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Jean C. Baudet

Les tartines et les religions

20 Août 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion

Quand j’étais petit garçon, c’était dans les années 1950, nous mangions, mes parents et moi, du pain blanc de section carrée. Nous assemblions deux tranches beurrées, éventuellement garnies le matin de confiture ou de sirop de Liège et le soir de fromage ou de charcuterie, et le dispositif ainsi obtenu était découpé en deux parties égales, de forme rectangulaire, pour faciliter la mise en bouche. Le dimanche, notre petit déjeuner était différent, formé de croissants et de « couques au beurre ».

Un jour – je ne saurais dire à quel âge ni dans quelles circonstances –, je découvris qu’il était possible de couper les deux tranches formant sandwich diagonalement, et cela donnait deux triangles égaux au lieu de deux rectangles. J’ai certes oublié les circonstances de la découverte, mais je ressens encore le ravissement, l’émerveillement, presque la fascination que me procurait cette façon nouvelle de manger mes tartines.

Pendant de longues années, je ne mangeai plus mon pain quotidien que sous forme trigonale, et cela me procurait une étrange et tenace satisfaction.

Aujourd’hui, je coupe à nouveau mon pain, banalement, en rectangles. C’est que je suis bien loin de ma jeunesse.

Mais réfléchissons à la forme de mes tartines, avec les secours de la phénoménologie, de la psychologie, peut-être même de la psychanalyse. N’avais-je pas, étonné et ébloui un jour par une forme inhabituelle, inventé le rite de la triangulation du pain et imaginé le mythe de la supériorité de la tartine triangulaire sur la tartine en rectangle ? N’avais-je pas, dans la naïveté de mon cœur d’enfant, inventé une mystique nouvelle, le noyau obscur d’une nouvelle religion, celle de la Trinité de la tartine à trois côtés ? Car toute religion ne trouve-t-elle pas ses deux sources (en dépit de la belle réflexion sur la question d’Henri Bergson) dans le rite (le geste), qui va au cours de l’histoire se développer en liturgie, et dans le mythe (la parole) qui va se transformer en dogme et en théologie ? Mes tartines triangulaires ne me remplissaient pas mieux l’estomac que des tartines aux côtés parallèles. Mais, peut-être, qu’elles éclairaient mon âme.

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l e b A b e l 20/08/2016 10:15

Ah Hélas ! Une thèse de 2001 montre que le triangle en occident était sans intérêt avant 1190, quand Joachim de Flore le prit pour figurer la trinité. Attention, le triangle, pas le trigone : on confond toujours les deux. L'angle, c'est l'amplitude, le champ du possible. La ligne est l'indicatif, la réalisation optimale, sans aucune amplitude. L'un ouvre, l'autre ferme. La loi est une combinaison d'angles de recoupant : elle dessine ainsi le champ du possible en notre temps, en ce lieu. Mais on la confond avec une série d'interdits, de lignes barrant nos horizons.