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Jean C. Baudet

Histoire des techniques et de l'humain

9 Avril 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Machine au systemeC'est par l'histoire des techniques que je suis arrivé au matérialisme, et non l'inverse. En 1978, à Bruxelles, je fonde la revue "Technologia" et j'entreprends d'étudier le rapport entre science et technique, dans une perspective épistémologique. Je suis à cette époque, comme d'autres (par exemple Jean-Claude Beaune), intrigué par le doublet "technique-technologie". Je "découvre" le primat de la technique. En effet, de toutes les productions culturelles (mythes, religions, musique, littérature, arts, philosophie, science, idéologies...) seule la technique se trouve dans les groupes humains, aussi primitifs soient-ils. La technique n'est pas seulement antérieure à la science (qui n'apparaît que le 20 mai 1543, sans doute au début de l'après-midi), c'est elle qui en est la source. Je "découvre" aussi, en effet, que la science n'est rien d'autre que la philosophie (observation + raisonnement) dotée de l'instrumentation (les instruments étant produits par la technique). Cela prolonge et précise les idées gnoséologiques de Karl Popper. En 1985, je commence à enseigner la Philosophie de la Technique dans le cadre d'un programme interuniversitaire du FNRS (Fonds National belge de la Recherche Scientifique), et à la fin des années 1980 je participe à deux groupes internationaux de recherche. De la Technique à l'Ingénieur la liaison est immédiate. J'assiste donc aux réunions de sociologues, sous la direction de Claude Dubar et Yvette Lucas (dynamique des groupes professionnels et donc des associations d'ingénieurs), et aux réunions d'historiens, sous la direction de Robert Fox (histoire de la formation des ingénieurs). Je dois beaucoup aux travaux de Bertrand Gille, de Maurice Daumas (avec qui j'entretiens une correspondance à propos de Zénobe Gramme), de Melvin Kranzberg (que j'ai rencontré, par un bel après-midi d'été, lors de son passage à Bruxelles).

Je publie, après un long labeur, une "histoire des techniques" en deux volumes, chez Vuibert (Paris) : "De l'Outil à la machine" (2003) et "De la Machine au système" (2004). L'abondante documentation rassemblée me conforte dans l'idée du primat épistémologique de la Technique par rapport à toutes autres élaborations conceptuelles, et je formalise ma pensée dans "Le Signe de l'humain. Une philosophie de la technique" (L'Harmattan, Paris, 2005). Je reviendrai encore sur la question de la technique (et de l'industrie) dans des ouvrages plus légers, destinés à un plus large public, publiés par la maison Jourdan (Bruxelles-Paris): "Histoire des sciences et de l'industrie en Belgique", "Curieuses histoires des inventions", "Curieuses histoires des entreprises".

La valeur originaire épistémologique de la Technique conduit à penser sa contrepartie ontologique, qui est le primat existentiel de la matière (au sens de "de même nature que le corporel", "vécu" dans toute recherche philosophique libérée des traditions). Il y a certes, j'en suis bien conscient, un "trou noir" quand on passe de l'épistémologique à l'ontologique (du connaître à l'être), et c'est le résidu insoluble et inéluctable de toute démarche philosophique. On ne peut pas tout prouver, il reste toujours un point noir, une tache aveugle, une zone obscure (sur le rapport entre épistémologie et ontologie, voir les beaux travaux de Moritz Schlick). Bref, l'homme ne serait que son corps, et l'humain ne serait qu'une panoplie d'outils... La vie, matérielle, est une succession de peu de plaisirs (corporels) et de beaucoup de souffrances (organiques). Le reste n'est qu'espérance. 

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