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Jean C. Baudet

Y a-t-il des intellectuels belges ?

29 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Belgique

Pensee belgeEn 2007, je publiais une Histoire des sciences et de l'industrie en Belgique aux éditions Jourdan. Ayant ainsi fait l'inventaire des scientifiques, des ingénieurs et des industriels belges, je réalisai qu'il pourrait être intéressant d'élaborer l'inventaire symétrique des philosophes et des écrivains de ce petit pays étonnant. N'avais-je pas mis en évidence que l'on doit aux Belges le saxophone (Sax), la mitrailleuse (Fafchamps), la voiture automobile (Lenoir), l'électrotechnique (Gramme) et l'équation de l'origine de l'Univers (Lemaître) ? Sans compter le chocolat Côte d'Or ! J'entrepris donc de lire les philosophes belges, les sociologues belges, les poètes belges, etc. et, après moultes discussions, nous nous accordâmes, Alain Jourdan et moi, pour le titre A quoi pensent les Belges ? plutôt que pour le titre un peu trop académique "Histoire des lettres et de la pensée en Belgique". Et donc mon livre sur l'intelligentsia belge sortait de presse en 2010.

 

En 2000, les actes d'un colloque au Canada m'avaient appris que, lors de cette réunion universitaire (à Trois-Rivières, si j'ai bon souvenir) le Belge Paul Aron (romaniste à l'Université Libre de Bruxelles) avait posé la question "Existe-t-il un intellectuel belge ?", et il avait répondu lui-même à la question : "Je répondrais : non. L'intellectuel belge est un oxymore". Je rappelle d'abord qu'un oxymore n'est ni un insecte ni un crabe (encore que...), et j'ajouterai que mon enquête me conduisait à une conclusion moins nette, richement documentée, mais finalement assez proche de celle d'Aron. J'ai en effet cité, dans mon livre, environ 700 philosophes, philologues (dont Paul Aron), sociologues, étruscologues, historiens, hellénistes, psychologues, romanciers, dramaturges, poètes belges, morts ou vivants.

 

Ma conclusion était qu'il y a des intellectuels en Belgique (ils existent, j'en ai rencontrés), qu'il y en a même beaucoup, mais qu'alors que ce pays a donné au monde de "grands" ingénieurs, il n'a pas encore donné de "grands" intellectuels. Ou alors, il faut les chercher dans la "paralittérature", avec Simenon (policier), Hergé (bande dessinée) et Ray (fantastique).

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La désindustrialisation à Florange, à Liège, ailleurs

26 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

EntreprisesA l'époque où je m'intéressais aux ingénieurs (cfr mes livres, aujourd'hui épuisés : Les Ingénieurs belges, APPS, Bruxelles, 1986, Introduction à l'histoire des ingénieurs, APPS, 1987), j'avais trouvé chez un auteur dont j'ai oublié le nom cette excellente définition : "L'ingénieur, c'est quelqu'un qui transforme des minerais en billets de mille". Cette formule lapidaire (peut-être Georges Lamirand : Le rôle social de l'Ingénieur. Scènes de la vie d'usine, 1932) exprime en un raccourci saisissant le lien profond entre l'économique et le technique, mais aussi entre la production de richesses, la rationalité et la science. Je veux dire que, pour produire de la fonte et de l'acier à partir de minerais, Lakshmi Mittal doit respecter et donc connaître les lois de la physique, celles de la chimie (réduction des oxydes de fer), celles de l'économie. Il est moins sûr qu'il doive respecter les ouvriers et les ingénieurs de Florange, de Liège ou d'ailleurs.

J'ai beau passer et repasser mes idées aux moulinettes (made in France) du personnalisme, du bergsonisme, du sartrisme, de l'herméneutique ricoeurienne ou du freudo-marxisme, ou même du socialisme à la Montebourg au tee-shirt aux rainures bleu marine, je ne peux quitter cette évidence : pour produire des richesses (à répartir entre ceux qui n'en produisent pas ?) il faut respecter les lois de la physique, de la chimie et de l'économie. On ne peut pas obtenir une tonne d'acier, pas même un kilo, avec de la "volonté politique" et des manifestations destructrices.

Mais je me dis que si l'on peut obtenir des billets de mille à partir de matières premières (génie industriel), on peut aussi obtenir des billets de mille à partir de billets de cent (engineering financier). Et je ne vois vraiment pas pourquoi il serait moins "éthique" de gagner sa vie en utilisamment intelligemment des euros et des dollars qu'en utilisant scientifiquement du minerai de fer et du charbon.

