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Jean C. Baudet

La pensée selon Sylvain Tousseul

2 Septembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Sylvain Tousseul (Université de Paris-VII) vient de publier un excellent livre : Les principes de la pensée (L'Harmattan, Paris, 270 pages). Vraiment l'adjectif n'est pas trop fort : Tousseul excelle à nous présenter une analyse rigoureuse, innovatrice et passionnante de cette question vieille comme le monde (ou presque) : qu'est-ce que penser ? Qu'appelle-t-on penser (comme disait Heidegger) ? Comment l'homme est-il capable de connaître et de comprendre ? Ce que l'on peut encore formuler autrement : quelle est la valeur de la science ? Je me suis aussi posé la question, et je constate que Tousseul arrive, par un tout autre cheminement que le mien, à des conclusions auxquelles je puis adhérer, avec même enthousiasme !

 

Ouvrage excellent, mais qui (rien n'est parfait) pâtit par endroits soit de la difficulté du sujet, soit des envolées de l'auteur qui souvent se répète (ce qui embrouille le lecteur peu attentif) ou qui parfois se contredit. Ainsi trouve-t-on ci et là des formules ahurissantes, qui sont le contraire même des conclusions de l'auteur. A la page 43, par exemple, il explique qu'il va proposer "une nouvelle perspective épistémologique (qui) renverse l'idée traditionnelle d'une connaissance illimitée". Et il semble dire que cette connaissance illimitée est la science. Mais où a-t-il trouvé cette idée de connaissance sans limites, alors que l'on sait depuis Kant (et même depuis Pyrrhon d'Elis) que la science humaine est limitée, du fait de ce que les successeurs de Kant appelleront la finitude de l'être humain. Il n'y a que les pensées archaïques, les superstitions organisées comme le christianisme ou le mahométisme qui prétendent proposer une "connaissance illimitée", mais il ne s'agit justement pas de science !!!

 

Il y aurait quelques autres petits reproches à faire au livre de Tousseul - notamment d'avoir négligé la pensée de Bachelard, et surtout celle de Hegel - mais tout cela est véniel. L'essentiel, c'est que l'auteur fournit un texte qui va loin, qui pourrait bien devenir une nouvelle et précieuse "Critique de la raison"... S'agissant de la connaissance, et singulièrement de la connaissance scientifique, Tousseul va d'emblée au noyau dur de cette connaissance, qui est la logique, alors que j'ai entrepris d'aborder cette question difficile "par la bande", en examinant l'histoire des systèmes de pensée. Mais nos chemins se rejoignent.

 

Tousseul entreprend donc d'analyser les bases de la logique, des "lois de la pensée", sur lesquelles en effet sont construits tous les discours sérieux, la science, mais aussi le droit (mais la question des fondements du droit n'est pas abordée). D'une manière rigoureuse et implacable, l'auteur montre que les quatre principes de la logique (les trois principes d'Aristote et le principe de raison suffisante de Leibniz) sont chacun basés sur une constatation empirique : l'impossibilité du continu (qui fonde le principe du tiers-exclu), de la simultanéité (principe de non-contradiction), de l'ubiquité (principe d'identité) et de l'éternité (principe de raison suffisante). C'est dans ces constatations que la logique aristotélico-leibnizienne (qui est encore la nôtre, Tousseul le montre bien en analysant aussi les logiques "formelles") trouve la source et la force incoercible des "lois de la pensée". L'originalité de la pensée de Tousseul est de montrer que ces impossibilités "s'expérimentent" dans le cadre de l'idée d'infini, et il donne ainsi une élégante explication des apories de l'infini, qui fascinent philosophes et mathématiciens depuis plus de deux mille ans.

 

Dans deux livres parus en 2005 chez L'Harmattan (Mathématique et vérité, Le signe de l'humain), j'ai montré d'une part que les "êtres mathématiques" sont des abstractions de l'Objet (de l'Être phénoménal), et comme la logique est le coeur des mathématiques, j'exprimais ainsi, de manière embryonnaire, l'idée magistralement développée par Tousseul. Et j'expliquais en outre que "si l'objet c'est l'être, c'est alors la technique qui dévoile l'être". Nous sommes donc bien dans le même camp épistémologique : la constatation empirique - c'est-à-dire la technique - fonde la logique, et la logique fonde la science. Celle-ci est en construction, toujours vérifiable mais jamais vérifiée (Tousseul ne manque pas de commenter Popper). La science, le savoir des hommes, n'a pas besoin d'un "monde des idées" pour être fondée. Elle n'est fondée que sur ces impossibilités constatées. Dans le monde spatio-temporel qu'il habite, l'homme rencontre des limites. Il peut en franchir quelques-unes, grâce à la technique. Mais, et il devra s'y résoudre, il ne pourra pas les franchir toutes.

 

 

 

 

 

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