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Jean C. Baudet

L'objet de la philosophie

26 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Il faut arriver à comprendre que quand nous disons que la philosophie est l'étude de Tout, il ne s'agit pas de satisfaire une curiosité. Car la philosophie n'est pas une science. Nous avons toujours beaucoup insisté sur ce point dans nos enseignements : la philosophie n'est pas une discipline. Elle est même l'anti-discipline par excellence - il n'y a pas de troupeaux de philosophes. Le "team spirit" se trouve chez les footballeurs, les représentants de commerce d'une même Maison, les talibans d'une même cause. L'astronomie est l'étude des étoiles, parce que les étoiles intéressent les astronomes, il s'agit bien d'une curiosité, d'un simple vouloir-savoir, même si le discours universitaire officiel parle en termes émouvants de "la grande joie de connaître", ou de "l'honneur de l'esprit humain", ou de "la dignité de la recherche pure", voire de "l'ineffable beauté de la connaissance". Certes, la philosophie travaille en prenant la science comme modèle, et c'était bien le projet de Husserl - et de Kant avant lui - de construire, avec ce qu'il appelait "phénoménologie", une philosophie "qui puisse se présenter comme science". Car que vaudrait un savoir, s'il était dépourvu de scientificité ? Voudrait-on d'une nourriture non nourrissante ?

L'objet de la philosophie est le Tout, pas pour la curiosité de tout connaître (curieux projet !), mais parce que, dans la quête philosophique il convient de ne rien laisser dans l'ombre, car il se pourrait bien que ce soit justement dans l'ombre que se cache l'essentiel. Et l'essentiel est notre destin. Je ne m'intéresse au non-moi - à l'Être, au Tout, à l'Un, qu'importe le terme - que dans la mesure où il agit sur moi, pour mon malheur. Car si je ne suis pas curieux (je me moque bien de connaître la température des étoiles), j'ai au moins le souci de souffrir le moins possible, et la philosophie, qui dans les temps anciens et glorieux était "la recherche du bonheur" (la "sophia"), n'est plus dans nos temps de détresse que le projet, ramené à la dimension de l'homme, de minimiser les douleurs. Il m'importe peu d'être un "être-pour-la-mort", et Heidegger était un bavard. Mais je sais avec la certitude de l'expérience vivante et palpitante que je suis un "être-pour-la-douleur". Et je n'ai que ma raison (le "logos" des Anciens ou la "conscience" des Modernes) pour tenter de connaître et de comprendre les limites de mes douleurs. Car nous espérons qu'il y aura une limite. Voilà le sens du Tout et de l'Absolu pour le philosophe : se débarrasser de l'objectif pour revenir au subjectif. Le reste n'est que curiosité vaine, divertissement (comme disait déjà Pascal), aussi "scientifique", "mystique", "spirituel", "éthique" soit-il.

Mon expérience m'a montré qu'un grand nombre de personnes, parfois même ayant bénéficié d'une formation intellectuelle supérieure, attendent de la philosophie soit un enchantement, soit une consolation, et confondent donc la philosophie avec un des beaux-arts. Ils ne parviennent pas à comprendre que la philosophie ne livre pas des sortilèges et des voyages "spirituels", mais qu'elle a pour objet la Vérité. Ce qui existe vraiment. Et la question est : l'esprit de l'homme est-il armé pour découvrir "ce qui existe vraiment" ? C'est ici qu'il faut comprendre ce que scepticisme veut dire. La philosophie nous apprend qu'il faut se méfier de ceux qui répètent : "en vérité, je vous le dis". C'est peu de chose. C'est peut-être le tout de la philosophie, de renvoyer les prophètes dans leur montagne.

