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Jean C. Baudet

Philosophe et/ou ecrivain ?

13 Juin 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Littérature

On me demande parfois comment j'arrive à concilier mon métier d'écrivain avec les obligations et exigences de la recherche philosophique. J'avoue que la question me préoccupe, et qu'elle est même centrale dans ma réflexion. Je suis parti, dans ma recherche, d'une définition "opérationnelle" de la science (au sens le plus général de savoir systématique et vérifiable), fondement de l'éditologie : la science est "un ensemble de textes édités". