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Jean C. Baudet

La littérature de "il" à "nous"

27 Novembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Littérature, #Moi

Préparant un ouvrage critique sur les idées contemporaines, je me convainc facilement qu'il n'est pas possible de faire l'économie d'un approfondissement philosophique des diverses théories de la littérature, puisque les idées s'expriment dans des textes, édités dans des livres ou des périodiques, ce qui me fait revenir à l'éditologie et à la taxonomie des discours.

 

On peut considérer comme acquis - c'est en tout cas devenu un lieu commun -  que les différents modes ou genres littéraires se sont succédés dans la diachronie à mesure que l'homme prenait davantage conscience de son humanité. Au début du commencement, l'homme qui prend la peine d'élaborer des textes proposés à des auditeurs (nous sommes bien avant l'invention de l'écriture) invente des récits du "il", c'est-à-dire des biographies d'êtres d'exception. Ce seront les mythes précurseurs des religions (qui racontent les exploits des dieux), ce sera l'Epopée de Gilgamesh, la première biographie dont le texte est parvenu jusqu'à nous. La littérature occidentale (et donc la civilisation dans son ensemble) commence par deux biographies, celle d'Achille (l'Iliade) et celle d'Ulysse (l'Oydssée). La littérature française n'échappe pas à la règle, et commence par deux récits biographiques, la Cantilène de sainte Eulalie et la Chanson de Roland.

 

Ensuite, quand l'homme aura davantage pris conscience de lui-même, aux biographies succèdent les autobiographies, et le "il" est remplacé par le "je". Le mode autobiographique, ou subjectif, va se décliner en plusieurs genres : le journal intime (souvent non publié), le roman autobiographique, où l'investigation du je s'accompagne d'éléments imaginaires plus ou moins importants (comme déjà, d'ailleurs, dans la littérature épique du "il"). La littérature va véritablement exploser quand les auteurs remplaceront leur "je" par celui de personnages imaginaires, et nous sommes encore dans l'ère du roman, c'est-à-dire de la subjectivité d'un homme inventé : Lancelot, Candide, Madame Bovary, le commissaire Maigret, Tintin...

 

Le passage du "il" au "je" se complète par approfondissement et passage du "je" au moi". Il ne s'agit plus seulement d'autobiographie, mais d'exploration de plus en plus exigente de l'intime, ce que l'on peut appeler le genre de la "confession". Les Confessions d'Augustin, par exemple, ou celles de Jean-Jacques Rousseau, mais aussi le Discours de la méthode de Descartes, certains ouvrages de Kierkegaard, ou Les Mots de Jean-Paul Sartre. On notera que le "je" de Descartes est bien un "moi", plus intime par exemple que le "je" (suis Madame Bovary) de Flaubert, ou l'inepte "je est un autre" de Rimbaud. On notera en même temps que la diachronie n'est pas nécessairement chrono-logique, Descartes étant bien antérieur à Flaubert.

 

Le XXe siècle a connu une suite à la trilogie "il - je - moi". Il s'agit d'une épouvantable régression ("rien n'est jamais acquis à l'homme", disait Aragon). Le moi, insatisfait des découvertes qu'il fait dans ses profondeurs, revient à la vie ordinaire et se lie aux autres dans le bonheur des animaux grégaires d'être en compagnie (en "communication") : le "nous" remplace le "moi", et les auteurs du nous célèbrent les mots de la tribu, proclament le droit du sol national, vénèrent la langue ancestrale, revendiquent un espace vital suffisant "pour nous". Ce sera par exemple Mein Kampf, d'un écrivain autrichien paranoïaque dont le nom est resté dans l'histoire (Adolphe Hitler), qui décrit le bonheur de l'Allemand qui vit avec d'autres Allemands ("Uns"). Appartiennent également à la littérature du "nous" tous les ouvrages de Karl Marx et de ses nombreux émules, qui décrivent le bonheur (à venir) des prolétaires de vivre avec les autres prolétaires. Marx demandait à tous les prolétaires de s'unir, dans une immense copulation festive de communication "libérée".

 

Ainsi donc, épopée et héroïsme, roman et individualisme, utopie et communautarisme. Célébrations successives du Passé (le temps des héros à Troie, des chevaliers de la Table Ronde...), du Présent (Madame Bovary vit à l'époque de son auteur et de ses lecteurs, comme plus tard Sherlock Holmes ou Bob Morane...), du Futur (les Allemands seront heureux quand le communisme sera vaincu, quant aux prolétaires ils seront heureux quand le capitalisme aura disparu).

 

Il faudra examiner plus à fond les rapports : Il - Force - Passé, Je - Sentiment - Présent, Nous - Puissance- Futur.

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences comme explication et évaluation du savoir :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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