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Jean C. Baudet

Louis Savary poète de la vie et de la mort

10 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

On dit, à juste titre, que Georges Simenon est le maître (belge) du Policier. On dit que Jean Ray est le maître (belge) du Fantastique. On dit qu'Hergé est le maître (belge) de la Bande dessinée. Il faudra, un jour, que l'on dise que Louis Savary est le maître belge (il est né à Wasmes) de l'Aphorisme. En effet, il a donné au monde de nombreux recueils de maximes, de sentences, c'est-à-dire de formules chargées de peu de mots et de beaucoup de sens, ce qui contraste heureusement avec certaines productions discursives lourdes de mots (de "signifiants") et peu chargées de sens (de "signifiés"). Et de l'aphorisme à la poésie il n'y a pas loin, puisque, au fond, la poésie n'est rien d'autre que l'art de dire beaucoup en peu de mots, et en jouant des ambivalences du rapport entre signifiant et signifié. Ou encore, on peut dire que la poésie est un jeu verbal dans lequel les signifiants sont hissés à la dignité de signifiés. Un jeu signifiant-signifié, qui est aussi un jeu entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre le singulier du poète et l'universel de la condition humaine.

 

Tout cela apparaît très clairement dans le dernier livre de Louis Savary (octobre 2012), qui est un recueil de poèmes : "Un poème nous sépare" (éditions Les Presses Littéraires, Saint-Estève, 100 pages). Des poèmes courts comme des aphorismes, mais pleins de lumière, contrairement à une grande partie de la poésie belge contemporaine, minimaliste, pompeuse, prétentieusement hermétique, tout simplement snob, incolore, insipide et inodore, faite de mots assemblés pour ne rien dire, ou "quelque chose comme ça". Et les poètes concernés par cette pratique (et consternants) s'étonnent de ne pas trouver de public, et sollicitent l'argent public d'un sous-Etat (la Wallonie-Bruxelles) pour financer l'édition de leurs vaines plaquettes !

 

Mais revenons au recueil de Savary, petite manifestation de poésie authentique, c'est-à-dire d'expression claire et distincte de la difficulté d'être et de la volonté de vivre :

 

"je ne dis pas la poésie

comme on dirait la messe

je ne la chante pas

comme une litanie"

 

Être et vivre, c'est-à-dire exulter et attendre de mourir. Voilà le sens profond, vécu par des milliards de "semblables" et dit avec bonheur (sombre bonheur, comme le soleil noir de la mélancolie de Nerval) par les meilleurs poètes, dont Louis Savary :

 

"allons à l'essentiel

apprenons par coeur

ce poème sans pareil

qui coule dans notre sang"

 

En lisant Savary et en tentant de dire tout le bien que j'en pense, je me dis que la critique littéraire et l'épistémologie sont deux exercices parallèles, car il s'agit toujours de prendre les mots (ceux de la Littérature ou ceux de la Science) pour ce qu'ils sont, des moyens désespérants (par leurs insuffisances) pour dire le Réel, que ce soit sous la forme de poèmes ou de théorèmes.

 

Et quoi de plus proche du Réel qu'un des derniers poèmes du recueil de Savary :

 

"le poète a vécu

la Poésie ne lui doit rien

me souffle déjà la mort

qui sait que j'ai fait mon temps". 

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Jacques Goyens 15/01/2013 19:48

Voilà une très intéressante analyse de l'oeuvre de Louis Savary, du point de vue du signifiant et du signifié.
On y retrouve bien sûr la charge habituelle de Jean Baudet contre les faux poètes, ceux chez qui le signifiant ne signifie rien.