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Jean C. Baudet

Les deux missions du Poète

3 Novembre 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Philosophie poesieLa Poésie a quelque chose à voir avec la Beauté, mais la conceptualisation du Beau est difficile et, au risque de perdre une partie de la substance du Poème, on peut conduire la réflexion à partir de simples observations sociologiques. Cela revient à déterminer quelles sont les attentes des sociétés envers la poésie, et l'observation sociale est plus facile que l'analyse herméneutique de la production poétique. Car il ne faut pas confondre esthétique et histoire de l'art, mais il ne faut pas davantage s'enfoncer trop rapidement (en oubliant l'histoire) dans les profondeurs eidétiques de l'acte générateur du poème.

Il y a d'ailleurs une évidence qui peut servir de point de départ : la société attend du poète (et de l'artiste en général) qu'elle l'enchante ! Les gens, les braves gens, les chers "frères humains", qu'ils soient les contemporains de Chrétien de Troyes ou de Verlaine, qu'ils soient les compatriotes d'Yves Namur ou de Colette Nys-Mazure, attendent d'abord des poètes qu'ils les divertissent, les amusent, les fassent rêver ou sourire. Le poète est un saltimbanque, un amuseur, un bouffon, un troubadour, et sa mission première est l'ornementation, la distraction, la récréation. On peut d'ailleurs se demander si Yves Namur ou Jean-Pierre Verheggen sont vraiment divertissants !?!

Cette mission sociale de divertissement (parfois subventionnée par les pouvoirs publics, ce qui est un signe intéressant d'insignifiance) est à l'origine même de toute poésie, et Gilgamesh déjà divertissait les Sumériens il y a quatre mille ans, et les aventures d'Ulysse ont enchanté l'Hellade.

Mais il y a plus. Au-delà de la mission ornementale et récréative de la poésie (et de l'art), l'on décèle facilement une autre fonction sociale de l'art de tronçonner des phrases pour former des poèmes - car, formellement, tout poème peut se définir comme une séquence de phrases inégales. Il s'agit de "donner un sens à la vie", de "révéler les significations, évidemment profondes et indicibles, de l'existence", de "dévoiler l'Ultime Vérité", de "mettre à jour le non-encore-aperçu", selon la vigoureuse expression de Martin Heidegger.

Donc, deux missions du poète : distraire la populace inconsciente, révéler le sens de l'Être à l'élite consciente.

Ces missions sont clairement contradictoires. Distraire, amuser, divertir, c'est exactement faire oublier le sens (tragique) de la vie, et l'on va au music-hall ou à la Maison de la Poésie pour oublier... Un certain Blaise Pascal le remarquait déjà. Et révéler le sens de l'Être, c'est remuer le fer cognitif dans la plaie sanglante et douloureuse de la finitude. Faire oublier le temps qui passe, et rappeler que le temps nous porte vers le cancer, le diabète, les tremblements incontrôlables, la souffrance et la mort. Deux missions exactement contraires !

Définition du poème ? En effet, la définition est bien "phrases inégales". Cette inégalité produit des effets rythmiques sur l'auditeur ou le lecteur qui induisent une attention particulière, qui n'est pas produite par la prose, où les lignes ne sont égales que par un effet typographique (la justification), mais l'on pourrait étendre ma définition à la poésie d'avant l'imprimerie, et même d'avant l'écriture.

Reste la question redoutable : pourquoi la société demande-t-elle du sens aux poètes, ce qui revient à se demander d'où vient la croyance que les poètes disposent d'une capacité cognitive spécifique ?

Dans le cours de l'histoire, on voit clairement que l'apparition de cette croyance est issue du romantisme - un Boileau ou un Ronsard se bornaient à écrire de jolies choses, et ne se prenaient pas pour des philosophes.

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