La France a besoin d'usines, elle a aussi besoin de banques. Elle n'a pas besoin d'illusions.

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Bachelard, Sarton, Popper et Gille

25 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Quand on a consacré sa vie à l'étude historique et critique de la pensée des autres, il peut sembler légitime de s'intéresser à l'histoire de sa propre pensée. Et je me dis que 47 ans séparent ma lecture (en 1966) décisive des oeuvres de BACHELARD du moment présent, ce qui correspond à peu près au temps qui sépare le Discours de la méthode de Descartes (1637) de l'exposé par Newton (1687) de sa théorie de la gravitation universelle. Ai-je avancé autant, pendant un demi-siècle, depuis ma jeunesse, que la science balbutiante de 1637 devenue la multiple splendeur des équations de Newton qui décrivent la marche du monde ?

En 1966, donc, je découvre les beaux livres de Bachelard. J'apprends ainsi que pour comprendre la valeur de la science il faut en connaître l'évolution. Je me lance dans l'étude des travaux des historiens de la science, René Taton, Alexandre Koyré, quelques autres, et surtout George SARTON. Je m'initie également au positivisme logique : Russell, Schlick, Carnap, et j'apprends avec POPPER que la clé de l'épistémologie est la vérifiabilité, critère de scientificité.

Mais Popper n'est pas allé assez loin dans sa réflexion, il néglige - comme tant de philosophes du XXe siècle - la technique, et il ne voit pas que la vérification n'est possible qu'à l'aide d'instruments. Je découvre alors, avec GILLE, l'importance des ingénieurs de la Renaissance, et en 1978 je propose le concept de STI. En 1984, je développe les premiers linéaments du concept corrélatif d'éditologie. Mes travaux me conduiront à entamer, en 2002, la publication d'une "Histoire générale de la science et des techniques" (9 volumes parus chez Vuibert). En 2010, j'entame la publication d'une "Histoire générale des religions et de la philosophie" (1 volume paru, chez Jourdan, sous le titre Curieuses histoires de la Pensée).

Et si mes travaux m'ont mené un peu plus loin que Bachelard, Sarton, Popper et Gille, proposant un positivisme "éditologique" prolongeant le positivisme logique, c'est évidemment, comme disait l'autre, parce que je suis un nain juché sur les épaules de géants.

 

Pour info : Télé Bruxelles

Canal C (Namur)

www.canalc.be/index.php?option=com_content&view=article&id=100001595:entree-libre-de-jean-baudet-&catid=114:entree-libre&Itemid=56

Librairie Filigranes (Bruxelles)
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La pensée et les bons sentiments

16 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Il est extrêmement difficile de penser. Une des grandes questions de l'épistémologie est de déterminer à quel point les sentiments et l'émotion (et donc les idéologies et les convictions) altèrent l'intelligence.

Si je dis qu'en retirant toutes les billes contenues dans un sac je finis par avoir un sac vide, je serai, je crois, compris et approuvé par tous, même par de jeunes enfants.

Si je dis la même chose en utilisant le langage algébrique, j'aurai " x - x = 0 ", ce qui est encore compris et admis par tout le monde, les notions d'algèbre nécessaires étant vraiment élémentaires et connues par tout adulte bien éduqué.

Si je dis qu'à force de pêcher des thons rouges il n'y aura bientôt plus de thons rouges dans les mers, je me ferai encore approuver, même par les amateurs de poisson.

Mais si j'écris quelque part que si tous les malheureux se suicidaient il ne resterait plus que des gens heureux sur la terre, je suis persuadé que cela provoquerait l'indignation de quantité de braves gens et que je recevrais des injures des bons humanistes. Et pourtant, quel que soit x, on a TOUJOURS : x - x = 0 !!!

Je ne sais pas si l'on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments, mais il me paraît acquis qu'avec des sentiments - bons ou mauvais - on ne peut pas faire de la bonne philosophie.

 

Penser, c'est OSER réfléchir CONTRE ses propres sentiments, écrire c'est OSER dire ce que l'on pense CONTRE les sentiments d'autrui.

 

Reste à distinguer la raison et le coeur. Mais cela, comme disait Husserl, nous conduit à des abîmes de difficultés.