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Editologie, humanisme et poesie

24 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

L'approfondissement des résultats de l'éditologie - qui est d'abord une épistémologie, c'est-à-dire une méthode métaphénoménologique - conduit au scepticisme le plus radical, je l'éprouve de mieux en mieux à mesure que je vois, dans le vieillissement du corps, s'écrouler les uns après les autres les murailles de l'Espoir. Encore le scepticisme est-il positif : il ne désigne pas le vrai (incogniscible) mais il indique le faux. Il dénonce comme irrecevables tous les discours de vérité (autant savoir qu'il n'y a pas de savoir !), la Science, pourtant majestueuse, parce qu'elle est par essence incomplète (phénoménale), et les religions et les idéologies, parce qu'elles sont antérieures à la scientificité - ceci est le principal résultat de l'éditologie en tant que "archéologie des formations discursives". La conséquence est le rejet de tout humanisme, car qui saurait définir l'humain ? Et en politique, il n'est désormais plus possible que de garder des positions esthétiques, c'est-à-dire sans densité axiologique et sans fondement ontologique (car on ne connaît ni la Valeur ni l'Être, CQFD). J'ai mes préférences, mais elles sont aussi subjectives que mes plaisirs, et je préfère Stravinsky ou Jolivet aux tonitruances postmodernes, mais c'est sans importance. Mettez ce qui vous plaît dans vos oreilles. Et quelle importance, en effet, qu'il y ait 7, 8 ou 9 milliards de représentants d'une espèce de mammifères qui ont leurs grâces, certes, mais qui ne sont que des tubes digestifs équipés de gonades et, parfois, d'une cervelle plus ou moins active ? Ma philosophie s'achève donc en poésie noire - comme nos vies s'achèveront à l'hôpital -, en esthétisme sombre où je me repais, dans la sanie et les douleurs, de ma déchéance - qui est la déchéance prévue et imparable de milliards d'autres - et de ma disparition annoncée.

Tous mes poèmes ne sont plus que des épitaphes, et mes proses sont des autonécrologies. Pourquoi des "projets de société", pour des populations appelées à disparaître, et pourquoi des rêves de "justice sociale", dans une société de candidats-cadavres?

Je préfère évidemment la France de Sarkozy à la république de Hollande, mais qu'est-ce d'autre qu'une appréciation esthétique ?

Sartre a terminé sa vie de penseur par des "mots".

Je ne pourrai achever la mienne que par des jurons. Cornegidouille !!! 

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Resultats de la philosophie

22 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Il faut s'y résoudre, après quarante ou cinquante ans de travail, la philosophie ne mène qu'à une seule certitude : l'existence simultanée du moi et du non-moi. Au delà de cette évidence (qu'il faut tout de même de longs efforts pour percevoir dans toute son éclatante horreur), il n'y a que la doctrine de Pyrrhon d'Elis. En deux millénaires collectivement, ou en cinquante ans au cours de leur vie concrète, les philosophes ne sont pas encore parvenus à aller plus loin que le pyrrhonisme : il y a moi et le non-moi, et le non-moi (le Tout) n'est que partiellement connaissable. Bien sûr, je peux ajouter à ce "triste savoir" des milliers de phrases - d'ailleurs, je l'ai fait dans mes livres et dans des centaines d'articles, dans ce blog et autre part. Mais l'on en revient toujours à cette indépassable dualité : moi et non-moi. Ce n'est d'ailleurs pas un résultat tout à fait négatif. Cela confirme en la limitant la valeur de la "science", et j'ai montré par mes travaux d'éditologie que la science se distingue des autres "discours de vérité" par l'emploi d'une instrumentation toujours perfectible, ce qui rejoint les résultats du kantisme et du poppérisme : la science atteint l'observable, mais pas la totalité de l'observable (c'était déjà l'intuition d'Anaximandre), et encore moins l'inobservable. Quant aux superstitions diverses qui sont à la base des religions, elles sont disqualifiées soit par leur non-vérifiabilité, soit par leur non-communicabilité - deux aspects d'ailleurs d'une même situation épistémique : les superstitions sont des constructions socio-émotives, résultant de la collaboration des émotions personnelles et des pressions sociales. D'où mon allégorie épistémologique de la porte. L'homme des opinions est fier de savoir qu'une porte peut être ouverte ou fermée. Le philosophe sait en outre que l'on ne peut savoir ce qu'il y a derrière la porte que si l'on parvient à l'ouvrir.

