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Jean C. Baudet

Les 3 personnes du singulier Savary

7 Août 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Le titre "Je tue il" du dernier livre du poète wallon Louis Savary (Les Presses Littéraires, Saint-Estève, 2014, 100 pages) me plaît beaucoup, et pas uniquement pour le clin d'oeil grammatical qui rappelle l'aspect trinitaire de la condition humaine, définie par le Moi (l'être vécu), le Toi (l'être aimé ou haï, c'est selon) et les Autres (l'être déterminant). Rappelons d'abord que Savary, né à Wasmes en 1938, publie une demi-douzaine de recueils de poèmes de 1960 à 1970. Il reprend sa démarche poétique en 1995, et ne s'arrête plus, publiant chaque année un ou même plusieurs ouvrages avec une magnifique régularité. Il s'agit de poèmes de quelques lignes, en forme d'aphorismes, et qui mélangent avec une apparente allégresse le jeu de mots, la contorsion grammaticale, l'expression des sentiments profonds du poète, la lucidité et le bonheur textuel. Le contraire absolu d'une certaine poésie encore plus courte, faite de mots assemblés sans raison et sans intérêt. Car Savary connaît la puissance des mots, mais sans illusion : "les mots persistent moi je signe"...

Dans ce dernier recueil d'une centaine de courts poèmes simples et efficaces, Savary nous redit l'illusion de la poésie qui se voudrait philosophe "quand j'écris j'oublie que j'existe", à moins qu'il ne nous rappelle que le poète véritable est l'ami de la recherche des philosophes, qui est la recherche de soi : "se dire jusqu'à la fin du moi". Mais, je le répète, sans illusion : "l'heure du poème leurre du temps qui passe".

Mais revenons au titre. "Je tue il" est une magnifique définition de la philosophie, que selon une formule moins heureuse mais plus explicite je définis comme "la tradition qui rejette toutes les traditions". Car, pour "entrer en philosophie", il faut sinon tuer, du moins écarter les autres, se méfier du "il" et du "on". Car la démarche philosophique est faite de méfiance, et quand Socrate proposait "connaîs-toi toi-même", il demandait à l'homme chercheur de vérité d'écarter les enseignements, les conditionnements, les embrigadements proposés par d'autres, parfois même avec la violence du fanatique.

Nul doute que Savary, au terme (ou aux termes, avec lesquels il joue sans cesse) d'une belle série de recueils d'aphorismes, commence à se connaître lui-même, rejoignant les méditations anxieuses de Socrate, de Descartes, de Husserl... D'ailleurs, ne se présente-t-il pas comme sorti du troupeau : "je ne suis pas un vieux bouc je ne parle pas le langage des bêlants".

Pour info :                  

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Télé Bruxelles, interview sur ma philosophie :  

www.telebruxelles.net/portail/emissions/magazines-a-voir-en-ligne/rencontre/21416-041012-jean-baudet

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Daniel Pisters 11/09/2014 16:37

En effet, Savary est un poète bien intéressant. Et vous faites bien de distingue sa sobriété quasiment aphoristique du minimalisme débilitant qui est consacré aujourd'hui.

Les trois personne du singulier. Je tue il. Très joli. Et judicieuse l'interprétation que vous en donnez puisque la réflexion philosophique/phénoménologique implique un replis sur soi par la négation d'autrui. Le Il(s) est encore différencié du Je. En revanche, le "On" c'est la pire des abominations puisque le Je et le Il(s) ont fusionné. C'est la personne de l'hypocrite, du soumis au troupeau, du mouton. On "pense" que... On dit que... Elle n'est ni pluriel ni singulier. C'est donc la peau de mouton dont se travestissent les loups ou la peau de loup dont se travestissent les moutons et qui n'est autre que l'Ombre du Berger.