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La Chute d'Icare et la pauvreté

15 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

J'ai, il y a quelques jours, regardé une émission de télévision qui m'a appris que des chercheurs de l'IRPA (Institut de Recherches sur le Patrimoine Artistique de la Belgique) avaient découvert que le célèbre tableau "La Chute d'Icare" avait été peint environ 30 ans après le décès de Breughel, et ne pouvait donc pas lui être attribué, comme le veut la tradition. Voilà une découverte sensationnelle, qui fait accomplir par la Civilisation un bond prodigieux ! Les spécialistes de l'IRPA ont notamment appliqué les coûteuses méthodes de datation basées sur la dendrochronologie et sur la radioactivité du carbone-14. Je suis évidemment ébloui par cette immense avancée du savoir humain, et je m'interroge. Je croyais qu'en Belgique la Recherche était financée par l'Etat pour explorer de nouveaux marchés pour les entreprises belges, pour mettre au point de nouveaux procédés industriels pour relever la compétitivité des entreprises belges, et pour inventer de nouveaux produits pour améliorer la rentabilité des entreprises belges, dans un pays où la pauvreté gagne du terrain chaque jour. Cela à cause d'une immigration non contrôlée et du fait des difficultés grandissantes qu'éprouvent les entrepreneurs belges à dégager du profit : concurrence étrangère, augmentation constante des coûts salariaux, complexification insensée des réglementations dans tous les domaines. Il y eut plus de 11.000 faillites en Belgique en 2012. Cela montre à quel point il est devenu difficile de "créer des richesses" dans le pays de Breughel, devenu le pays de Magritte !!! Car il n'y a que les entreprises qui peuvent dégager des moyens financiers pour lutter contre la pauvreté - l'Etat ne trouvant de ressources que par l'impôt des entreprises et des particuliers qui travaillent dans ces entreprises... L'argent public (celui qui sert pour nourrir la famille royale ou pour financer l'IRPA et les CPAS) n'a QU'UNE SEULE SOURCE : LES ENTREPRISES...

Certes, il faut lutter contre l'obscurantisme (et contre le terrorisme qui en découle). Mais l'ignorance ne consiste pas à méconnaître les auteurs des tableaux célèbres, mais à croire que l'on peut augmenter l'emploi en diminuant par des lois le temps de travail, à croire que l'on lutte contre le chômage en imposant à la jeunesse l'apprentissage de langues étrangères, à croire que le cannabis est moins nocif que le tabac, ou à ignorer qu'il y a des différences hormonales entre les hommes et les femmes.

Pour info : Télé Bruxelles

Canal C (Namur)

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Librairie Filigranes (Bruxelles)
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Louis Savary poète de la vie et de la mort

10 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

On dit, à juste titre, que Georges Simenon est le maître (belge) du Policier. On dit que Jean Ray est le maître (belge) du Fantastique. On dit qu'Hergé est le maître (belge) de la Bande dessinée. Il faudra, un jour, que l'on dise que Louis Savary est le maître belge (il est né à Wasmes) de l'Aphorisme. En effet, il a donné au monde de nombreux recueils de maximes, de sentences, c'est-à-dire de formules chargées de peu de mots et de beaucoup de sens, ce qui contraste heureusement avec certaines productions discursives lourdes de mots (de "signifiants") et peu chargées de sens (de "signifiés"). Et de l'aphorisme à la poésie il n'y a pas loin, puisque, au fond, la poésie n'est rien d'autre que l'art de dire beaucoup en peu de mots, et en jouant des ambivalences du rapport entre signifiant et signifié. Ou encore, on peut dire que la poésie est un jeu verbal dans lequel les signifiants sont hissés à la dignité de signifiés. Un jeu signifiant-signifié, qui est aussi un jeu entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre le singulier du poète et l'universel de la condition humaine.

 

Tout cela apparaît très clairement dans le dernier livre de Louis Savary (octobre 2012), qui est un recueil de poèmes : "Un poème nous sépare" (éditions Les Presses Littéraires, Saint-Estève, 100 pages). Des poèmes courts comme des aphorismes, mais pleins de lumière, contrairement à une grande partie de la poésie belge contemporaine, minimaliste, pompeuse, prétentieusement hermétique, tout simplement snob, incolore, insipide et inodore, faite de mots assemblés pour ne rien dire, ou "quelque chose comme ça". Et les poètes concernés par cette pratique (et consternants) s'étonnent de ne pas trouver de public, et sollicitent l'argent public d'un sous-Etat (la Wallonie-Bruxelles) pour financer l'édition de leurs vaines plaquettes !

