Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Daniel Arnould, le Destin, les dieux

16 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Religion, #Philologie

Le problème central de la philosophie ontologique est celui des déterminations de l’Être, et celui de la philosophie éthique et politique est celui de la liberté humaine. Car tout prescrit politique ou éthique n’a de sens que si l’homme est libre (et donc responsable de ses actes), mais la liberté de l’homme n’est pas une évidence, malgré la véhémence avec laquelle les existentialistes l’ont proclamée, obligés qu’ils furent d’ailleurs de faire sa part à la « situation » pour justifier les limitations du libre arbitre. Problème central donc de l’alternative « liberté ou déterminisme », qui agite les philosophes – et aussi les législateurs, les juristes, les religieux –, et qui est le problème du destin. Pourquoi Achille mourut-il à Troie, alors qu’Ulysse revint à Ithaque vivre entre ses parents le reste de son âge ? Pourquoi Jacques est-il souffreteux et constamment affaibli, alors que Jules connaît une robuste et presque insolente santé ?

Si la question du destin est donc décisive en philosophie, le philosophe doit s’attacher à savoir d’où vient cette idée d’un sort réservé (par qui et comment ?) à tout humain, avec toute la diversité des destinées (y compris les « grands destins » des grands personnages, voir J.C. Baudet : Les grands destins qui changèrent le monde, Jourdan, Bruxelles). Pour trouver l’origine et connaître l’évolution de l’idée de « destin », il faut remonter aux premiers textes (philologie) qui montrent que l’idée était déjà acquise chez les Grecs du temps d’Homère. Mais l’étude scientifique des peuples primitifs (ethnographie) montre l’idée présente avant l’invention de l’écriture. La croyance en une force mystérieuse qui décide du déroulement de la vie des hommes remonte donc à la Préhistoire, au temps de l’oralité.

Voilà pourquoi j’ai lu avec un vif intérêt le livre tout récent (février 2016) du philologue français Daniel Arnould : Les figures du destin dans l’épopée antique gréco-latine (L’Harmattan, Paris, 304 p.). C’est en réalité, remaniée pour la librairie, la thèse de doctorat de l’auteur, c’est-à-dire un livre composé dans la rigueur du travail universitaire, sans autre souci rhétorique que ceux de la clarté, de la précision et de la documentation.

Arnould a étudié 32 épopées et épyllions, soit 17 poèmes en grec et 15 en latin, allant du VIIIème siècle avant notre ère (l’Iliade et l’Odyssée) au VIème siècle de l’ère chrétienne. Il a minutieusement compté les occurrences des mots grecs ou latins correspondant au champ sémantique de « destin », ce qui le conduit à établir un intéressant tableau de l’évolution des idées sur le destin pendant quatorze siècles. Il n’oublie d’ailleurs pas de prendre en compte les idées des philosophes, spécialement des épicuriens et des stoïciens, si importants pendant la période hellénistique et la période romaine. Le destin est d’ailleurs le concept central du stoïcisme.

Dès l’origine de la littérature scripturale épique (qui succède à une littérature orale évidemment inconnue) en langue grecque, on voit apparaître deux termes concurrents pour désigner le « destin » : moïra (part), qui désigne la part de chance et de malchance dévolue à chacun, kèr (mort), parce que la mort est l’achèvement du destin de tous. Ces deux noms communs, faisant partie du vocabulaire usuel, vont être personnifiés et l’idée d’un Destin qui règle d’avance la vie des hommes va se développer, appelé soit Moïra soit Kèr. La personnification se marque par une initiale majuscule, mais la philologie est impuissante pour dater cette personnification, puisqu’il faut attendre le Vème siècle (avant JC) pour que les Grecs adoptent la majuscule pour indiquer les « noms propres ». Mais à la personnification va succéder la divinisation (anthropomorphe). Les Moires, présentées comme trois filles de Zeus et de Thémis, sont les trois déesses qui décident du sort des humains : Clotho, Lachésis et Atropos. Quant aux Kères, elles sont les filles de la Nyx, la Nuit. Encore la tradition est-elle assez confuse, car dans certains textes les Kères sont présentées comme les sœurs des Moires, ou sont même confondues avec elles. Une troisième figure du Destin apparaît dans certains poèmes tardifs, Ananké, dont l’origine est mal connue.

On sait à quel point les Romains vont s’imprégner de la brillante culture grecque, et qu’ils vont fondre leurs croyances religieuses dans le polythéisme hellénique. Deux entités désignent le Destin dans la poésie latine, Fatum et Fortuna, et les Moires, chez les Romains, deviennent les Parques, divinités de l’Enfer chargées de filer le fil de l’existence des hommes, et de le couper à l’instant « fatidique ».

Ainsi l’érudition nous montre, sur le cas du « destin » (mais sans doute est-ce transposable à d’autres idées mythico-religieuses), comment l’Humanité passe d’une conception commune basée sur une observation banale à l’idée d’une divinité, avec des attributs de plus en plus complexes. L’imagination poétique comme source des spéculations théologiques. On a le schéma ternaire : mot commun (moïra) >>> personnification (abstraction : Moïra) >>> théogenèse.

Il y a trois Moires et donc trois Parques. Semblablement, il y a dans la religion grecque trois Erinyes, trois Gorgones, trois Charites, neuf Muses (trois fois trois). Peut-être faut-il y voir une illustration de la théorie de l’idéologie tripartite des Indo-Européens développée par Georges Dumézil. Ou bien, plus généralement, une fascination pour la trinité et la figure du triangle, qui est la forme géométrique la plus simple : seulement trois points ! C’est dans l’observation de son expérience quotidienne que l’homme découvre de quoi inventer les dieux.

Au fait, dans la mythologie d’aujourd’hui, le Destin ne s’appelle-t-il pas « ADN » ?

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article