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Que devient Gerard Depardieu ?

20 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Politique

On ne parlait que de lui, naguère, quand il quittait la France pour s'installer sous des cieux fiscalement plus cléments. La chose est faite. Gérard Depardieu est domicilié je ne sais où, et le tapage médiatique a cessé. Une information inutile chasse l'autre. Car enfin, que nous importe qu'un acteur de cinéma paye ses impôts en France, en Belgique, en Russie ou à Madagascar ? Est-ce cela, se tenir informé de l'évolution de l'Humanité, que de savoir ce que devient une partie des revenus d'un saltimbanque ? Et la France est-elle si près de la ruine qu'elle doive tenter de retenir dans ses filets de fiscalité tel ou tel gagne-gros ? Et n'ai-je pas mieux à faire qu'à réfléchir à la libre circulation des personnes, à la liberté de choisir la nation à laquelle verser une partie de ses gains, à la liberté de gagner sa vie en faisant des grimaces, en serrant des boulons ou en construisant, dans des discours à la Mélenchon, des "projets de société" ? Ne faut-il pas plutôt, pour tenter d'évaluer ce que sera l'avenir de la Civilisation, se soucier de la puissance des Talibans, de la fortune des émirs, du fanatisme, de l'obscurantisme, du sentimentalisme et du mysticisme ? Et surtout, ne faut-il pas se demander d'où vient l'intérêt des foules pour les gestes, propos et attitudes de Gérard Depardieu ?

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Qu'est-ce que la philosophie ?

11 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Il est très facile de définir la philosophie, si du moins on veut bien se souvenir que l'on définit une démarche intellectuelle par son objet, et que l'astronomie est l'étude des étoiles et que la sociologie est l'étude des sociétés humaines. De quoi alors la philosophie est-elle l'étude ? De Tout ! C'est le caractère "totalitaire" de la philosophie qui la distingue de toute discipline scientifique, toujours enfermée dans des limites (zoologie animaux, minéralogie minéraux, linguistique langues, etc.). Et il faut donner au mot "Tout" son sens le plus fort, et la philosophie s'efforce de connaître et de comprendre le visible et l'invisible, le passé et le futur, l'être et le néant.

On comprend donc pourquoi il y a si peu de philosophes, par rapport à l'abondance des astronomes, des sociologues et des linguistiques. Et l'on comprend aussi (enfin, certains comprennent...) que l'on n'est pas philosophe à vingt ans, même s'il est des poètes (Rimbaud), des musiciens (Mozart), des physiciens (Einstein) créatifs dès leur arrivée à l'âge adulte.

J'ai repéré les dix ouvrages les plus importants de la philosophie depuis 1637 (le Discours de la méthode de Descartes) - car les textes de l'Antiquité et du Moyen Âge sont évidemment mal datés - et je constate que Descartes publie son chef-d'oeuvre à 41 ans, puis l'on a : Locke, 58 ans; Kant, 57 ans; Hume, 37 ans; Hegel, 37 ans; Schopenhauer, 31 ans; Heidegger, 38 ans; Husserl, 72 ans; Popper, 32 ans; Sartre, 38 ans.

Voilà donc l'essence profonde de la condition humaine: l'ignorance. Car il faut Tout connaître pour savoir quel est le destin de l'Homme - on ne peut pas savoir d'avance quelle est la partie du Tout qui déterminera l'avenir des hommes ! Et Tout connaître - malgré Descartes, Locke et les autres - est impossible ! On se s'en rend guère compte, avant un certain âge...

