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Jean C. Baudet

Lettre a un jeune homme de 18 ans

12 Février 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Cher Ami,

Tu es bien jeune, et je suis bien vieux, ce qui m’autorise à te tutoyer, non par condescendance mais par affection, et parce que nous sommes, toi et moi, engagés dans la même aventure, qui est l’existence. La « vie », si tu préfères. Je te tutoie, parce que j’éprouve une vive sympathie pour ta juvénile ardeur, pour tes espoirs, pour tes projets qui prennent forme, car avec presque deux décennies d’âge, tu entres maintenant dans la vie « adulte ». Parce que tu rencontreras, comme moi, des hommes et des femmes, quelques humains que tu admireras peut-être, beaucoup d’imbéciles et de méchants, qu’il te faudra éviter, et j’espère que tu échapperas à la jalousie des médiocres, aux manigances des escrocs, aux agissements des voleurs, aux coups des assassins, et à la sotte fureur des fanatiques de toutes les causes.

Tu es maintenant en pleine possession de tes moyens physiques et mentaux, tu as échappé aux maladies infantiles et aux dérèglements de l’adolescence, et te voilà au seuil d’une longue vie, dont la fin n’est pour toi qu’une idée théorique, abstraite, à laquelle tu ne penses guère. Tu as tant à faire ! Chercher un logement, trouver une compagne pour tes ébats sexuels, auxquels tu attribues tellement d’importance, revoir quelques amis pour rire et danser, avoir un emploi, c’est-à-dire une source régulière de revenus. C’est que tu as bien compris que pour avoir à boire, à manger, à fumer, et ne serait-ce que pour acquérir une chemise ou un bonnet de laine, il faut de l’argent. C’est une des premières vérités de la situation humaine que tu rencontres : on n’a rien pour rien ! Je te le dis. Ceux qui affirment avec un air inspiré que « l’argent ne fait pas le bonheur » sont des hypocrites ou des idiots, et parfois de dangereux manipulateurs. Certes, il ne suffit pas d’un paquet d’euros ou de dollars pour bien vivre, et des choses ne s’achètent pas, mais avant même de rêver aux béatitudes, il faut de l’eau potable, du pain quotidien, cinq fruits et légumes par jour, trois produits laitiers par jour, et un peu de chlorure de sodium, qui vient de la mer lointaine. Ces substances indispensables sont produites et véhiculées par des hommes, difficultueusement, et qui demandent une juste rémunération de leur labeur. Ne l’oublie jamais. L’homme, avant d’être un être qui parle, un être qui pense, un être qui compose des symphonies et des chansons, est un être qui doit manger tous les jours !

Je ne suis pas un moraliste, je ne donne de leçons à personne (mais j’ai quand même, il y a bien longtemps, enseigné la philosophie à des jeunes gens de ton âge), je ne fais que penser et tenter de partager le résultat de mes réflexions. Tu en feras ce que tu voudras, et même rien, si tu le souhaites. Ce n’est jamais que la vie d’un homme, c’est-à-dire rien à l’échelle de l’Univers. Les hommes ont-ils une « valeur » ? Je n’en suis pas trop sûr, si on les évalue d’après leurs productions, comme on apprécie les arbres à leurs fruits. Je ne suis pas de ceux qui font de la vie humaine une chose « sacrée », car je suis arrivé, après bien des lectures et des réflexions, à tenir le « sacré » comme une illusion, née des peurs ancestrales. Mais j’ai la prudence de ne présenter cette désacralisation de l’humain que comme une hypothèse, probablement invérifiable. Le fait est que cela m’a donné beaucoup d’ennemis, parmi la vaste peuplade des humanistes de toutes les obédiences. Mais la recherche philosophique n’a pas pour but de se faire des amis, ni de faire plaisir à ses lecteurs. Je n’ai pas envie de développer – tu te feras toi-même une idée sur la valeur de l’humanité et des humains –, mais je te donne un seul exemple de l’hostilité qui m’entoure. J’ai souvent dit, dans mes écrits, qu’un boulanger ou un cuisinier (ou un chef d’entreprise) sont plus utiles et dès lors plus « importants » qu’un poète ou un ventriloque. Ou même que certains romanciers goncourtisés. Tu penses si cela a plu dans les milieux littéraires ! Je répète que la boulangerie, la boucherie-charcuterie et l’épicerie sont plus importantes que les littérateurs, philosophes compris. Tu penses si cela jette un froid dans les universités et les académies ! Même si je reconnais volontiers l’immense talent de certains écrivains. La lecture de quelques-unes de leurs œuvres m’a emporté jusqu’à des sommets de jouissance intellectuelle, et j’en suis infiniment reconnaissant à leurs auteurs. Mais que vaut un roman de Michel Tournier ou une thèse de Natacha Polony à côté d’un cassoulet, d’une saucisse de Toulouse, d’un baba au rhum, d’un verre de bourgogne ? L’homme ne vit pas seulement de pain, mais les phrases, même les plus sublimes, ne le remplacent pas !

