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Jean C. Baudet

Jean-Baptiste Baronian et les plis de l'espace-temps

7 Février 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Littérature

Je lis peu de romans. Je préfère souvent la description des réalités, qui de toutes manières dépassent la fiction, que la relation de faits inventés par l'imagination des écrivains. Mais je ne boude pas mon plaisir à lire ou relire un récit de Julien Green, de Georges Simenon ou de Jean-Baptiste Baronian. Ainsi viens-je de terminer un roman récemment publié de celui-ci, lecture passionnante, je n'ai pas pu poser le livre avant d'en avoir lu la fin. Ce qui m'arrive rarement, et je sais des titres prestigieux dans l'histoire du roman français dont je ne suis pas parvenu à lire plus que les dix ou vingt premières pages, tant les faits décrits me semblaient mornes et moroses. Le titre choisi par Baronian (ou, peut-être, par son éditeur) est bizarre, L'Enfer d'une saison, mais l'on ne juge pas un roman à son titre.

Or donc, il s'agit de raconter quelques jours de la vie d'un homme, un très jeune homme, Arthur, qui est un Français venu à Bruxelles en 1873. Un adolescent malpoli, avide de plaisirs grossiers, qui rêve d'absolu et qui invente des mots nouveaux (comme si la langue française n'était pas assez riche !) pour exprimer ses sentiments bouleversants, comme souvent le sont les sentiments des très jeunes hommes. Il s'est disputé avec son ami, ivrogne et pédéraste, qui a tiré deux coups de revolver sur son partenaire, blessant celui-ci au poignet. Et le récit commence quand Arthur sort de l'Hôpital Saint-Jean, le 18 juillet, et qu'il se met à déambuler dans un Bruxelles accablé de soleil. L'idée n'est pas très originale, les disputes au sein des couples homosexuels ne sont pas rares, encore que les coups de revolver n'y sont pas si fréquents. Mais l'auteur sait, par son écriture habile et prenante, donner de l'intérêt à ce fait divers, et l'on suit avec une attention toujours soutenue la promenade et les rencontres du jeune presque voyou dans un Bruxelles révolu. Et, après les quelques premières pages du roman, le lecteur est subitement plongé dans le Bruxelles de 1973, où un professeur de français bibliophile fait le tour des bouquinistes, encore nombreux en ce temps-là. Et l'on suit ainsi, à un siècle de distance, les pérégrinations parallèles du jeune Arthur et du professeur. Finalement, Arthur, qui a mis par écrit ses impressions dans des phrases qui, je dois le reconnaître, sont véritablement somptueuses, arrive rue aux Choux, où il fait publier, à compte d'auteur, son manuscrit par l'imprimeur Poot. Et, cent ans plus tard, le bibliophile arrive lui aussi rue aux Choux, dans la bouquinerie Poot. Le roman, réaliste et presque naturaliste jusque-là, touche alors au fantastique, car les derniers événements du récit ne se conçoivent que par l'effet d'une mystérieuse pliure dans l'espace-temps qui fait se correspondre certains événements de 1873 et de 1973. Il est vrai que Jean-Baptiste Baronian n'est pas que romancier, qu'il est un des meilleurs connaisseurs de la littérature fantastique, qu'il connaît tout particulièrement l'oeuvre hallucinante de Jean Ray, et que celui-ci était comme hanté par les étranges rencontres dans les replis de l'espace et du temps. Etranges, certainement. Et je me souviens que, quand j'étais éditeur, dans les années 1980 et 1990, je travaillais avec l'imprimerie de la famille... Poot. Poot a donc bien existé. Mais Arthur ?...

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