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Jean C. Baudet

La STI : science-technique-industrie

1 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

La découverte la plus vive, l’accomplissement le plus important (et lourd de conséquences morales et politiques) de l’éditologie est l’édification du concept de STI, « science-technique-industrie », au cours des années 1980 (J.C. Baudet : « Science-technologie-industrie, un concept difficile », Newsletter Technology, science and industry (Oxford) 16: 1-3, 1992). Il s’agissait de montrer la continuité épistémologique qui relie en un tout structuré la science, la technique (d’où aussi la technologie) et l’industrie. Cela n’allait pas de soi, car une longue séparation opposait brutalement, dans l’opinion commune mais aussi dans les institutions (notamment d’enseignement), les activités du Savant, celles de l’Ingénieur et celles du Patron. C’était presque un sacrilège de mettre sur le même pied les œuvres d’Albert Einstein et celles d’un Ford, d’un Boeing ou d’un Peugeot ! Il est significatif, par exemple, que des philosophes majeurs comme Heidegger ou Sartre n’accordaient pratiquement aucune place à la recherche scientifique dans leurs travaux, et même des auteurs comme Léon Brunschvicg, Gaston Bachelard, Karl Popper, Michel Foucault, qui avaient pourtant développé d’intéressantes réflexions sur la science, négligeaient de s’intéresser à la technique et à l’industrie, alors même que le siècle voyait se développer une technique (devenue « technologie ») aux possibilités inouïes.

L’éditologie, par son approche diachronique du problème de la connaissance, ne pouvait pas passer à côté de l’évidence du rapport entre technique et science : celle-ci n’est possible que grâce à celle-là, et pour le dire de manière simpliste, l’Humanité a construit des télescopes, des microscopes et des thermomètres avant de s’en servir pour tenter de comprendre le monde. Et l’étude historique (à vrai dire « préhistorique ») des origines de la technique montre que la technique (la production d’outils) et l’industrie (l’exploitation des outils pour la production de biens et de services) sont interdépendantes, comme l’avers et le revers d’une médaille. D’où la construction du complexe épistémique STI. Certes, la science dans les universités, la technique dans les écoles d’ingénieurs et l’industrie dans les entreprises poursuivent des buts sociaux très différents, mais leur origine dans l’esprit humain est la même, et s’appelle logos en grec, ratio en latin, intelligence en français, et s’exprime en langage logico-mathématique (les structures algébriques et topologiques du chercheur scientifique, les « mathématiques appliquées » de l’ingénieur, la comptabilité et la recherche opérationnelle de l’industriel).

Une fois comprise la profonde unité de la STI (malgré l’apparent disparate qui distingue l’astrophysique ou l’ornithologie de la production d’avions ou de téléphones), on est immédiatement conduit à reconnaître une radicale opposition entre la STI et la non-STI, que j’appelle la « culture ». Pour reprendre la célèbre distinction de Pascal, la STI est du côté de la raison et la culture est du côté du cœur. Encore cela est-il encore trop schématique, et l’avenir de la pensée est peut-être dans la recherche d’un dépassement de l’opposition entre la science (et la technique et l’industrie), le monde du concret souvent désolant, et la culture, le monde des émotions parfois enthousiasmantes : mythes, religions, poésie, littératures, idéologies, etc. Du côté de la STI : Lavoisier, Darwin, Marie Curie, Colt, Winchester, Bill Gates, Stephen Hawking, Steve Jobs, Christine Lagarde… Du côté de la non-STI : Mahomet, Shakespeare, Vélasquez, Ignace de Loyola, Voltaire, Beethoven, Picasso, Brigitte Bardot, Ingmar Bergman, Elvis Presley, Louis Armstrong, Jean-Marie Bigard, René Girard, Lara Fabian, Christiane Taubira… Les deux côtés de la Civilisation.

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