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Jean C. Baudet

Qu'est-ce que la litterature ?

5 Janvier 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Littérature

La question de la littérature est centrale en épistémologie, car pour construire une théorie de la connaissance il faut saisir radicalement les différences entre les systèmes de pensée (pensée commune spontanée, religions, philosophie, science), qui ont en commun de produire, grâce au langage, des formations culturelles de nature textuelle, c’est-à-dire « littéraires » au sens étymologique du terme (du latin littera, lettre). Les religions, la philosophie, la science, ne sont rien d’autre, pour l’observation concrète, que des ensembles de textes, c’est-à-dire de phrases, et donc de mots. Or, la littérature, dans son acception ordinaire, est l’art d’assembler des mots, comme la peinture est l’art d’assembler des couleurs, et la musique l’art d’assembler des sons. Le lettrisme d’Isidore Isou nous a montré que l’on peut même aller plus loin dans l’analyse, et faire de la littérature l’art d’assembler des lettres.

Pour l’épistémologue, il s’agit d’aller plus loin encore, et de proposer une définition de la littérature (par rapport à la science, à la philosophie, etc.), c’est-à-dire qu’il faut rechercher, comme l’a brillamment théorisé Aristote, le genre prochain et la différence spécifique du littéraire (et donc de la science, etc.), c’est-à-dire qu’il faut repérer son essence, et donc procéder en somme à la réduction eidétique des phénoménologues.

La littérature est donc – c’est son genre prochain – un « ensemble de textes » (on m’accordera, je l’espère, que la littérature se trouve dans les bibliothèques et dans les librairies). Mais quelle est la différence spécifique des textes littéraires par rapport aux textes scientifiques, philosophiques, religieux, et par rapport aux textes de la vie pratique ? Il ne s’agit pas, pédantesquement, de tout mélanger et de chercher à produire, à propos de la littérature, des considérations amphigouriques visant à atteindre des profondeurs abyssales, et à produire des subtilités étonnantes et des paradoxes mirifiques. Il s’agit, bien au contraire, de trouver la simplicité au cœur des définitions, de repérer le déterminant essentiel parmi les déterminations secondaires, au risque de passer pour simpliste aux yeux des cuistres et des snobs. La littérature, me semble-t-il, se distingue clairement par ses objectifs, par les motivations des littérateurs. La littérature (c’est en cela qu’elle est un art) est un ensemble de textes produits pour amuser, pour divertir, pour distraire ses auditeurs et ses lecteurs. L’Iliade et l’Odyssée, l’épopée de Gilgamesh, les tragédies d’Eschyle et de Sophocle (la littérature à l’état naissant) furent, à l’évidence, écrits pour la récréation du public.

La pensée commune (« où ai-je mis mes clés ? »), les religions, la philosophie, la science, ont pour but de nous parler du monde réel de la nature, des hommes et peut-être des dieux, quand la littérature, au contraire, nous propose des mondes inventés par les auteurs, même si dans leurs œuvres la réalité se mélange avec la fiction. Le but d’un poème, d’un roman, d’une pièce de théâtre est d’activer nos émotions pour nous faire passer « un bon moment », ce n’est pas de déterminer si Dieu existe ou s’il y a une vie après la mort. Les Voyages extraordinaires de Jules Verne sont des divertissements, pas un traité de géographie, et il faudrait être vachement gonflé pour prétendre que Gustave Flaubert, Marcel Proust ou Hemingway nous en apprennent plus sur l’âme humaine et sur la vie sociale que les manuels de sociologie et de psychologie. Certes, je ne prétends pas qu’il n’y a ni philosophie, ni psychologie, ni géographie dans de nombreuses œuvres littéraires. C’est même tout l’art du romancier de nous faire croire, par l’évocation de faits réels, le temps d’une lecture, que Charles Swann ou Madame Bovary ont réellement existé ! Mais l’on ne gagne rien dans la confusion. D’ailleurs, s’il y a mélange des genres, ne fallait-il pas que, d’abord, les genres existassent ?

Bref, il me paraît clair que les chercheurs scientifiques écrivent sur le réel observable (l’être en tant que phénomène), que les philosophes écrivent sur le réel inobservable (l’être en tant que noumène), et que les romanciers, les dramaturges et les poètes écrivent pour nous divertir. Ce n’est pas rabaisser le mérite des auteurs de comédies et de drames de reconnaître que leur fonction sociale est d’amuser. Car c’est peut-être le plus admirable et le plus utile des métiers d’apporter un peu de bonheur, de réconfort et de rêve à « ceux qui sont nés pour mourir ».

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lemoine 11/01/2017 08:59

Plus encore dans l'anonymat que vous, j'avais proposé cette présentation en trois articles : https://lemoine001.com/?s=qu%27est-ce+la+litt%C3%A9rature&submit=Recherche