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Jean C. Baudet

La littérature de "il" à "nous"

27 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Littérature, #Moi

Préparant un ouvrage critique sur les idées contemporaines, je me convainc facilement qu'il n'est pas possible de faire l'économie d'un approfondissement philosophique des diverses théories de la littérature, puisque les idées s'expriment dans des textes, édités dans des livres ou des périodiques, ce qui me fait revenir à l'éditologie et à la taxonomie des discours.

 

On peut considérer comme acquis - c'est en tout cas devenu un lieu commun -  que les différents modes ou genres littéraires se sont succédés dans la diachronie à mesure que l'homme prenait davantage conscience de son humanité. Au début du commencement, l'homme qui prend la peine d'élaborer des textes proposés à des auditeurs (nous sommes bien avant l'invention de l'écriture) invente des récits du "il", c'est-à-dire des biographies d'êtres d'exception. Ce seront les mythes précurseurs des religions (qui racontent les exploits des dieux), ce sera l'Epopée de Gilgamesh, la première biographie dont le texte est parvenu jusqu'à nous. La littérature occidentale (et donc la civilisation dans son ensemble) commence par deux biographies, celle d'Achille (l'Iliade) et celle d'Ulysse (l'Oydssée). La littérature française n'échappe pas à la règle, et commence par deux récits biographiques, la Cantilène de sainte Eulalie et la Chanson de Roland.

 

Ensuite, quand l'homme aura davantage pris conscience de lui-même, aux biographies succèdent les autobiographies, et le "il" est remplacé par le "je". Le mode autobiographique, ou subjectif, va se décliner en plusieurs genres : le journal intime (souvent non publié), le roman autobiographique, où l'investigation du je s'accompagne d'éléments imaginaires plus ou moins importants (comme déjà, d'ailleurs, dans la littérature épique du "il"). La littérature va véritablement exploser quand les auteurs remplaceront leur "je" par celui de personnages imaginaires, et nous sommes encore dans l'ère du roman, c'est-à-dire de la subjectivité d'un homme inventé : Lancelot, Candide, Madame Bovary, le commissaire Maigret, Tintin...

 

Le passage du "il" au "je" se complète par approfondissement et passage du "je" au moi". Il ne s'agit plus seulement d'autobiographie, mais d'exploration de plus en plus exigente de l'intime, ce que l'on peut appeler le genre de la "confession". Les Confessions d'Augustin, par exemple, ou celles de Jean-Jacques Rousseau, mais aussi le Discours de la méthode de Descartes, certains ouvrages de Kierkegaard, ou Les Mots de Jean-Paul Sartre. On notera que le "je" de Descartes est bien un "moi", plus intime par exemple que le "je" (suis Madame Bovary) de Flaubert, ou l'inepte "je est un autre" de Rimbaud. On notera en même temps que la diachronie n'est pas nécessairement chrono-logique, Descartes étant bien antérieur à Flaubert.

 

Le XXe siècle a connu une suite à la trilogie "il - je - moi". Il s'agit d'une épouvantable régression ("rien n'est jamais acquis à l'homme", disait Aragon). Le moi, insatisfait des découvertes qu'il fait dans ses profondeurs, revient à la vie ordinaire et se lie aux autres dans le bonheur des animaux grégaires d'être en compagnie (en "communication") : le "nous" remplace le "moi", et les auteurs du nous célèbrent les mots de la tribu, proclament le droit du sol national, vénèrent la langue ancestrale, revendiquent un espace vital suffisant "pour nous". Ce sera par exemple Mein Kampf, d'un écrivain autrichien paranoïaque dont le nom est resté dans l'histoire (Adolphe Hitler), qui décrit le bonheur de l'Allemand qui vit avec d'autres Allemands ("Uns"). Appartiennent également à la littérature du "nous" tous les ouvrages de Karl Marx et de ses nombreux émules, qui décrivent le bonheur (à venir) des prolétaires de vivre avec les autres prolétaires. Marx demandait à tous les prolétaires de s'unir, dans une immense copulation festive de communication "libérée".

