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Jean C. Baudet

Alain Firode et Karl Popper

2 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la lecture de l'excellent livre d'Alain Firode, maître de conférences à l'Université d'Artois : "Théorie de l'esprit et pédagogie chez Karl Popper" (L'Harmattan, Paris, 2012, 147 pages). C'est tout à fait passionnant ! Firode nous explique, se basant sur une bonne documentation et exploitant toutes les ressources de l'analyse philosophique, comment, au cours des années 1925 à 1934, Karl Popper est passé de la psycho-pédagogie à l'épistémologie, plus précisément comment il est passé de la question psychologique de l'apprentissage (scolaire) à celle, logique, de la découverte (scientifique). Ce qui a amené le grand philosophe juif autrichien (qui deviendra britannique) à construire une théorie de l'esprit, passant de la métaphore du seau (l'esprit que l'on remplit de savoir comme un récipient, dans la tradition de l'empirisme de John Locke et de David Hume) à celle du projecteur : l'esprit est considéré comme actif, focalisant son attention sur l'objet à connaître à l'aide de ses propres structures (ou "catégories", pour reprendre le terme de Kant). Ces considérations sont évidemment d'un grand intérêt pour les pédagogues, et Firode, malicieusement, ne rate pas l'occasion de se moquer gentiment de la méthode "rénovée" de la pédagogie "active"...

 

Le passage de la psychologie à l'épistémologie est bien sûr nécessaire - ce fut aussi le chemin pris par Edmond Husserl, fondateur de la phénoménologie, concurrente du positivisme logique de Popper (et du Cercle de Vienne). Mais il ne faut pas simplifier les choses. Ce n'est en effet pas identique d'acquérir, dans l'apprentissage, un savoir déjà constitué, et de produire, dans la découverte, un savoir entièrement nouveau ! Je veux dire que les neurones d'un étudiant de vingt ans ne fonctionnent sans doute pas de la même manière, pour apprendre la théorie de la relativité, que ceux d'Albert Einstein quand (en 1905) il invente sa théorie !!! Au passage, question intéressante : pour étudier l'esprit humain, on passe des métaphores du seau et du projecteur à l'idée (empiriquement fondée) de "neurones"...

 

Abordant l'épistémologie très profonde de Popper, le livre de Firode est très riche, et mérite de nombreux commentaires. Je me bornerai à une remarque. Quand on veut comprendre l'histoire de la philosophie au XXe siècle, on rencontre Popper, qui considère l'esprit, Husserl, qui considère la conscience, Jaspers, qui considère la pensée, chacun comme si le cerveau n'existait pas ! Je veux dire que ces grands penseurs abordent la question de l'esprit (ou conscience, ou pensée...) en contemporains intellectuels d'un Descartes, voire d'un Platon : l'être humain formé d'un corps et d'une âme, et seule l'âme intéresse les philosophes ! Cependant, on a mesuré la vitesse de l'influx nerveux en 1850 (Hermann von Helmholtz), et l'on sait que le tissu nerveux est formé de neurones depuis 1891 (Wilhelm Waldeyer)... Certes, entre 1925 et 1934, on ne parlait pas encore de "neurosciences" et la biologie n'était pas encore "moléculaire". Mais je me dis que si les biologistes poursuivent leurs travaux avec succès (neuroleptiques et psychotropes, relations neuro-hormonales, imagerie du cerveau par résonance magnétique nucléaire...), il arrivera un temps où les considérations philosophiques sur l'esprit rejoindront, dans le vaste grenier des vieux gadgets conceptuels, les quatre éléments d'Empédocle, le monde des idées de Platon, le septième ciel d'Aristote, les monades de Leibniz et la pierre philosophale. Bertrand Russell disait que la philosophie s'occupe de ce que la science ne sait pas encore... 

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