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Jean C. Baudet

Jose Tshisungu et les Belges

29 Novembre 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je me suis plusieurs fois, jadis et naguère, interrogé sur l'existence d'écrivains belges, et j'ai dû m'incliner devant les faits : il y a des écrivains parmi les Belges, j'en ai rencontrés ! J'en ai même rencontrés beaucoup, et j'ai dans mes fiches de lecture des centaines de noms. Il était donc fatal que je finisse par me poser une question corrélative et subalterne : existe-t-il des écrivains congolais, c'est-à-dire citoyens ou ex-citoyens du Congo ex-belge ? Eh bien, la réponse est positive : il y en a au moins un, José Tshisungu wa Tshisungu, linguiste des langues bantoues, mais aussi poète, romancier de talent, dramaturge. Après avoir enseigné à l'Université d'Elisabethville, Tshisungu a quitté son pays (c'était à l'époque où il était gouverné - si l'on peut dire - par Mobutu), il a vécu quelques mois en Belgique, puis s'est installé à Montréal.

Joséphine Mulumba, qui enseigne dans une université à Munich et qui s'est spécialisée dans l'étude de la littérature africaine actuelle, vient de réunir 8 études consacrées à l'oeuvre de Tshisungu, ce qui forme un livre bien intéressant paru sous le titre Des rives du Congo à la Meuse (L'Harmattan, Paris, 2013, 169 pages). Les études rassemblées se focalisent toutes sur le "cycle belge" de Tshisungu, formé de Errances en Flandre (1995), La Flamande de la gare du Nord (2001), La Villa belge (2001), Patrick et les Belges (2004).

Madame Mulumba (deux contributions) et six de ses collègues croisent leurs projecteurs critiques sur le rapport littéraire entre Tshisungu et son vécu, c'est-à-dire entre la langue française et la langue tshiluba, entre l'ex-colonisateur et l'ex-colonisé, entre les luttes tribales le long du fleuve Congo et les luttes tribales dans les vallées de l'Escaut et de la Meuse, et peut-être bien entre la pomme de terre frite et le manioc pilé (mais les préoccupations alimentaires sont peu présentes dans les textes tshisunguiens). L'analyse, toujours très empathique et parfois très savante, révèle en Tshisungu un "écrivain qui a dépassé la poétique de la Négritude et les théories postcoloniales" (p. 14). Réservant ses observations aiguës tant aux élites congolaises qu'aux intellectuels flamands, bruxellois et wallons, José Tshisungu a su éviter les analyses naïves, faites plus de ressentiment que d'intelligence, d'une certaine militance anti-colonialiste. Et en somme, ce qui donne un pittoresque esthétiquement intéressant à ses oeuvres, se moquant des ethnologues belges qui ont tenté de décrire l'étrangeté des tribus congolaises, Tshisungu s'établit - sous le déguisement de l'écrivain - ethnologue des ethnies belges, et il forge les concepts de flamanditude et de wallonité pour tenter une compréhension de l'étrangeté belge. Force est de constater que Tshisungu, sous les apparences du récit, atteint parfois la hauteur d'une question universelle, qui est celle du rapport entre les mots (en français ou en tshiluba) et le réel, entre la littérature et la compréhension du monde. 

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles)

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Télé Bruxelles

www.telebruxelles.net/portail/emissions/magazines-a-voir-en-ligne/rencontre/21416-041012-jean-baudet

Canal C (Namur)

www.canalc.be/index.php?option=com_content&view=article&id=100001595:entree-libre-de-jean-baudet-&catid=114:entree-libre&Itemid=56

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