 

Ainsi donc, épopée et héroïsme, roman et individualisme, utopie et communautarisme. Célébrations successives du Passé (le temps des héros à Troie, des chevaliers de la Table Ronde...), du Présent (Madame Bovary vit à l'époque de son auteur et de ses lecteurs, comme plus tard Sherlock Holmes ou Bob Morane...), du Futur (les Allemands seront heureux quand le communisme sera vaincu, quant aux prolétaires ils seront heureux quand le capitalisme aura disparu).

 

Il faudra examiner plus à fond les rapports : Il - Force - Passé, Je - Sentiment - Présent, Nous - Puissance- Futur.

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences comme explication et évaluation du savoir :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Qu'est-ce qu'un écrivain ?

24 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Littérature

Pour comprendre ce qu'est (et ce que vaut) la littérature, le philosophe ne peut guère que tenter une analyse en cherchant un ou plusieurs critères permettant de regrouper les productions littéraires en différentes classes. C'est ainsi que l'analyse fonctionnelle, qui peut-être n'épuisera pas le sujet, me paraît éclairante : il s'agit de rechercher les différentes fonctions de l'écriture - un peu comme le linguiste américain Roman Jakobson a su repérer les fonctions du langage. La question de la littérature (et de la "littérarité") devient donc "pourquoi un écrivain écrit-il ?", pour quelles motivations profondes et en vue de quels projets ? J'en vois sept.

 

1° Pour passer le temps. C'est le degré zéro de la littérature. Il est des hommes et des femmes qui écrivent, et qui parfois publient (généralement "à compte d'auteur"), pour le seul plaisir de faire de belles phrases, comme d'autres font des mots croisés ou collectionnent des figurines en porcelaine. C'est parfaitement honorable. Mais ce n'est guère intéressant.

 

2° Pour comprendre "sa" vie. C'est la fameuse "recherche de soi" évoquée par tant d'écrivailleurs, qui va du journal intime (que personne d'autre que l'auteur ne lira jamais) au récit autobiographique (les fameux "chemins de vie") ou même au roman où les éléments autobiographiques sont plus ou moins bien dissimulés. C'est surtout une littérature du 3ème âge, quand l'homme ou la femme, en vieillissant, "se penche sur son passé". A noter que bien souvent il s'agit de "se raconter", c'est-à-dire de s'exposer "au regard de l'autre". Nous sommes dans le confessionnal. C'est par exemple Rousseau.

 

3° Pour gagner sa vie. C'est la littérature des écrivains professionnels, ceux qui écrivent pour vendre leurs livres et toucher des droits d'auteur. C'est Balzac, c'est Baudelaire, c'est Simenon, c'est Amélie Nothomb, c'est Michel Onfray, c'est Frédéric Beigbeder. C'est parfaitement honorable.

 

4° Pour comprendre le monde. C'est la littérature d'exploration, soit d'un segment du réel (dans ce cas le littérateur est un spécialiste), soit du réel dans sa totalité (le littérateur est alors un philosophe, comme Aristote qui étudiait "l'Être en tant qu'etre"). Nous avons ici presque tous les essayistes, mais aussi certains romanciers ou dramaturges qui utilisent leurs personnages comme des occasions d'expériences. C'est par exemple Zola (qui appartient aussi à la catégorie précédente).

 

5° Pour changer le monde. C'est ici la littérature qui croit que les phrases changent les choses. C'est la littérature "engagée" d'un Sartre ou d'une Beauvoir. C'est le degré zozo de la littérature. C'est assez naïf, mais cela donne parfois de beaux textes. On peut viser un objectif et en atteindre un autre.

 

6° Pour faire passer le temps des lecteurs. Nous trouvons ici les conteurs sans illusion, qui se bornent à livrer des histoires plus ou moins passionnantes, sans se soucier de prêcher une Bonne Parole ou une Pensée Juste. Cette sixième fonction est généralement associée à la troisième, car les meilleurs conteurs deviennent, tôt ou tard, des professionnels.

 

7° Pour la gloire. On écrit alors pour la reconnaissance du public, pour les honneurs et les applaudissements, pour les médailles et les prix, pour être "reconnu" comme "être d'exception".

