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Jean C. Baudet

Olivier Lahbib, phénoménologue de l'Avoir

2 Août 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la passionnante lecture du livre d'Olivier Lahbib (professeur de philosophie à Rochefort-sur-Mer) : "Avoir. Une approche phénoménologique" (L'Harmattan, Paris, 154 pages). En excellent connaisseur de la phénoménologie husserlienne, Lahbib entreprend une ambitieuse et très utile oeuvre de rectification : remplacer, dans la réflexion philosophique, l'Être par l'Avoir ! Dit en termes moins élégants : reconnaître enfin que l'homme, avant d' "être un étant", est un corps qui a besoin d'avoir des nourritures terrestres et un esprit qui a besoin d'avoir des nourritures intellectuelles (et pas célestes). Car c'est bien vrai : depuis les précurseurs de Parménide jusqu'aux émules de Heidegger, presque toute la philosophie est dominée par la catégorie de l'être, comme si tout ne pouvait être pensé (ou "avoir" du sens) qu'en termes ontologiques. C'est donc une "désontologisation" que tente le professeur Lahbib. Il fait remarquer que c'est avec Descartes (et donc... Husserl) que l'Avoir s'installe dans la pensée philosophique : l'homme, considéré jusque-là comme "étant" dans le monde, ou comme spectateur du monde (d'où les encyclopédies d'Aristote, de Pline l'Ancien, d'Isidore de Séville, de Diderot...), devient "possesseur de la nature". En somme, Descartes fut victime d'un lapsus. Il a écrit "cogito ergo sum" mais il voulait dire "cogito ergo habeo".

 

Ainsi, la modernité correspond au passage du règne de l'Être à l'empire de l'Avoir (qui passe par le Savoir, connaissance active en vue de l'acquisition, qui s'oppose à la Contemplation, connaissance passive qui se contente d'être béate et éperdue devant un monde que l'on ne peut ni comprendre ni prendre). Et l'on décrypte alors la "trahison" de Heidegger par rapport à son maître Husserl. Heidegger voulait dénoncer l'oubli de l'être, et revenait (régressivement) aux ontologies héraclitéenne et parménidienne.

 

Lahbib nous montre magnifiquement que la phénoménologie correspond effectivement à passer du primat de l'être à celui de l'avoir. Par exemple : "si l'être de l'apparaître du monde se confond avec le simple et nu fait de son apparaître, notre disposition à son égard ne consiste-t-elle pas à le saisir comme notre avoir" (p. 9). L'auteur se base sur une documentation impressionnante, partant de Günther Stern (Über das Haben, 1928) pour étudier les phénoménologues d'aujourd'hui, non sans égratigner au passage le livre de Gabriel Marcel (Etre et avoir, 1935).

 

Surtout, il rejoint certaines de nos thèses sur le primat de la Technique, évidemment rejeté par les chevaliers de l'Être et du Néant (voir notre livre "Le Signe de l'humain", L'Harmattan, Paris, 2005). Ainsi : "chacun par la perception a un monde, et [...] ma puissance s'exerce sur cet avoir, par la technique". Le renversement être/avoir vers avoir/être (il faut avoir un corps avant d'être un homme) correspond très exactement, dans l'histoire de l'Avoir humain (ou de l'Être humain, selon la formule traditionnelle), au passage de la Philosophie à la Science (par la prise en compte de la technique), au XVIe siècle (donc avant Descartes, qui ne fait que théoriser brillamment un renversement qui a eu lieu : Copernic, Paracelse, Galilée...), ou, de manière encore plus profonde, au XIXe siècle, quand la Technique est devenue Technologie, suprême stratégie de l'Avoir.

 

Merci, en tout cas, au professeur Olivier Lahbib de nous donner ainsi matière à penser, en ces temps de misère.

 

Pour info, deux vidéos : Canal C (Namur)

Librairie Filigranes (Bruxelles)

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