 

Mais revenons au recueil de Savary, petite manifestation de poésie authentique, c'est-à-dire d'expression claire et distincte de la difficulté d'être et de la volonté de vivre :

 

"je ne dis pas la poésie

comme on dirait la messe

je ne la chante pas

comme une litanie"

 

Être et vivre, c'est-à-dire exulter et attendre de mourir. Voilà le sens profond, vécu par des milliards de "semblables" et dit avec bonheur (sombre bonheur, comme le soleil noir de la mélancolie de Nerval) par les meilleurs poètes, dont Louis Savary :

 

"allons à l'essentiel

apprenons par coeur

ce poème sans pareil

qui coule dans notre sang"

 

En lisant Savary et en tentant de dire tout le bien que j'en pense, je me dis que la critique littéraire et l'épistémologie sont deux exercices parallèles, car il s'agit toujours de prendre les mots (ceux de la Littérature ou ceux de la Science) pour ce qu'ils sont, des moyens désespérants (par leurs insuffisances) pour dire le Réel, que ce soit sous la forme de poèmes ou de théorèmes.

 

Et quoi de plus proche du Réel qu'un des derniers poèmes du recueil de Savary :

 

"le poète a vécu

la Poésie ne lui doit rien

me souffle déjà la mort

qui sait que j'ai fait mon temps". 

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Jean-Alexis Mfoutou, le français, le Congo

8 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la lecture (bien intéressante !) du livre richement documenté de Jean-Alexis Mfoutou, qu'il vient de publier : "Histoire du français au Congo-Brazzaville" (L'Harmattan, Paris, décembre 2012, 211 pages). Le professeur Mfoutou enseigne la sociolinguistique à l'Université de Rouen, un des grands centres de la linguistique française - je me souviens avec émotion du professeur Louis Guespin (1934-1993) que j'y ai connu et qui m'avait invité à y donner des conférences - vingt ans, déjà !... J.A. Mfoutou est spécialiste des langues bantoues et spécialement de la polyglossie, c'est-à-dire des langues en contact, et c'est en spécialiste qu'il nous explique, dans son beau livre, la situation du français dans le Congo ouvert à la Civilisation (ouverture non sans douleur, comme toute naissance) par Pierre Savorgnan de Brazza. On sait en effet que c'est en 1880 que les Français, par l'exploration aventureuse de de Brazza, pénètrent dans les territoires voisins du grand fleuve Congo, à l'Ouest. On sait aussi que, à l'Est, un autre explorateur va fonder ce qui deviendra le Congo belge. Au Congo de l'Ouest, les Français rencontrent de nombreuses langues (que Mfoutou appelle "ethniques"), parmi lesquelles le lingala et le kituba sont les plus importantes. Il y a aussi le téké, le kikongo, et une quarantaine d'autres idiomes (Mfoutou ne donne pas le nombre exact). Mais aucune de ces langues ne connaît l'écriture, et le français s'impose comme moyen de communication. Comment ne pas comprendre que le français, importé d'un pays où l'on connaît la boussole et l'imprimerie, le télescope et le microscope, la machine à vapeur, le moteur électrique, la photographie, les premières automobiles, le télégraphe et le téléphone, la pince à linge et le presse-citrons, va s'imposer à des peuples encore dans l'oralité, et surtout comment ne pas voir que des langues sans littérature écrite ne pouvaient que s'effacer face à une langue richement dotée de textes prestigieux depuis la "Cantilène de sainte Eulalie", c'est-à-dire depuis mille ans ? Certes, les aléas de l'histoire auraient pu faire que le Congo parle l'anglais (qui possède plus de 250 mille mots, quand le français n'en a qu'à peine 100 mille...) ou le belge, encore faut-il savoir que, en 1880, la langue belge n'était autre que le français, que les Belges cultivés parlent depuis le Moyen Âge.

 

Avec toutes les ressources de la linguistique (et notamment de l'analyse phonétique), Mfoutou détaille l'évolution du français au Congo depuis le temps de de Brazza jusqu'à notre époque de mondialisation. Il expose notamment l'échec de certaines élites congolaises d'avoir voulu éliminer, à partir de 1969, le français (langue "colonisatrice" !) au profit d'une langue locale. Mais laquelle ? Une grande partie du livre est consacrée à la création lexicale au Congo-Brazza, et les amateurs de lexicographie, de terminologie ou d'exotisme linguistique savoureront des mots congolais comme "cama'membre" (contraction de camarade membre du même parti), "boukouter" (profiter), "tribucratie", "tribaliser", "dévierger" (dépuceler), "bougiste" (membre de la secte du prophète Zéphyrin Lassy, où l'on utilise copieusement des bougies pour honorer le Seigneur), ou encore "champagné", qui désigne une "personne opulente proche du pouvoir, qui s'est enrichie malhonnêtement en touchant des pots-de-vin". Et j'ai bien aimé "hélicoptère" : "personne qui court les aventures galantes".