 

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Les inventions et l'importance

22 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Technique

Mon livre "Curieuses histoires des inventions" vient de sortir de presse, chez Jourdan (Paris-Bruxelles) : 382 pages. C'est l'aboutissement d'une relecture de l'histoire de la technique, de la science et de la technologie. J'ai déjà consacré plusieurs volumes à cette histoire, qui est le coeur vivant de l'Histoire (avec H), et la source la plus essentielle de toute réflexion philosophique. Si du moins on veut bien admettre - ce qui est difficile à avaler pour certains esprits - que les travaux d'Albert Einstein furent plus importants, pour le "progrès humain", que ceux de Maurice Maeterlinck, ou que les découvertes de Lavoisier ou de Pasteur eurent plus de conséquences, pour la "condition humaine", que les poèmes de Racan ou les maximes (d'ailleurs fort intéressantes) de La Rochefoucauld. C'est toute la question de l'importance ! J'ai rassemblé l'essentiel de ce que savent les historiens des techniques, les historiens de la science et les historiens de la technologie sur 100 inventions ou découvertes qui me paraissent être les plus importantes de l'histoire de l'Humanité (avec H). Qui pourra nier l'importance de l'invention de l'outil, du langage, de l'alphabet, de l'imprimerie ?... Et je vois déjà les grimaces désapprobatrices et arrogantes de ceux qui me reprocheront d'avoir placé dans mon listing le revolver, le saxophone ou la pilule contraceptive. C'est un des plaisirs de la confection de ce genre de livre : imaginer certaines grimaces ! Et pourtant, le revolver a bel et bien changé le monde, Samuel Colt allant jusqu'à remarquer que son invention rendait les gens (les boys) égaux ! Quant à la pilule, elle a changé la condition des femmes et provoqué un bouleversement démographique dont on commence à sentir les effets ! Et le saxophone ? Eh bien, n'est-ce pas mon droit, d'aimer les sonorités mielleuses et moelleuses de la merveilleuse gamme d'instruments mise au point par Adolphe Sax ?

 

Il y a aussi les inventions qui ne figurent pas dans ma liste ! Ah, le plaisir des omissions quand on dresse des inventaires ! Et en effet, je n'ai pas mis au rang des inventions "qui ont changé le monde" la phénoménologie d'Edmond Husserl, le surréalisme d'André Breton, ou la marmite à pression de Denis Papin.

 

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Penser le vivant

18 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Biologie

Je pense aujourd'hui à mon livre "Penser le vivant", paru chez Vuibert (Paris), qui est une "histoire de la médecine et de la biologie" de 396 pages. Il est encore disponible en librairie, mais la question n'est pas là. J'y pense parce que je me souviens qu'à plusieurs reprises, à propos de tel ou tel de mes livres, il s'est trouvé l'un ou l'autre "critique" pour me reprocher d'avoir été "incomplet", de ne pas avoir cité tel ouvrage, d'avoir omis tel auteur ! Oui, vous avez bien lu, il s'est trouvé des zozos tout imbus de leur science évidemment "complète" et de leur savoir évidemment "total" pour me faire la leçon : j'aurais dû, dans tel livre, citer Monsieur XYZ (il s'agit parfois du critique lui-même, d'ailleurs...). A cette heure, les botanistes ont décrit environ 300 mille espèces végétales. Les zoologistes ont décrit environ un million et demi d'animaux. Et l'on voudrait que je sois "complet", "exhaustif" ?...

 

Prenons un sujet moins vaste (et à vrai dire moins intéressant, je le reconnais volontiers) que j'ai traité dans un de mes livres (A quoi pensent les Belges, Jourdan) : la littérature belge (flamande et française, je n'ai pas abordé la littérature wallonne). Pouvais-je signaler, dans un livre de 361 pages, les milliers de poètes (ou soi-disant tels) belges, les centaines de romanciers belges, les quelques philosophes belges ? Même après avoir dépouillé des revues littéraires belges comme Revue belge. Journal scientifique, philosophique et littéraire (fondée en 1830), comme La Revue moderne (1882), comme Le Coq rouge (1895), comme La Lanterne sourde (1921), comme Les Elytres du hanneton (1973), pouvais-je espérer avoir repéré tous les auteurs belges, et surtout, pouvais-je trouver de la place pour les citer, quand il me fallait tout de même parler un peu de Georges Simenon, de Georges Sion ou de Georges Rodenbach ?

 

J'ai beaucoup d'estime pour la critique intelligente, rare hélas. Je ne me soucie pas de la critique imbécile qui confond l'analyse d'un livre avec la recherche des noms cités dans un index.

