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Jean C. Baudet

Le travail du philosophe

24 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Littérature

La plus grande partie du travail du philosophe consiste à lire les ouvrages des philosophes qui le précèdent, pour en tirer la « substantifique moelle » comme disait Rabelais. Il doit lire aussi les travaux des auteurs positifs, historiens, ethnologues et ethnographes, linguistes et sociologues, médecins et psychiatres, et même il trouvera de décisives sources de réflexion chez les astronomes, chez les physiciens, chez les biologistes, s’il a reçu la formation adéquate pour pouvoir tirer profit de ces lectures intellectuellement exigeantes. Comment philosopher sérieusement sur l’Espace et le Temps sans connaître Einstein, sur la Vie en ignorant Darwin, sur la Matière en négligeant Lavoisier et Mendéléev ? Enfin, le philosophe pourra trouver matière à penser chez les littérateurs, romanciers, dramaturges, poètes, qui sans être « abstracteurs de quintessence » (Rabelais, de nouveau) n’en sont pas moins intéressants par leurs descriptions, parfois si pénétrantes, des êtres et des choses. Encore le philosophe doit-il se méfier de la littérature, de celle des écrivains dont le projet est clairement de distraire et d’enchanter plutôt que d’instruire (on n’étudie pas l’histoire de la France en lisant Les trois mousquetaires), comme de celle même des philosophes.

Car les livres des philosophes sont bourrés de littérature, lisez les dialogues de Platon, les pesants traités de Hegel, les essais ornés des fleurs chatoyantes de la rhétorique de Bergson, les dissertations laborieusement subtiles de Husserl ou de Heidegger… Et à vrai dire aussi mes propres écrits, car je cherche ici même à créer une aimable prosodie et à séduire le lecteur par des phrases bien balancées, avec un vocabulaire choisi, quitte à grappiller chez Rabelais quelques efficaces métaphores !

La tâche du philosophe est donc, certes, de lire, mais plus encore de développer une « critique » des textes (Kant), d’opérer une « réduction eidétique » des travaux publiés (Husserl). C’est ce qu’on appelle « penser » (Heidegger). Il s’agit de séparer l’essentiel de l’accessoire, de « simplifier » les discours en distinguant la gangue des précautions oratoires, des procédés d’argumentation et des enjolivements du verbalisme, du pur minerai de la pensée créatrice de vérités. Il s’agit d’aller jusqu’au raccourci de l’aphorisme. Il s’agit de faire la part du « littéraire » et celle du « philosophique ». Cette réduction simplifiante est cruelle et sans merci. Elle revient souvent à déboulonner les statues de gloires usurpées. Que reste-t-il de tant de textes vénérés quand on les a expurgés de leurs ornements phraséologiques ?

Que reste-t-il de mon billet d’aujourd’hui, sinon l’apophtegme médiéval, sans doute trop optimiste : « lege, relege, et invenies » ? Lis, relis, et tu trouveras…

Mais il ne faudrait pas croire, à me lire, que la philosophie soit purement livresque. En réalité, elle utilise les deux facultés de l’esprit humain permettant la cognition : l’observation et le raisonnement. Le philosophe observe l’Être, directement par la voie sensorielle, et aussi par la lecture (qui est bien une observation), en ce compris l’examen de sa propre conscience (introspection). Et le philosophe raisonne, à partir du matériel récolté par l’observation, pour bâtir ses hypothèses et ses théories.

La tâche est immense. Peut-être infinie, si l’Être n’a pas de limites. Cela rend le philosophe modeste. Dans quel livre dit-on que les philosophes sont des nains juchés sur les épaules de géants, qui voient plus loin que leurs prédécesseurs ?

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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