 

A la page 204, le professeur Jean-Alexis Mfoutou exprime une intéressante conviction : "Le défi de toute vie humaine comme de toute société, c'est d'arriver à établir la cohabitation dans la communication". C'est l'évidence, il n'y a de communauté humaine, de commune union, de communion, qu'entre des hommes qui peuvent et qui veulent communiquer, c'est-à-dire qui partagent, sinon toutes les mêmes valeurs, au moins la même langue. Cela pose la question de l'avenir de la langue française non seulement au Congo de l'Ouest, mais aussi au Canada, en Seine-Saint-Denis, à Anvers, à Gand... Cela pose la question - ô combien délicate - de la valeur comparée des langues, et donc des cultures. Je ne connais pas l'avenir, et le professeur Mfoutou non plus. Mais l'on peut se demander pourquoi le latin de Jules César s'est imposé non seulement aux valeureux Gaulois, mais en outre aux Belges (les plus braves - fortissimi - de tous les peuples de la Gaule, Jules dixit). Cela aide, me semble-t-il, à comprendre pourquoi le français, pour le moment, s'impose aux Congolais et à de nombreux autres Africains. Et cela aide à imaginer l'avenir. Ne soyons pas, pour utiliser la richesse lexicale de Brazzaville, "tribalistes" ou"tribucrates", et pensons à l'universel. Car, et Mfoutou le note à plusieurs reprises, le français est une ouverture sur le monde, sur la modernité, sur la Civilisation, sur les valeurs humaines les plus précieuses. Evidemment, il n'y a pas que le français et, avec ses 250 mille mots, l'anglais ouvre aussi sur le monde, sur la diversité centrifuge et sur l'universel centripète.

 

Mais pourquoi ont-ils voulu, à Babel, construire une aussi grande tour ?...

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Une journée de philosophe

6 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Le jour paraît, il sort de son lit, se souvenant d'un titre de Jean-Edern Hallier : "Chaque matin qui se lève est une leçon de courage". Il se consacre à divers soins corporels, évoquant la sagesse romaine : "Primum vivere". Il appuie sur un petit bouton noir, dans sa salle de bains, et la musique envahit le local. C'est, somptueux et sublime, le premier mouvement du deuxième concerto pour piano de Rachmaninov (création à Moscou en 1901).

 

Petit déjeuner. Deux fines tranches de pain aux raisins copieusement enduites de confiture de fraises. Café. Déjà préparé et mis dans une bouteille isolante (système inventé par James Dewar en 1892) par sa femme, la même depuis 47 ans. Elle a déjà quitté la maison, pour une excursion en province, et reviendra le soir, sans doute fort tard.

Et maintenant, que vais-je faire (chanson de Pierre Delanoé, créée par Gilbert Bécaud en 1962). Assis à sa table de travail, dans la bibliothèque du deuxième étage, il voit le ciel gris et les briques humides des maisons d'en face, et se met à reprendre ses notes abandonnées hier soir pour le sommeil. Les rapports entre Henri Bergson et Edmond Husserl. La question qui l'occupe depuis des années de la relation entre l'émotion et l'intelligence. Elaborer quelques phrases, armé du Bon Usage (André Goosse), dans le silence et la grisaille. L'éthique du philosophe n'est pas d'être consolant, démocrate, progressiste, humaniste, consensuel ou compatissant. Son éthique est d'essayer d'être intelligent.

 

Grand déjeuner. Treize heures. Saucisse de porc et endives braisées, déjà préparées et qu'il suffit de réchauffer. Vin rouge (un minervois). Si la philosophie est la recherche du bonheur, il faut le chercher partout, en commençant par la cuisine. Sieste dans la vieille bergère en velours de lin cramoisi, avec pensées diverses, "pour bercer un coeur par de secrets accords" (Jean Kobs). Il se remet au travail, et classant ses fiches il trouve cette note, non datée: "Un poème est une conscience qui se donne à lire". Et il relit quelques pages des Méditations cartésiennes.