 

Oui, je l'avoue, je fus incomplet dans toutes mes histoires, et j'ai omis certains mathématiciens, certains entomologistes, certains astrophysiciens dans mes livres. J'ai même omis certains littérateurs belges, par ignorance ou par distraction. Il y en a aussi que j'ai omis volontairement. Je ne le regrette pas.

 

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Philippe Mathy, le regard et le bonheur

17 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie, #Belgique

Hier soir, séance mensuelle de l'Association des Ecrivains belges, avec notamment le passionnant (et, bien sûr, passionné) dialogue entre deux poètes, Marc Dugardin (Bruxelles, 1946) et Philippe Mathy (Manono, Congo belge, 1956), celui-ci appelé à la tribune de l'AEB pour présenter son dernier livre : Barque à Rome, L'Herbe qui tremble, Paris, 186 pages.

 

A vrai dire, ce n'est pas un recueil de poèmes, mais un recueil de notes - mais cesse-t-on d'être poète quand on passe des vers inspirés par une Muse aux annotations dans un cahier, suggérées par les spectacles de la vie au jour le jour ? Car en effet, Barque à Rome est une succession de notes prises lors d'un séjour dans la capitale italienne, rédigées par un poète - nous a expliqué l'auteur - peu inspiré. Les pages blanches d'un cahier sont là, et les vers ne viennent pas, la Muse romaine était en grève... Idée alors : noter le temps qui passe, dater les pages, et écrire. Car - nous explique aussi l'auteur - "si des textes sont des poèmes, ils ne peuvent être datés".

 

C'est donc lors d'un passage à vide de son inspiration de poète que Philippe Mathy a composé ce journal de quelques semaines dans les rues et les musées de Rome. On remarque, mais c'est presque "forcé" dans un journal qui note les dates qui se succèdent, la préoccupation du temps qui passe, nous menant "vers plus de solitude". Et de préciser : "les souvenirs sont sans pitié".

 

Marc Dugardin explique brillamment que chez Mathy "le regard sur les choses est essentiel", et il précise qu'avec son regard de poète il cherche toujours le côté lumineux de l'existence. Car c'est ce qui est probablement l'essentiel du dernier livre de Mathy : la lumière, un certain optimisme, ou plus exactement une volonté d'optimisme - car le poète n'est pas dupe de ses aspirations. Certes, on peut juger qu'il est banal de parler de lumière à Rome, et de regard dans une ville qui nous propose les restes encore éblouissants de quelques grands moments de l'histoire des hommes. Mais la vérité, la vérité lumineuse qui nous dit que le temps nous mène à la solitude, n'est-elle pas banale ? Un lieu commun, n'est-ce pas un lieu vrai ? Je me disais, écoutant et notant, qu'un autre poète au regard romain apprécierait tout particulièrement ces notes d'un voyageur chercheur de lumière : Philippe Leuckx.

 

Je ne sais plus si c'est Dugardin ou Mathy qui l'a signalé, ce fut la haute (et banale, si l'on veut) conclusion de ce bel entretien : "la poésie procède d'une vocation au bonheur".

 

Au fait, la philosophie n'est-elle pas aussi, par d'autres voies, la recherche du bonheur ?

 

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André Gascht et la mort des poètes

15 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie, #Belgique

Hier soir, à la Maison des Ecrivains (Bruxelles), séance d'hommage au poète belge André Gascht (1921-2011). Interventions intéressantes de Jean-Pierre Dopagne, de Jean-Luc Wauthier, d'Anne Richter... Textes lus avec justesse et émotion par Marie-Claire Beyer. Belle soirée, en somme, avec aussi le plaisir de retrouver quelques amis, même si je ne suis pas l'ami de tous les poètes belges. Et je me mets à penser. Faut-il célébrer les poètes, et en particulier les poètes morts ? Au-delà de l'amitié qui bien sûr peut justifier des rassemblements de fidèles, ne doit-on pas se poser la question de l'importance ? La dure et impitoyable question des comparaisons et des hiérarchies. J'aime beaucoup La Fontaine, Vigny, Baudelaire, et quelques autres (y compris quelques poètes belges). Mais que représente, non pas pour les salons où l'on se sourit avec les grimaces fardées de l'hypocrisie ou de la suffisance, mais pour l'Humanité, l'oeuvre de La Fontaine par rapport à celles d'un Descartes ou d'un Spinoza ? Que valent les Destinées ou les Fleurs du Mal par rapport à l'électromagnétisme d'Ampère et de Faraday, par rapport à l'évolutionnisme de Darwin, par rapport au tableau des éléments de Mendéléev, par rapport à l'oeuvre de Maxwell, de Pasteur, des Curie ?...