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A propos de quelques massacres a venir

9 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Politique, #Iran

Si l'Iran, par des bombardements nucléaires, détruit Israël et massacre par le feu neutronique ses 7,8 millions d'habitants. Si la Corée du Nord, par des bombardements nucléaires, détruit Séoul et massacre ses 10,6 millions d'habitants. Si encore les Hutus du Rwanda et du Burundi "achèvent le travail" en massacrant - avec des bâtons et des couteaux de cuisine - les quelque 3 millions de Tutsis et de Hutus modérés rescapés du génocide de 1994... Cela ferait disparaître de la surface de la Terre environ 21,4 millions d'hommes, de femmes et d'enfants. Et alors ? Eclairons-nous par l'arithmétique. La population mondiale est estimée aujourd'hui à 7,136 milliards d'unités. Elle passerait donc, après les opérations des Iraniens musulmans, des Nord-Coréens communistes et des Rwandais catholiques, à 7,114 milliards. C'est-à-dire que l'effet global serait à peine visible, et qu'il faudrait toujours, pour nourrir plus de 7 milliards de bouches, autant de maïs, de blé et de riz. Et si l'on considère qu'Israël et la Corée du Sud sont actuellement des zones de concentration de savoir scientifique et technologique, on voit que la situation économique mondiale, au lieu de s'améliorer par une baisse de la demande, se détériorerait encore par la perte d'un haut savoir qui ne se reconstitue que très lentement.

Bien entendu, je ne sais pas si l'Iran bombardera Israël ni si la Corée du Nord attaquera la Corée du Sud, de même que les observateurs de la vie politique les mieux informés, en 1938, ne savaient pas si Adolphe Hitler envahirait la Pologne et puis l'Europe presque entière.

L'avenir nous est inconnu. Mais il est peut-être possible de distinguer l'impossible du probable. Et il y a des chefs d'Etat, pas uniquement en Corée du Nord et en Iran, qui proclament sans ambiguïté leurs intentions.

Bien entendu encore, les idéalistes diront que je m'égare - mais comment peut-on s'égarer avec l'arithmétique ? Est-il FAUX qu'il y a plus de 7 milliards d'humains, et que ce nombre ne cesse d'augmenter ? Et il y a aussi la biologie. Est-il FAUX que chaque humain dépend des exigences d'un estomac ? Allons, optimistes de tous les pays, unissez-vous ! Après la guerre advient la paix.

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Les vraies questions

8 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Politique, #Démographie

Les véritables problèmes qui se présentent à l'Humanité sont de nourrir, de vêtir et de loger demain 8 milliards de personnes, et après-demain 9, 10, 11 milliards... Les décideurs politiques, les réformateurs sociaux et les faiseurs d'opinion ont là un immense chantier de réflexions et d'actions. Plutôt que de "lutter" contre le tabagisme, l'homophobie ou les crottes de chien sur les trottoirs, ou de "se mobiliser" pour la conservation des vieux quartiers et pour la consommation de cinq fruits et légumes par jour, les pouvoirs politiques et les autorités intellectuelles doivent penser et agir pour assurer une production suffisante de maïs, de riz et de blé, de textiles, de bois , de ciment et d'acier... Car ce n'est pas avec des fantasmes, des superstitions et des idéologies que l'on assurera une vie "digne" à des milliards de gens, qui certes ont besoin de rêver et de "vivre ensemble", mais qui ont besoin de vivre d'abord, c'est-à-dire de manger.

