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Jean C. Baudet

La sociologie selon Bolle De Bal

4 Avril 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Le sociologue belge Marcel Bolle De Bal vient de publier un ouvrage en trois tomes : Fragments pour une sociologie existentielle, chez L'Harmattan, Paris. Tome 1: Théories et concepts (255 pages) ; tome 2: Thèmes et enjeux (159 p.) ; tome 3: Pratiques et engagements (157 p.). Ce qui aurait pu être une splendide "somme sociologique" couronnant une belle carrière de chercheur et d'enseignant (MBDB est né à Bruxelles en 1930) n'est qu'une suite de textes (des "fragments", en effet) déjà publiés, accolés les uns aux autres, et manquant par le fait même de cohérence: les répétitions sont nombreuses, de multiples considérations n'ont plus qu'un intérêt anecdotique, et surtout les lignes de force de la sociologie "existentielle" selon MBDB ne sont pas toujours très apparentes. C'est presque un livre de souvenirs (discours académiques, articles de circonstances) plutôt qu'un traité, et comme on aurait aimé un traité qui nous expliquât avec rigueur et concision ce que c'est que la sociologie "existentielle" ! Ceci dit, les amis et les anciens élèves de MBDB se réjouiront certainement de découvrir quelques bons moments de la vie universitaire d'un sociologue dont l'oeuvre n'est pas sans intérêt.

Car c'est une véritable sociologie nouvelle que MBDB nous propose, sous le nom assez sexy pour l'intelligentsia de "existentielle". Tout ce qui est "existentiel" n'est-il pas profond, subtil, réservé aux grands esprits (Heidegger, Sartre, et peut-être Alain Touraine...) ? Si nous comprenons bien l'objet de cette nouvelle discipline, il s'agit de connaître et comprendre les sociétés humaines en prenant en compte les "dimensions essentielles de l'existence des êtres humains" (tome 1, p. 11). Ou il s'agit d'allier la sociologie à deux autres "disciplines", la psychologie et la philosophie (sauf que pour nous la philosophie n'est justement pas une discipline, ce qui la distingue des "sciences"). Et, pour MBDB, les dimensions de l'existence de l'homme sont "la naissance, la vie, les émotions, le développement, l'amour et la mort". Parbleu ! Avant MBDB, faisait-on de la sociologie sans tenir compte que les sociétés sont formées d'hommes, et d'hommes qui naissent, qui s'accouplent et qui meurent ??? Bien sûr (et c'est semble-t-il ce que MBDB dénonce), il y a des pratiques sociologiques qui se limitent à des enquêtes superficielles, et des théories sociologiques qui masquent leurs insuffisances sous une terminologie impressionnante et qui produisent des textes abscons (à ce point de vue, certains sociologues sont presque aussi forts que certains philosophes). Mais le projet véritable d'une sociologie future qui pourra se présenter comme science est de comprendre comment l'animal humain fonctionne socialement : quels liens se nouent entre les individus, quels groupes se font et de défont, quelles institutions se créent, se développent et disparaissent... Et le lien entre la sociologie et la psychologie est évident : ces deux disciplines, cristallisées par le système universitaire, ont une histoire (il ne suffit pas de remonter à Auguste Comte, il faut comme si souvent remonter à Aristote), et c'est l'histoire d'une division naïve du travail de compréhension du "phénomène humain". La comparaison vaut ce qu'elle vaut (MBDB la traiterait dédaigneusement de rationaliste, voire de scientiste), mais c'est comme si les physiciens se partageaient l'étude de la matière en distinguant avec des cloisons opaques les atomes d'un côté (la psychologie, les comportements individuels), les assemblages d'atomes de l'autre (la sociologie, les comportements coopératifs).

Mais, si j'ai bien compris, il y a une idée sous-jacente à la sociologie existentielle, c'est l'idée de "personne". Pour MBDB, l'observation sociologique, ou plutôt psychosociologique, est basée sur le présupposé que les individus humains ont une "valeur", qu'ils sont des "personnes" - ce qui est, comme tous les préjugés, mettre le résultat avant l'enquête. Cette sacralisation des humains - qui conduit à l'humanisme, aux idéologies et aux religions - est un acte de foi, peut-être respectable (MBDB adore et sacralise ce qu'il veut), mais contraire à l'essence exigente de la démarche philosophique : ne pas glisser déjà certaines réponses dans son questionnement. Pour moi, et l'on a compris que si j'admire l'oeuvre sociologique de MBDB je n'en accepte pas les soubassements crypto-religieux, l'essence de l'homme se découvre par l'observation exigeante des hommes réels - exactement comme l'astronome découvre l'essence de l'Univers par l'observation des étoiles, sans préjugés. Jusqu'à présent, mes observations (plus historiques que sociologiques, et certainement pas existentielles) me conduisent à voir dans l'humain une espèce de singe prétentieux au crâne énorme, qu'il parvient d'ailleurs à maintenir au sommet de son corps avec une certaine élégance, et qui a inventé le caillou tranchant, la symphonie en quatre mouvements, l'automobile, la théorie de la relativité, la sodomie et le sado-masochisme, la psychosociologie et la sociopsychologie, l'éditologie (ça, c'est moi), la sociologie existentielle (ça, c'est MBDB), les aventures de Maigret, le yin et le yang, le code pénal, et quelques religions (la reliance par la superstition partagée) conduisant à des massacres. Des "personnes" ? Oui, des personnes qui volent, qui tuent, qui incendient, plus nombreuses que celles qui cherchent. Il faut les étudier, ces "personnes". Avec la plus rigoureuse des méthodes. Comme on étudie les mouches. Ou les haricots...

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