 

André Gascht, l'auteur du Royaume de Danemark (1966), admirateur d'Antoine de Saint-Exupéry, était paraît-il - je ne l'ai pas connu personnellement - fort colérique et tout à fait dégoûté d'une certaine poésie contemporaine où l'on ne trouve presque rien sinon n'importe quoi. Il fut pendant une dizaine d'années le directeur de la revue Le Thyrse, ce qui me rend le personnage tout à fait sympathique. Faut-il célébrer les poètes ? Je ne sais pas. Mais j'aime que l'on célèbre les colères qui dénoncent en poésie (et aussi dans d'autres productions "culturelles") le presque rien et le n'importe quoi. J'apprécie hautement que l'on se moque des auteurs qui se disent poètes parce qu'ils ne placent qu'un seul mot (longuement "choisi", je veux bien le croire) par page, et qui "offrent" à leurs lecteurs - ébahis et tremblants des affres de l'admiration ontologique, voire absolue - plus de papier qu'il n'en faut pour une vingtaine de mots. Il me plaît que l'on accuse la prétention, la fatuité et le vide de textes amphigouriques qui se disent "poétiques" et qui ne sont que sots. Et je préfère une seule chanson, même populaire, surtout populaire (et "commerciale", comme ils disent avec leurs mimiques dédaigneuses), que la production complète de X et de Y, soi-disant rénovateurs du langage poétique et alpinistes de l'indicible à la prosodie "savante" (?).

 

Du reste, ne nous y trompons pas, ce n'est pas moi qui me moque des poètes minimalistes contemporains. Je veux dire que ce n'est pas l'homme que je suis avec ses émotions, ses souvenirs et ses goûts singuliers. Qui serais-je d'ailleurs pour juger des productions verbales et verbeuses de mes contemporains ? Il y a des "critiques" pour ça, capables de juger magistralement et pontifiquement de la valeur d'un livre. C'est l'Histoire qui juge, qui place Baudelaire au-dessus de Charles Conrardy ou de Gaston Pulings (ou, je le crains bien, d'André Gascht), et malgré les soupirs de la sainte et les cris de la fée et les protestations véhémentes des amateurs, Baudelaire au-dessous d'Archimède, de Vésale, de Lavoisier...

 

Décidément, j'ai bien fait d'aller à la Maison des Ecrivains, hier soir. Une belle leçon sur les relativités de l'importance.

 

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Propos sur l'arrogance

13 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Science, #Religion

Je viens d'écouter, à la radio belge (RTBF), une émission fort intéressante dans laquelle un intervenant, également fort intéressant, cite ce qu'il appelle l'arrogance des scientifiques. Je dois le citer plus correctement, il disait : "arrogance de certains scientifiques". Ce n'est pas la première fois que j'entends cette curieuses expression, qui est véritablement une contradiction dans les termes. J'ai souvent observé de l'arrogance chez certains religieux (pas chez tous, mais ceux qui semblent conciliants ne pratiquent peut-être qu'une rhétorique de séduction), plus souvent encore chez certains idéologues politiques, mais jamais - je répète : jamais - chez d'authentiques scientifiques, ni d'ailleurs chez de vrais philosophes. Car les philosophes et les scientifiques sont, très adéquatement, nommés des chercheurs, et la recherche est tout le contraire de l'arrogance. Il n'y a pas un seul scientifique, depuis les Astronomes jusqu'aux Zoologistes, qui prétende avoir la vérité. Tous les scientifiques la cherchent... Ils ne la chercheraient pas s'ils l'avaient déjà trouvée...

 

Le summum de l'arrogance intellectuelle se trouve dans un petit livre datant de près de deux mille ans (un best seller, hélas, mais l'on sait l'arrogance fréquente des auteurs de best seller), dont presque toutes les phrases commencent par les mots : "en vérité je vous le dis". Ce petit livre, dû à un certain Jean dont ne sait rien, est intitulé Evangile et est comme une biographie romancée d'un certain Jésus, dont on ne sait pas grand-chose.