Certes, on dénoncera avec véhémence mon "réductionnisme", et l'on chantera les antiennes habituelles de l'humanisme et des droits de l'homme. J'entends déjà les clameurs vengeresses des champions de la solidarité, de la générosité et de l'égalité des chances. Ils voudraient que l'on donne à tous les hommes, dès leur naissance, un revenu garanti jusqu'à la mort, et ils voudraient en outre que la vie soit la plus longue possible. Mais comment produire pour assurer de tels besoins ? Je n'ignore pas les beautés sublimes des Fleurs du mal ou des contes du Bénin, et j'admire sans réserves la 9ème symphonie de Beethoven, la 5ème de Mahler, la samba brésilienne, les romans russes, le Kamasutra indien et la merveilleuse architecture chinoise (les quatre cultures BRIC). Et je suis ému jusqu'aux larmes par les tableaux de Hugo van der Goes, et j'éprouve une intense nostalgie en relisant parfois Candide de Voltaire ou certaines aventures d'Ulysse ou de Sherlock Holmes. Je suis même prêt à admettre que, peut-être, le "sens de la vie" réside quelque part dans les musées, dans les bibliothèques et dans les salles de concert. Mais l'on ne visite pas un musée l'estomac vide, et les ventres affamés n'ont pas d'oreilles, même pour écouter Beethoven.

Le problème des ressources matérielles est primordial : question de vie ou de mort, autrement urgente que la question de la cigarette électronique, ou de l'évasion fiscale, ou de la réforme de l'orthographe. La quadrature du cercle, l'âge de l'Univers et la poésie, ainsi que la liberté, l'égalité et la fraternité viennent ensuite. Il faut d'abord du pain, du vin, du fromage, des boudins, et si possible un bon dessert. Bien entendu - car il y a toujours des préalables - avant même de manger il faut vivre, et les hommes ont besoin de se défendre contre d'autres hommes. Car les tubes digestifs humains se battent entre eux, et de plus en plus férocement. La civilisation a besoin de maïs, de riz et de blé, elle a aussi, hélas, besoin d'armes et de munitions. Les groupes sociaux qui ne voudront pas l'admettre disparaîtront, massacrés par leurs ennemis ou affamés par la disette. 

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Sur l'histoire du savoir

3 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Epistémologie

L’étude approfondie de l’histoire des systèmes de pensée (mythes, religions, science…) révèle avec une grande clarté que l’esprit humain ne dispose que de deux moyens pour connaître : l’observation et le raisonnement – ce que Kant théorisera dans sa célèbre Critique (1781) en distinguant die Sinnlichkeit und der Verstand. Mais le pouvoir de l’observation est limité – la vision humaine ne perçoit ni les lointaines étoiles ni les trop petits microbes. Mais le pouvoir du raisonnement est limité – l’homme qui n’a pas suffisamment réfléchi sa réflexion se perd dans les paralogismes et prend ses constructions mentales pour des réalités. Etant donné son mode de développement – de l’enfance à la maturité au sein d’une collectivité – l’esprit humain est soumis aux pesanteurs des traditions de sa tribu, et il faudra des millénaires pour que des individualités (d’ailleurs rares) parviennent à mettre les traditions en doute, créant ainsi un savoir nouveau que l’on appellera la philosophie. L’histoire montre donc, et l’actualité le confirme, qu’il est très difficile de se débarrasser d’une tradition, ou même seulement d’imaginer qu’elle pourrait être sans fondement.

Bien que débarrassée de l’asservissement à la tradition (la pression sociale), la philosophie ne dispose toujours que de deux outils intellectuels, l’observation et le raisonnement. Elle élabore de somptueux systèmes d’explication des choses qui ne sont, sous l’apparence de l’authentique et du profond, que de nouveaux mystères. La philosophie remplace les dieux par l’Être (Aristote, Heidegger) ou par le Noumène (Kant), l’âme des hommes par l’Esprit (Hegel) ou par la Volonté (Schopenhauer) ou par l’Inconscient (Freud), et elle remplace la morale des traditions par une éthique apophtegmatique aux fondements tout aussi incertains. Le plus souvent, la philosophie dégénère en littérature.