Mais revenons à toi, alors que ta vie commence, que tu es vigoureux et enthousiaste, et que tu cherches peut-être des repères pour organiser ton bonheur. Tu as peut-être entendu ou lu que « la philosophie est la recherche du bonheur ». C’est, en tout cas, la définition qu’en donnaient les intellectuels grecs il y a plus de deux mille ans, Pythagore, Platon, Epicure et quelques autres. Mais ils se disputaient beaucoup sur les moyens d’y arriver.

J’ai cherché moi aussi le chemin du bonheur, lisant les dialogues de Platon, les traités d’Aristote, et aussi les philosophes plus récents. Je ne l’ai pas trouvé, même si, tout au long de ma vie, j’ai mangé du cassoulet et des saucisses de Toulouse, et si j’ai vidé d’innombrables bouteilles de bourgogne (au moins, j’ai eu des moments de bonheur).

Je t’ai dit ma sympathie, et j’éprouve une vive réticence à t’accabler d’idées sombres et de pessimisme morose. Comme j’aimerais te répéter que « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » ! Mais c’est l’espoir d’une entrée en agonie un peu retardée. Comme j’aimerais t’annoncer que « nous irons tous au Paradis » ! Mais je suis loin d’en être sûr. Comme j’aimerais te révéler que « la vie est belle » ! Mais je ne peux pas oublier que des millions de braves gens sont torturés par la faim, par la maladie, par la désespérance, et même par la haine et la malveillance d’autres hommes. Tu n’as que dix-huit ans et « l’avenir est devant toi », mais tu connais déjà quelques signes de la sottise et de la hargne de certains humains, tu sais qu’il y a des guerres un peu partout dans le monde, et puisque tu vis à Bruxelles, tu n’ignores pas qu’il y a, à Molenbeek-Saint-Jean et dans d’autres lieux d’Europe, des hommes qui se cachent pour préparer des massacres au nom d’idées nées, il y a plus de mille ans, dans une oasis des déserts d’Arabie.

J’ai cherché le chemin du bonheur toute ma vie, écrivant et publiant des textes quand j’avais un peu avancé dans ma recherche, et le doute m’a servi de méthode. Car j’ai constaté, comme tant de philosophes et de penseurs avant moi, qu’il arrive que l’homme se trompe ou qu’il mente. Quand l’un me dit qu’il y a trois personnes en Dieu, que l’autre me dit que les dieux ne sont que des constructions de l’imagination humaine, il faut bien que l’un des deux soit dans l’erreur. Mais qui ? J’avais à peu près ton âge, au début des années 1960, et sans doute avais-je les mêmes aspirations que toi, avoir une maison, un emploi, une femme, quand je suis entré en philosophie. Ne t’étonne pas de mes trois désirs. Le grand Aristote a écrit quelque part (je crois que c’est dans son Ethique à Nicomaque) que pour qu’un homme soit heureux, il faut d’abord, condition préalable, qu’il ait « une maison, un bœuf de labour, et une femme ». C’était donc vers 1965, quand j’ai commencé mes études de philosophie. J’ai pris pour résolution (comme l’avait fait solennellement René Descartes) de rejeter toutes les traditions, aussi vénérables soient-elles, et même si elles étaient considérées, parfois, comme sacrées par des millions ou des milliards d’individus. Je voulais n’admettre comme « vérités » que des propositions qui s’imposeraient à moi avec toute la puissance (apodictique, disent les érudits) de l’évidence. Ainsi, ne sais-je pas si des dieux existent, et si les âmes des hommes sont immortelles, mais je sais de manière sûre que j’ai le nez au milieu du visage.