 

Le fait est que cette idée d'une "arrogance des scientifiques" passe très bien dans le grand public, qui ignore tout ou presque des conditions de la recherche scientifique (et plus encore de la recherche philosophique), et qui probablement se sent "vengé" dans son ressentissement vis-à-vis d'un discours qu'il ne comprend pas. Dire que les scientifiques sont arrogants, c'est dire que les professeurs sont des pédants ou que les banquiers sont des escrocs ou que les patrons sont des exploiteurs. Evidemment, il y a des patrons qui sont des exploiteurs, des banquiers qui sont des escrocs et des professeurs qui sont des pédants. Mais, en vérité je vous le dis, il n'y a pas de scientifiques arrogants.

 

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La question du savoir

11 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Sauf quelques années de ma jeunesse consacrées à la recherche en biologie, j'ai passé toute ma vie avec une seule question, celle de la connaissance, du savoir, de la vérité... Ce qui a donné lieu à quatre séries de textes publiés, qui pourraient donner à l'observateur superficiel l'impression d'un certain disparate. Pourtant, hors quelques productions de circonstance, mes travaux sont toujours placés dans le cadre de ma recherche épistémologique. Mes ouvrages de philosophie, bien entendu (3 livres chez L'Harmattan et des articles en revues), mais aussi mes ouvrages d'histoire, mes poèmes, et même une partie de mes comptes rendus critiques. Ceux-ci doivent évidemment beaucoup aux rencontres fortuites, et je me suis intéressé à certains auteurs sans nécessairement placer cette préoccupation dans le cadre de ma méditation "cartésienne".

 

Mes travaux d'histoire (articles et livres) s'inscrivent dans ce que l'Université appelle "histoire des systèmes de pensée", nouvelle appellation contrôlée (par Michel Foucault et les siens) de la trop simple "histoire des idées".

 

Mes poèmes tournent pratiquement tous autour du thème - inépuisable ? - de la connaissance.

 

Poèmes et travaux historiques sont toujours animés d'un enjeu strictement philosophique, et il faudrait que mes lecteurs comprennent que pour moi rédiger un poème, étudier d'anciens textes ou méditer un philosophème sont trois manières de chercher la même chose. Mais les lecteurs sont si pressés...

 

Le contraste est frappant et donne à penser entre mes travaux de biologiste et mes travaux de philosophe. Il suffit, dans un laboratoire bien équipé, de quelques mois de manipulations, de calculs et de réflexion pour obtenir des résultats "qui font progresser la science", alors qu'une vie de philosophe ne suffit pas pour résoudre un problème philosophique. Aujourd'hui, on discute encore Gilles Deleuze (par exemple Véronique Bergen, ou Stéphane Lleres), qui discutait Edmond Husserl, qui discutait Emmanuel Kant, qui discutait David Hume, et l'on peut remonter ainsi jusqu'aux présocratiques. La "docte ignorance" disait, mais dans un autre sens, Nicolas de Cues. Une ignorance basée sur de nombreuses lectures, sur quelques années d'enseignement, et sur la vie, la vie qui passe avec son sens et son absurdité.

 

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Simon Byl et Hippocrate

10 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Simon Byl vient de faire paraître un livre bien intéressant "De la médecine magique et religieuse à la médecine rationnelle - Hippocrate" chez L'Harmattan, Paris (320 pages). C'est la juxtaposition d'une quinzaine d'articles consacrés à la médecine dans l'Antiquité grecque, où bien entendu le corpus hippocratique tient une place très importante. Rappelons que Simon Byl, né à Bruxelles en 1940, professeur à l'Université Libre de Bruxelles, est un des meilleurs connaisseurs de la médecine et des sciences naturelles chez les Grecs. D'autres hellénistes belges ont produit de beaux travaux sur ce vaste sujet, notamment Robert Joly et Liliane Bodson.

Ce qu'il faut peut-être surtout retenir des travaux de Byl, c'est la distinction entre médecine rationnelle (celle d'Hipocrate, puis de Galien et de leurs successeurs byzantins) et médecine scientifique, celle-ci n'apparaissant qu'au XVIème siècle, avec les travaux des anatomistes italiens et surtout d'André Vésale. Le mérite d'Hippocrate, et plus généralement des médecins de Cos et de Cnide, fut d'abandonner l'étiologie traditionnelle des maladies, attribuées depuis la Préhistoire à la mystérieuse intervention d'esprits, de démons, de dieux.