Cependant, de ce non-savoir prétentieux et stérile naîtra quand même, venu du monde inattendu des constructeurs de machines de guerre (les ingénieurs du Moyen Âge de l’artillerie pyrotechnique), un tout nouveau système de pensée – que l’on appellera la science. Il base son activité cognitive sur l’observation et le raisonnement, mais en y ajoutant ce que j’ai appelé l’instrumentation, qui est l’utilisation d’instruments, de dispositifs matériels qui vont augmenter de manière spectaculaire les performances de l’observation et du raisonnement. Par l’instrument, l’observateur étend considérablement le champ de son appréhension du Réel. Par l’instrument, il peut en outre acquérir des nombres (des « mesures ») qui lui permettront de multiplier de manière spectaculaire la force de ses raisonnements par la mathématisation. Et l’homme qui pense sait maintenant pourquoi, malgré des savoirs immenses et scrupuleusement vérifiés, il ne sait pas encore tout ce qu’il voudrait savoir. Il a enfin compris que pour connaître l’Absolu absolument il lui faudrait un instrument absolument infini. Les prouesses récentes de la Physique et de l’Astronomie le montrent clairement. Plus grandissent les télescopes et les accélérateurs de particules, plus s’étend le champ de l’observable, et l’on trouve de plus lointaines étoiles ou de plus infimes corpuscules.

Maurice Merleau-Ponty a écrit (Le visible et l’invisible) : « l’Être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience ». Mais quelle Humanité, même « riche » de ses diversités et de plus de 7 milliards d’individus, saurait créer l’instrument donnant l’expérience de l’Être ?

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L'impossible vulgarisation scientifique

1 Juin 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Par quel effet magique pourrait-on faire comprendre, en quelques phrases, les arcanes de la physique ou de la biologie à un quidam intelligent, s’il n’a pas bénéficié, sous une forme ou sous une autre, d’une authentique et suffisante formation à la réflexion scientifique ? C’est tout le drame de la « vulgarisation scientifique », qui est une contradiction dans les termes. Certes, de Fontenelle à certains auteurs contemporains, il y eut parfois de beaux textes, et qui même poussaient à réfléchir, mais tout cela ne reste que de la littérature.

On apprend à nager en plongeant dans l’eau et, de même, on acquiert l’esprit scientifiques par l’immersion dans les laboratoires.

C’est un drame, le mot n’est pas trop fort. Car si l’on veut une démocratie qui ne soit pas une mascarade, il faudrait que le peuple consulté soit préparé à répondre, la plupart des « débats de société » présentant une dimension scientifique très importante. Pour passer de l’Ancien Régime à l’Ordre Nouveau de la démocratie, il faut passer des despotes éclairés au peuple éclairé. Cela représente, notamment, des efforts budgétaires insoutenables par les Etats qui s’appauvrissent au rythme d’une démographie galopante.

Aussi, n’ai-je jamais voulu me prêter au jeu de la vulgarisation, et si certains de mes livres ont un aspect « grand public » et ont été écrits avec légèreté, ils s’abstiennent d’expliquer par des approximations là où il faudrait simplifier – pour être compris par le lecteur moyen – au point de dénaturer l’essentiel. La Relativité, la Mécanique quantique et la Biologie moléculaire, qui sont les trois acquis les plus immenses intellectuellement du XXème siècle, ne s’expliquent pas par des paraboles.

Sous nos yeux, le drame se transforme en tragédie. Alors que « la Science » poursuit sa progression jusqu’à des niveaux de complexité inouïs, la proportion de l’Humanité capable de comprendre diminue de jour en jour, et c’est le grand retour des sorciers, des astrologues et des religieux fanatiques. Peut-être que la belle espèce humaine ne périra pas bouillie par « le réchauffement climatique », ni asphyxiée par « la pollution », mais qu’elle sera anéantie par son ignorance hystérique – car l’ignorance et l’obscurantisme se répandent plus vite que les savoirs, d’autant plus que ceux-ci ne sont pas définitifs.

Dans un beau texte de 1987, Alain Finkielkraut écrivait « la pensée cède doucement la place au face-à-face terrible et dérisoire du fanatique et du zombie ». Voilà qui nous promet des lendemains qui déchantent.

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