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Jean C. Baudet

Yvon Quiniou et le materialisme

29 Juillet 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Matérialisme

Je continue à travailler. C’est ainsi que je viens d’achever la lecture, avec délectation, du dernier livre d’Yvon Quiniou : Misère de la philosophie contemporaine, au regard du matérialisme (L’Harmattan, Paris, 258 pages). Il a publié d’autres livres bien intéressants, comme Athéisme et matérialisme aujourd’hui (2004), Critique de la religion, une imposture morale intellectuelle et politique (2014), et surtout un très utile Pour une approche critique de l’islam (2016), d’une très cruelle actualité. Quiniou est un philosophe français marxiste (j’allais écrire « français et donc marxiste » !). Je ne suis certes pas d’accord avec toutes ses positions, mais sa vigoureuse attaque de la dérive « littéraire » des philosophes contemporains les plus médiatisés rejoint tout à fait mes analyses, et je me réjouis qu’il soit encore possible, en France postmoderne, de publier des livres qui dénoncent la poudre jetée aux yeux de l’université (et donc des médias, et donc de l’opinion publique, et donc des politiciens développant un discours de pensée unique politiquement correcte), et qui déboulonnent les statues de ceux que René Pommier dénommait les « vaches sacrées ». Quiniou a choisi de critiquer en profondeur quatre de ces penseurs sacralisés par les prosternations médiatiques : Husserl, Heidegger, Foucault, Deleuze, mais il en cite quelques autres au passage, Henri Bergson, Jacques Lacan, Félix Guattari, Jacques Derrida…

Car en effet, le courant dominant et même dominateur (on a pu parler de « terrorisme intellectuel ») de la haute intelligence européo-américaine commence avec les travaux (très solides au départ) d’Edmond Husserl qui, au début du XXème siècle, entreprend de refonder la philosophie (après Kant, après Hegel, après Marx !) pour lui donner enfin le statut gnoséologique d’une science. Mais curieusement, le grand penseur allemand se détourne de la science en train de progresser de manière inouïe (évolution biologique, psychanalyse, sociologie, histoire comparée des religions, radioactivité, quanta…), et il fonde une logomachie amphigourique inextricable sous le nom impressionnant de « phénoménologie transcendantale », qui devient un irrationalisme stérile. Husserl a voulu faire de la philosophie une science en tournant le dos à la science en train d’accélérer ses progrès de façon pourtant spectaculaire ! Suivront les œuvres (aux qualités littéraires indiscutables, Quiniou le reconnaît volontiers) de Heidegger (les existentiaux), de Foucault (l’archéologie des savoirs), de Deleuze (le plan d’immanence), détricotées de façon rigoureuse.

Pour l’auteur, la philosophie doit désormais penser « théoriquement avec la science positive et repenser son objectif, sur la base matérialiste que la science impose » (pages 9 et 10). Nous ne saurions mieux dire, sinon que nous remplacerions la notion un peu vague de « science » par le concept « STI » (science-technologie-industrie), qui a l’avantage d’exprimer le lien épistémologique entre la recherche scientifique « pure », la technique et l’économie.

Le matérialisme, nous dit fort justement Quiniou, est « une conception moniste de l’Être qui affirme que l’unité réelle du monde consiste en sa matérialité et que celle-ci ne se prouve pas par quelques boniments de prestidigitateur, à savoir la spéculation (…) Cette conception du monde affirme par conséquent l’extériorité de la réalité matérielle par rapport à la conscience (…) et elle s’applique à la pensée humaine dont l’essence est considérée comme matérielle » (p. 32).

Au vrai, Yvon Quiniou s’en prend à l’idéalisme sans cesse renaissant dans l’histoire de la philosophie, et aux divers aspects de l’anti-science d’aujourd’hui, tels que l’épistémologie constructiviste.

Je voudrais citer de nombreux passages de ce beau livre, par exemple : « Pourquoi regretter que la science ne donne pas de sens à l’aventure humaine ? Il faut admettre que celle-ci est absurde en elle-même » (p. 137).

Et voici la conclusion : « La philosophie ne peut plus être ce qu’elle a prétendu être longtemps (…) un savoir immédiat de l’être à travers la simple réflexion. Les sciences, qu’elle avait incluses en elle, se sont détachées d’elle et ont révélé, ce faisant, que la réflexion n’avait aucun pouvoir cognitif, que cela plaise ou non à ceux qui en font profession et s’en enorgueillissent » (p. 253). Je le répète depuis longtemps : l’esprit humain ne peut avoir une prise sur le réel que par la combinaison du raisonnement et de l’observation, et celle-ci a besoin de l’instrumentation (donc de la technique) pour progresser. C’est l’instrument d’observation (et de mesure) qui donne ses pouvoirs à la science, et Husserl, Heidegger, Foucault et beaucoup d’autres ont voulu l’ignorer, dans l’orgueilleux mépris de cuistres, d’intellectuels « purs », ne voulant pas se salir les mains. Ainsi, plus la science étend ses conquêtes, plus des beaux parleurs la dédaignent, entraînant l’intelligentsia dans les méandres phraséologiques de leur pensée délirante, et transformant le sublime projet philosophique de connaissance en une simple et dérisoire entreprise littéraire. Ne pas s’étonner, alors, que les peuples « manquent de repères », et qu’il y ait « une crise dans la Civilisation » !

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