Un des résultats les plus stimulants de l'oeuvre de Byl est d'avoir montré d'importantes différences de vocabulaire entre les traités coaques et les ouvrages cnidiens. Ceux-là, par exemple, utilisent très régulièrement le terme "physis" (nature), qui est nettement plus rare dans le textes attribuables aux médecins de Cnide. D'où l'idée que l'adoption du rationalisme est une idée d'origine coaque. Pourquoi ne pas l'attribuer, d'ailleurs, à Hippocrate lui-même ?

Le beau travail du spécialiste d'Aristote "biologiste" (voir notamment "Recherches sur les grands traités biologiques d'Aristote: sources écrites et préjugés", Académie royale de Belgique, Bruxelles, XLIII+418 p., 1980) et d'Hippocrate montre, si c'était nécessaire, que l'étude de l'évolution des systèmes de pensée doit se baser sur les résultats les plus "pointus" de l'érudition, c'est-à-dire sur l'étude directe des textes.

Pour comprendre le passage de la pensée religieuse à la pensée rationnelle pré-scientifique, puis de celle-ci à la pensée scientifique, les ouvrages de Simon Byl ne sont pas utiles. Ils sont indispensables.

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Les religions et la philosophie

9 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Après avoir publié une "Histoire de la science et des techniques" en neuf volumes, chez Vuibert (Paris), ainsi que d'autres études en marge de ce travail, j'ai entrepris la publication d'une "Histoire des religions et de la philosophie", chez Jourdan (Paris-Bruxelles). L'objectif final étant d'élaborer une "Histoire des systèmes de pensée" avec, bien entendu, une tentative d'évaluation gnoséologique.

 

Le premier volume de mon histoire des religions s'intitule "Curieuses histoires de la Pensée" et comporte 601 pages. Il s'agissait de reconstruire les débuts de la pensée depuis l'origine même de la production intellectuelle (avec l'invention du langage, au Paléolithique) jusqu'à l'époque des premiers philosophes latins (Lucrèce, Cicéron...) et de Philon d'Alexandrie.

Cette reconstruction (ou déconstruction) de la pensée naissante ne peut évidemment pas se baser sur des textes, et nécessite la synthèse des apports de la paléoanthropologie, de la préhistoire, de l'ethnologie, de l'éthologie des mammifères supérieurs, de la psychiatrie et de l'introspection phénoménologique. Elle se base sur un postulat que je pense difficilement contestable, qui admet que la pensée "simple" a précédé la pensée "complexe", de même que l'on peut raisonnablement supposer que les premières manifestations linguistiques furent très frustes par rapport aux subtilités possibles des langues modernes. On peut parler d'évolutionnisme culturel, dont je vois mal comment on pourrait se départir. Je n'arrive pas à croire au "créationnisme culturel". Dans le domaine "scientifique", en tout cas, j'ai constaté de manière absolument constante que le simple précède le compliqué : les exemples sont innombrables.

 

L'objectif de ces travaux n'est pas vraiment d'élaborer une encyclopédie - même si le caractère encyclopédique est évident, et qu'après tout les encyclopédies ne me paraissent pas inutiles. Il s'agit en fait de rassembler suffisamment de données pour pouvoir examiner comparativement et axiologiquement les systèmes de pensée proposés à l'Humanité depuis l'avènement de l'intelligence - que l'on peut, pourquoi pas, appeler "Esprit" comme le faisait Hegel. Je trouve d'ailleurs que la dialectique hégélienne a conservé sa valeur heuristique, car j'adopte volontiers le schéma trinitaire : technique - science - technologie. Dans le domaine religieux (la pensée imaginaire par opposition à la pensée vérifiable), on aurait bien sûr rite - mythe - religion (c'est-à-dire superstition organisée). Car la religion est à la fois - et d'abord - une ritualisation de l'existence (la "découverte" du tabou), puis une mythologie (l'invention des dieux), enfin une organisation sociale (la constitution d'un clergé). Cette première triade conduira à une seconde : polythéisme - monothéisme - athéisme.

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