Cinquante ans plus tard, mon stock de vérités est bien maigre. Je ne suis guère plus avancé, sur les « grandes questions », que Socrate qui avouait « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Socrate a eu la sagesse de ne rien écrire. Moi, j’ai publié 40 livres et des centaines d’articles, mais ça n’y change rien ! Au moins je peux proclamer que mon ignorance est docte.

Je ne donne pas de leçons, je ne donne pas de conseils pour mieux vivre, et je ne propose même pas le bourgogne plutôt que le bordeaux. Je suis matérialiste, je pense que l’Être des philosophes coïncide parfaitement avec l’Univers des astronomes et des cosmologistes, avec la matière des physiciens et des chimistes, mais pense par toi-même, et fais-toi une opinion. Je suis athée, je pense que les dieux, les âmes et les autres entités spirituelles sont des illusions créées par l’imagination activée par les émotions, mais interroge-toi sans peur et sans te laisser influencer par les traditions d’ailleurs contradictoires des différents peuples qui polluent notre belle planète. Deviens shintoïste, ou hindouiste, ou adepte du vaudou ou de l’astrologie, ou jette aux orties toutes les croyances. Mais si tu crois, demande-toi d’où te vient cette croyance singulière, et pourquoi Bouddha plutôt que Manès, ou Mahomet plutôt que Jésus de Nazareth et Paul de Tarse ? Car si tu veux « être un homme », il me semble que tu dois t’efforcer de penser, c’est ce qui te distingue de l’animal. Tu dois critiquer sans relâche les affirmations que certains veulent t’imposer. Je suis arrivé à la conclusion, après bien des lectures, après bien des méditations, que le seul moyen dont dispose l’homme pour acquérir des savoirs vrais (en concordance avec le réel) est sa pensée (c’est-à-dire son cerveau), encore sa pensée doit-elle être entraînée pour ne pas tomber dans l’erreur. Cet entraînement s’appelle la « méthode scientifique ». La majorité des hommes se méfient de la science, la rejettent même au nom de leur « foi », ou ne veulent pas l’entendre parce que ses messages sont désespérants. Mais compare les innombrables acquis vérifiés par la physique, la chimie et la biologie avec les affirmations si diverses des mythes, des religions, des idéologies. Ne rejette pas sans réflexion des propositions sous le prétexte qu’elles ne te plaisent pas. On ne cherche pas la vérité comme on choisit un fromage ou un lieu de villégiature.

Mon message, mon cher Ami, est sombre et désespéré. Tu auras l’occasion, pendant une vie plus ou moins longue, d’apprécier si j’ai tort ou raison, notamment quand tu perdras ta mère ou peut-être un fils, quand tu deviendras peut-être diabétique, ou cancéreux… Tu peux jeter ma lettre au feu, et tu peux oublier ce que je t’ai écrit en écoutant de la musique, en voyageant, en accumulant des collections de tableaux (si tu es riche), en lisant les poètes… Fais ce que tu veux, advienne que pourra ! Pour ma part, il me semble que la grandeur humaine ne se trouve pas dans le divertissement et l’auto-aveuglement, mais qu’elle est dans la recherche du vrai et dans l’acceptation du réel. De toutes façons, il n’y a pas d’échappatoire : même si tu refuses la réalité, la réalité finit toujours par s’imposer.

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Souleymane Sow 23/02/2016 20:13

Excellent.