Et le soir est venu. Le soir revient toujours, du moins jusqu'à présent. Lumière électrique, achever la bouteille de minervois, manger un peu de fromage. Méditer encore, en relisant quelques fiches. Notamment celle-ci, avec "Vocabulaire" en vedette: "Un changement de vocabulaire suffit parfois pour comprendre, et notamment pour mettre en évidence la banalité de certains discours, rendus impressionnants par l'usage habile de certains termes. Par exemple, le "retour du spirituel", qu'est-ce d'autre que le "retour de l'ignorance" ? Et l'égalité de l'homme et de la femme devient celle, avec les termes convenables, du pénis et du vagin. Ainsi la politique (le "vivre ensemble" des hommes et des femmes) devient un problème d'embryologie.

Il se fait tard. Il n'attendra pas le retour de sa femme et, ayant soigneusement éteint toutes les lampes et manoeuvré les thermostats des radiateurs, il se met au lit avec la tête pleine de philosophèmes et de vigoureux adages. Il dort.

 

Le jour paraît, il sort de son lit, se souvenant...

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Alain Firode et Karl Popper

2 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la lecture de l'excellent livre d'Alain Firode, maître de conférences à l'Université d'Artois : "Théorie de l'esprit et pédagogie chez Karl Popper" (L'Harmattan, Paris, 2012, 147 pages). C'est tout à fait passionnant ! Firode nous explique, se basant sur une bonne documentation et exploitant toutes les ressources de l'analyse philosophique, comment, au cours des années 1925 à 1934, Karl Popper est passé de la psycho-pédagogie à l'épistémologie, plus précisément comment il est passé de la question psychologique de l'apprentissage (scolaire) à celle, logique, de la découverte (scientifique). Ce qui a amené le grand philosophe juif autrichien (qui deviendra britannique) à construire une théorie de l'esprit, passant de la métaphore du seau (l'esprit que l'on remplit de savoir comme un récipient, dans la tradition de l'empirisme de John Locke et de David Hume) à celle du projecteur : l'esprit est considéré comme actif, focalisant son attention sur l'objet à connaître à l'aide de ses propres structures (ou "catégories", pour reprendre le terme de Kant). Ces considérations sont évidemment d'un grand intérêt pour les pédagogues, et Firode, malicieusement, ne rate pas l'occasion de se moquer gentiment de la méthode "rénovée" de la pédagogie "active"...

 

Le passage de la psychologie à l'épistémologie est bien sûr nécessaire - ce fut aussi le chemin pris par Edmond Husserl, fondateur de la phénoménologie, concurrente du positivisme logique de Popper (et du Cercle de Vienne). Mais il ne faut pas simplifier les choses. Ce n'est en effet pas identique d'acquérir, dans l'apprentissage, un savoir déjà constitué, et de produire, dans la découverte, un savoir entièrement nouveau ! Je veux dire que les neurones d'un étudiant de vingt ans ne fonctionnent sans doute pas de la même manière, pour apprendre la théorie de la relativité, que ceux d'Albert Einstein quand (en 1905) il invente sa théorie !!! Au passage, question intéressante : pour étudier l'esprit humain, on passe des métaphores du seau et du projecteur à l'idée (empiriquement fondée) de "neurones"...

 

Abordant l'épistémologie très profonde de Popper, le livre de Firode est très riche, et mérite de nombreux commentaires. Je me bornerai à une remarque. Quand on veut comprendre l'histoire de la philosophie au XXe siècle, on rencontre Popper, qui considère l'esprit, Husserl, qui considère la conscience, Jaspers, qui considère la pensée, chacun comme si le cerveau n'existait pas ! Je veux dire que ces grands penseurs abordent la question de l'esprit (ou conscience, ou pensée...) en contemporains intellectuels d'un Descartes, voire d'un Platon : l'être humain formé d'un corps et d'une âme, et seule l'âme intéresse les philosophes ! Cependant, on a mesuré la vitesse de l'influx nerveux en 1850 (Hermann von Helmholtz), et l'on sait que le tissu nerveux est formé de neurones depuis 1891 (Wilhelm Waldeyer)... Certes, entre 1925 et 1934, on ne parlait pas encore de "neurosciences" et la biologie n'était pas encore "moléculaire". Mais je me dis que si les biologistes poursuivent leurs travaux avec succès (neuroleptiques et psychotropes, relations neuro-hormonales, imagerie du cerveau par résonance magnétique nucléaire...), il arrivera un temps où les considérations philosophiques sur l'esprit rejoindront, dans le vaste grenier des vieux gadgets conceptuels, les quatre éléments d'Empédocle, le monde des idées de Platon, le septième ciel d'Aristote, les monades de Leibniz et la pierre philosophale. Bertrand Russell disait que la philosophie s'occupe de ce que la science ne sait pas encore... 

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