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Jean C. Baudet

Sur le spirituel

9 Mars 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion, #Spiritualité

J’ai créé récemment, dans Facebook, un groupe de discussion « Philosophie ouverte ». Il y a quelques jours, j’y ai posté quelques éléments de réflexion sur la distinction entre religion et spiritualité, ce qui m’a valu, comme c’était à prévoir, de nombreux commentaires, souvent passionnés. Je disais notamment que « la spiritualité est le vertige de l’ignorance ».

Que voulais-je dire ?

D’abord, il me faut préciser que mes interventions sur les réseaux sociaux électroniques ne sont ni des cours ni des conférences. Ce sont comme des « instantanés » (des « selfies », si l’on veut), de mon travail de philosophe, qui évolue de jour en jour au gré de mes méditations et de mes lectures. Il s’agit de clarifier ma pensée pour moi-même, et non pour instruire (et encore moins pour convaincre) mes éventuels lecteurs. Mais tant mieux si je leur donne à penser !

J’ai réfléchi de manière « érudite » sur le fait religieux pour rédiger et publier deux livres : Curieuses histoires de la pensée (601 pages), Histoire de la pensée de l’an Un à l’an Mil (334 pages). J’y développe une théorie de la genèse des religions, et je ne peux qu’y renvoyer toute personne intéressée. Cette étude fait partie d’un projet plus vaste, que j’ai appelé éditologie, qui consiste à tenter de construire une épistémologie à partir de l’histoire critique des systèmes de pensée : religions, mais aussi technique, philosophie, science, poésie… Cela ne signifie pas que ma théorie soit vraie (au contraire, je pratique avec allégresse le doute méthodique, notamment vis-à-vis de moi-même), mais cela veut dire qu’elle se base sur un corpus assez important de faits historiques et de raisonnements (introspectifs), et qu’elle relève du travail philosophique et non de la conversation de salon ou de talk-show.

Je tiens pour acquis mon existence (Descartes), ma conscience (Husserl), l’inéluctabilité de ma mort prochaine (Heidegger) et l’existence de milliards d’autres êtres qui me ressemblent plus ou moins (je repousse fermement le solipsisme). Voilà le socle de ma réflexion. Les douleurs de la maladie et du vieillissement me rappellent régulièrement la vérité de mon existence et de ma finitude.

Pendant cinquante années de recherche et d’enseignement, j’ai comparé minutieusement les systèmes de pensée apparus au cours des siècles, et je suis arrivé à l’idée (que j’exprime ici rapidement, de manière presque caricaturale) que seule la science conduit à des savoirs « vrais », c’est-à-dire en concordance avec le réel. L’efficacité de la technologie me semble fonder la valeur épistémique des disciplines « scientifiques ». Je ne prétends pas que les mythes, les religions, la philosophie, la poésie sont sans valeur, mais je constate que leurs assertions sont invérifiables. Je rejoins ainsi l’épistémologie du Cercle de Vienne et de Popper et de Bachelard, que j’ai complétée par les concepts de STI et d’instrumentation.

Ce « scientisme » ne doit pas être mal compris. Je ne prétends pas que la science sera un jour capable de répondre à toutes les questions, mais je pense qu’elle est seule à pouvoir répondre à quelques-unes. Les quelques doctrines des philosophes qui se sont avérées conformes au réel sont maintenant intégrées dans la science, comme l’atomisme de Démocrite ou la logique d’Aristote ou la mathématique de Pythagore.

En rapport avec la question de la science, il faut remarquer que les innombrables « visions du monde » se ramènent à deux positions contradictoires. Le « matérialisme » pose que seule la matière (ce qui est de même nature ontologique que le corps humain) existe. Les « idéalismes » posent que le réel est formé par la matière et par autre chose, de nature non matérielle (et donc inaccessible par les sens), qui forme le monde « spirituel ». Si le matérialisme est unique (la matière est une), les idéalismes sont innombrables, et l’on y trouve toutes les religions et la majorité des grands systèmes philosophiques (Platon, Plotin, Descartes, Kant, etc.).

L’histoire de la pensée peut se lire comme un combat multiséculaire entre les matérialistes (de Thalès à… moi-même !) et les idéalistes. Historiquement, les philosophes idéalistes « retrouvent » l’idée fondamentale de toutes les religions, idée apparue d’après les préhistoriens à la fin du Paléolithique, qui est l’idée que l’homme est formé d’un corps (matériel) et d’une âme (spirituelle).

A la fin du XXème siècle, dans le monde occidental, des raisons historiques complexes ont engendré un mouvement de pensée anti-science et anti-technique (guerres mondiales, bombe atomique, décolonisation…), bientôt suivi par un « retour du spirituel » que l’Histoire a fait coïncider avec une expansion spectaculaire de l’islam.

De nombreux Occidentaux, de culture chrétienne mais devenus de moins en moins pratiquants et développant même un anti-cléricalisme, condamnent les pratiques et croyances religieuses mais affirment s’intéresser à la « spiritualité », sorte de religion sans dogmes, sans rites et sans clergé, qui est la forme populaire de l’idéalisme.

C’est de cette spiritualité postmoderne que je dis qu’elle est un « vertige de l’ignorance ». La psychogenèse de la spiritualité est une succession de trois idées simples. Primo : je ne sais pas (et personne ne le sait de manière apodictique) s’il y a autre chose que la matière (c'est-à-dire que mon corps et ce qui y ressemble), peut-être un monde mystérieux que je visiterai après ma mort, ou peut-être un merveilleux univers où toutes les questions sont résolues. Secundo : j’éprouve parfois des émotions intenses : la perte d’une mère ou d’un fils, l’audition d’un quatuor de Beethoven, la lecture d’un chapitre de Bergson ou de Proust. Tertio : le vertige émotionnel et la curiosité insatisfaite se combinent à mon imagination – comme ce fut le cas chez mon ancêtre du Paléolithique – pour que j’élabore des idées de nirvana, de savoir suprême, de vie après la mort, et de Grand Tout Mystérieux.

La spiritualité est une réaction à l’ignorance et à l’espoir. Réaction naïve et illusoire, ou réaction « profonde » qui touche à l’absolument réel ?

JE NE SAIS PAS !

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