Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Epistemologie et ontologie

20 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Epistémologie

La philosophie moderne a avancé d’un grand pas, peut-être décisif, en comprenant que le problème épistémologique (le Savoir) et le problème ontologique (l’Être) sont indissolublement liés. C’est le cercle vicieux par excellence ! Les conditions du Savoir sont à l’évidence déterminées par la constitution de l’Être (tout être connaissant fait partie de l’Être), et cette constitution ne peut être connue que si cette constitution autorise le Savoir. Ainsi peut-on prétendre que l’épistémologie et l’ontologie sont des sciences préjudicielles l’une de l’autre. C’est ce qu’avait entrevu Husserl en notant que l’édification d’une théorie de la connaissance rencontre « des abîmes de difficultés ». Pour pouvoir prétendre, comme l’a fait Hegel (et Parménide bien avant lui), que « tout le réel est rationnel », il faut déjà connaître et le réel (l’Être) et le rationnel (le Savoir). Bien entendu, j’utilise pour établir cette circularité les « lois de la pensée » établies par Aristote et ses générations de successeurs ayant construit les règles de la Logique. Mais ces règles sont découvertes à partir de l’empirie, c’est-à-dire de ma condition d’homme. Je ne peux par exemple aboutir au principe du tiers exclu, que parce que j’ai remarqué, dans mon vécu, et de manière apodictique, qu’une porte ne peut être qu’ouverte ou fermée. Mais je concède aux esprits imaginatifs que l’on peut – avec d’ailleurs un étrange plaisir qui confine au « poétique » – rêver d’un monde où les portes s’ouvrent et se ferment en même temps, et peuplé d’autres merveilles plus fantasmagoriques encore…

Mais que peut connaître de l’Être l’être humain et, question subsidiaire mais très intéressante, tous les êtres humains ont-ils les mêmes capacités d’acquisition de savoirs ?

Si je pense, par exemple, qu’un être qui serait hors de l’Être ne saurait être, ce qui revient à la formule populaire « tout est dans tout », s’agit-il d’une vérité ? J’éprouve le sentiment très vif (que Descartes appelait l’évidence claire et distincte) qu’il en est bien ainsi, et pourtant cela ne découle pas de mon expérience vécue – car il m’est impossible de vérifier tous les êtres (c’est le problème devenu banal de l’induction). Pourtant, si je cherche par l’introspection d’où me vient cette certitude qu’aucun être ne peut exister hors de l’Être, je constate que cette détermination est « logique », qu’elle découle de la définition de l’Être (« tout ce qui existe vraiment ») et de l’acceptation du principe d’identité et du principe du tiers exclu, dont l’origine est empirique. Il s’agit donc bien d’un savoir que je construis par une combinaison d’observations et de raisonnements.

Mais alors, à partir de cette base apparemment solide (l’archè de l’Être est l’être : ce qui est formé de « choses » qui sont), puis-je aller plus loin dans la connaissance de l’Être, et notamment puis-je en déduire le sens de ma vie et connaître mon destin ? Puis-je éviter les apories de l’éléatisme ? Par exemple, avec Pythagore, vais-je admettre que les êtres ultimes constituants de l’Être sont les nombres ? Avec Empédocle, vais-je admettre qu’ils sont les quatre éléments ? Avec Démocrite, vais-je admettre qu’ils sont les atomes ? Avec Descartes, vais-je admettre qu’ils sont l’étendue et la pensée ? Avec Leibniz, vais-je admettre qu’ils sont les monades ? Ou avec le Modèle Standard de la physique contemporaine, vais-je admettre que les constituants ultimes de l’Être sont les fermions et les bosons, dont les interactions ont engendré ces milliards de corps humains, dont quelques-uns s’interrogent avec désespoir sur le sens et la finalité de leur propre existence ?

Sartre a écrit quelque part, à peu près : « l’homme est un être dans l’être duquel il est question de son être », ce qui est une reformulation du « roseau pensant » de Pascal. Tous les hommes, en effet, possèdent la capacité de penser, qui est l’intelligence. Mais combien d’hommes se servent-ils de leur intelligence ?

