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Jean C. Baudet

Jean Baudet publie un beau poeme

4 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poème

Le double intérêt d’une chronique est qu’elle est brève en chacun de ses articles, et qu’elle est interminable. Je peux, au gré du temps, commenter les giboulées de mars, les sottises d’un magistrat, une découverte étonnante en biologie moléculaire, ou je peux revenir, jour après jour, proposer un philosophème ou offrir (car c’est un cadeau) un poème. Il s’agit aujourd’hui d’aller plus loin que Rilke et que Vigny, que Baudelaire et Sophocle, de dépasser Philippe Leucks, Louis Mathoux, Louis Savary et Dominique Aguessy.

Voici un poème définitif. En prose, avec quelques virgules.

Je marche dans la Ville dans ses rues silencieuses longeant les platanes tristes d’une avenue

cherchant la petite place où je m’étais assis pour manger une crêpe et je me souviens

en marchant de la table incertaine et de la nappe de papier rose. C’était il y a deux ans, ou trois peut-être, et je n’avais pas encore visité le Néant me contentant de quelques excursions dans le vide opaque des foules et des cohues.

Je marche dans la Ville remarquant maintenant le bruissement continu et lointain de la circulation automobile, et je pense. Il y a mes pas sur les pavés durs, mes souvenances de repas et d’enthousiasmes, mes lectures et les statues, les baumes analgésiques dont l’effet ne dure qu’un moment comme une musique suave.

J’ai dans une musette de toile beige que je porte en bandoulière une poire mûre et quelques tartines beurrées et j’avance dans la lumière atteignant des quartiers de la Ville que je ne connais pas. Le soleil me réchauffe et j’ai déjà en bouche toutes les saveurs du fruit juteux, une vision plus claire du Néant et des fulgurations d’ontologie. Mon cheminement m’amène à un grand boulevard, désert, morne, avec des bâtiments immenses à moitié en ruines, façades de pierres sculptées, bas-reliefs, gargouilles gothiques, colonnades doriques ou d’Ionie, triglyphes et métopes, fenêtres aux vitres brisées. Des écriteaux marquent le nom des artères : rue du Diabète, rue de l’Angine de poitrine, impasse du Cancer. Je marche dans la Ville dont j’ai atteint le nœud substantiel, au creux du Temps, dans un repli de l’Être (relire Sein und Zeit, de Martin Heidegger), et l’eau fraîche de ma gourde ne calme pas les resserrements de ma poitrine. Car la béance de l’Être est là, atteinte enfin dans ce boulevard aux grandeurs passées, c’est le rien, le vide absolu, la mort lente, et je me souviens du sourire aigre du serveur qui plaçait en face de moi, sur une petite table en fer, avec du sucre brun, la crêpe commandée il y a deux ans, ou trois peut-être. Et je me souviens du Bonheur, prétexte des eudémonismes, car il n’est qu’un jouet convoité dans la vitrine d’un marchand, et que personne, jamais, ne vous offrira.

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