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Jean C. Baudet

Pour une theorie des religions

19 Juin 2017 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion, #Epistémologie

J’ai exposé les prodromes de ma théorie des religions dans deux livres : Curieuses histoires de la Pensée (2011, 601 pages) et Histoire de la Pensée (2013, 334 p.). Depuis lors, je poursuis ma recherche, malgré le vieillissement et la maladie, car je reste convaincu que l’analyse de l’émergence du fait religieux est le passage obligé vers la compréhension du mécanisme de la cognition, et que la compréhension des processus cognitifs, qui est proprement l’objet de l’épistémologie, est le seul chemin qui mène – peut-être – à la connaissance de l’Être et donc à la détermination du sens de notre vie.

Tout commence par quelques idées simples.

Toutes les religions, toujours et partout, malgré leur grand nombre et leur extrême diversité, comportent trois éléments essentiels : 1° une liturgie (des rites), 2° un dogme (des mythes), 3° un clergé (des prêtres). D’autre part, toujours et partout, au cours de l’évolution de l’Humanité, ces éléments sont apparus dans le même ordre. Les rites, séquences de gestes à exécuter toujours de même manière, rigoureusement, naissent avant même l’invention du langage verbal, au tout début de la Préhistoire. Le « descendant du singe » s’impose la réalisation régulière et stéréotypée de rites correspondant à un système de pensée pré-langagier. Il n’a encore, pour penser et pour agir, que le geste, avant de disposer de la parole et des mots. Devenu « hominien » par l’invention de l’outil et donc de la technique (voir mon livre Le Signe de l’humain, une philosophie de la technique, 2005), le primate évolué va surinvestir certains de ses gestes d’une valeur « sacrée » qui conduit compulsivement à la ritualisation d’activités essentielles. Son intelligence encore fruste ne sépare pas encore clairement l’action « technique » de l’action « magique ». Le mécanisme psychique du rite est éclairé d’une lumière vive par ce que les psychiatres et les neurologues appellent le TOC (« trouble obsessionnel compulsif »). Une dialectique de la peur et de l’espoir se développe, qui fait « penser » que l’accomplissement de certains gestes parviendra à éviter des malheurs prochains (faim inassouvie par manque de nourriture, blessure, maladie, etc.). Les ouvrages des historiens, des ethnographes, des philologues, sont pleins de descriptions de rites infiniment divers, et le chrétien qui aujourd’hui fait le « signe de la croix » est psychiquement contemporain de son ancêtre préhistorique inventeur des premiers rites.

Puis vint le temps des mythes. Ayant inventé le langage, l’homme primitif peut maintenant nommer ses peurs et ses espoirs, et il invente des récits le libérant quelque peu de ses angoisses. De même que certains gestes sont sacralisés et deviennent des rites, certains récits sont dotés d’une valeur absolue de vérité (ils sont crus impérativement) et deviennent des mythes.

Avec les activités rituelles et les croyances mythiques, nous sommes encore au Paléolithique, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas encore de religions constituées. Au geste et à la parole, il manque le troisième élément, qui est l’organisation sociale et l’apparition de dépositaires de l’autorité qu’elle implique. C’est à la fin du Paléolithique que, les populations étant devenues très nombreuses, le besoin d’organisation crée l’institution des chefs, qui baseront leur leadership non seulement sur la force physique, mais aussi sur la force « spirituelle » que procure l’invocation d’un sacré largement accepté. L’avènement des premiers rois et d’une classe dirigeante (la noblesse) se double de l’avènement des premiers prêtres et d’une classe sacerdotale. Au Néolithique, les religions sont en place avec leurs trois composantes, une liturgie, un dogme et des gardiens des rites et des mythes. L’invention de l’écriture va générer des documents dont certains seront retrouvés par les archéologues, ce qui permettra de connaître les caractéristiques liturgiques, dogmatiques et cléricales de Sumer, de l’Egypte, de l’Inde (les Védas), de la Grèce (la Théogonie d’Hésiode), etc.

Mais il faut aller plus au fond, jusqu’à identifier la source même du fait religieux, recouverte qu’elle est par les trois éléments constitutifs de chaque religion. Ces trois éléments sont comme les trois dimensions d’une même invention, qui est le sacré manifesté par le geste rituel, par la parole dogmatique et par le pouvoir clérical. Cette idée du sacré (et donc cette idée de la division du monde en un secteur profane et un secteur numineux) apparaît dès la formation des premiers rites, censés être munis de mystérieux pouvoirs. Elle est le fruit d’une faculté mentale particulière, l’imagination, qui permet aux hommes dominés émotionnellement par la dialectique de la peur et de l’espoir de créer des attentes diminuant leur angoisse, de projeter dans un à-venir de quoi vaincre leurs appréhensions les plus vives. Ce qui caractérise ce système de pensée (apparu antérieurement au langage), c’est qu’il ignore la vérification. Le sacré du rite (l’espérance), du mythe (la foi) et de l’éthos prôné par les prêtres (la charité) est cru sans être vu, et cru d’autant plus fermement qu’il reste invisible, muet et intouchable. Cette confiance aveugle peut même aller jusqu’au fanatisme le plus virulent, jusqu’à la condamnation sanglante de l’hérésie et jusqu’aux guerres de religion les plus cruelles, comme l’Histoire nous l’a montré trop souvent.

 

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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