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Sylvain Quéméner 03/02/2017 16:12

Bonjour
Le langage ouvre beaucoup de possibilités. Sans lui et sans l'écriture, il est probable que notre civilisation n'existerait pas, et ce, même si les individus gardent leurs capacités à raisonner et à analyser les faits. Maintenant il est aussi très clair que chaque individu possède une intelligence, qui est une composante de l'esprit humain. Tant que la définition de cette intelligence n'est pas claire, il est impossible de raisonner sur l'être humain et l'humanité car c'est une composante importante de son être.
J'ai parcouru de nombreuses définition de l'intelligence, elle peuvent se baser sur une adaptabilité, une capacité de décision, un capacité à rapprocher les faits, elle peut être découpée en plusieurs parties, mais l'on trouve, quasiment dans chacune, une référence à la création d'un nouveau savoir. Nous le retrouvons aussi dans la différence entre un automate et un être intelligent, un automate, aussi complexe soit il, se contente d'utiliser un savoir qui est en lui, il peut prendre des décisions basées sur ce savoir, mais il ne peut pas modifier son savoir. La caractéristique d'une intelligence est de faire évoluer ce savoir. J'avais l'impression à vous lire, même si ce n'était pas écrit directement que vous étiez proche de cette vision.
Avec cette définition, bonne ou mauvaise, il est possible d'aller un peu plus loin. Chacun d'entre nous crée son propre savoir. Nous pouvons apprendre de nos actes et de notre environnement et nous adapter. Nous avons aussi à travers le langage la possibilité de nous approprier un savoir venant d'ailleurs, ce qui n'est pas toujours une démarche intelligente. Mais il n'y a pas que les individus seuls qui créent du savoir. Le savoir scientifique est le fruit d'une collaboration. Tous les produits complexes conçus de nos jours sont le fruit de collaborations. Aucune intelligence individuelle ne peut concevoir complètement une automobile ou un ordinateur.
Il suffit de participer à des réunions de résolution de problèmes (conception, production, clients....) pour voir une intelligence collective au travail. Dans ce genre de réunion chacun amène son savoir, chacun amène son analyse des faits, la solution va souvent se bâtir progressivement au tableau. A la fin la solution est là, aucun des participants, seul, n'aurait pu créer ce nouveau savoir, c'est le fruit d'un travail intellectuel commun.
Je comprends très bien que les penseurs des siècles passés, peu confrontés à ce genre de situation et plus au fait de la problématique du chercheur isolé ou de l'artisan se soient concentrés sur les caractéristiques de l'individu. Mais aujourd'hui, nous devons maîtriser une grande complexité, la collaboration est devenue primordiale. Comprendre dans ce cadre ce qu'est l'intelligence, comment elle peut être utilisée et élargie me semble important.
On peut décider que cette collaboration spécifique qui crée du savoir ne s'appelle pas intelligence collective, mais cela ne changera rien à son existence.
Tout ce discours se base sur la définition de l’intelligence, si cette définition n’est pas partagée. Il est clair que tout ce que je viens d’écrire n’a pas de sens pour le lecteur. Je suis très intéressé par votre approche de l’intelligence. Ce concept est pour moi une des bases de mon système de pensée.

Sylvain Quéméner 02/02/2017 11:41

La définition "l'intelligence est la capacité à édifier des savoirs", peut s'appliquer à l'individu. Chacun crée les savoirs qu'il a besoin dans sa vie. Pensez vous qu'elle peut aussi s'appliquer à l'humanité qui édifie aussi des savoirs. Pouvons nous alors parler d'une intelligence collective qui crée des savoirs collectifs ?

jeanbaudet.over-blog.com 02/02/2017 12:34

L'idée d'une intelligence "collective" est métaphorique, donc littéraire, mais ne résiste pas à l'exigence philosophique. Pas plus que mémoire collective, imagination collective, et autres pseudo-concepts semblables. L'esprit humain est incarné dans des êtres finis, distincts et autonomes. Mais il est vrai que les possibilités du langage rendent partageables les résultats du travail (forcément individuel) intellectuel.

Sylvain quéméner 01/02/2017 20:47

Bonjour
Le mot intelligence revient souvent dans vos différents articles. J'en ai parcouru un certain nombre mais je me demande ce que vous mettez précisément derrière ce mot et donc indirectement derrière les mots idiots ou crétins. J'ai trouvé dans un article cette phrase qui me semble proche d'une définition "C'est que les savoirs vrais s'édifient grâce à l'intelligence". Est ce que la capacité à édifier des savoirs est votre définition de l'intelligence ?

Jean C. Baudet 02/02/2017 08:30

On peut, dans un premier temps (il faut toujours "approfondir" les concepts) adopter la définition des psychologues : l'intelligence est la capacité de résoudre des problèmes, ce qui revient en effet à la capacité "d'édifier des savoirs" (savoir la solution). C'est le logos des Grecs, la ratio des Romains, la raison de Descartes, la Vernunft de Kant...