute, Prométhée entreprend de voler aux dieux olympiens les techniques, dont le précieux art de faire du feu, de les offrir à l’humanité et donc de changer radicalement la condition humaine. Prométhée en sera cruellement puni, et la Technique (volée aux dieux !) sera maudite…

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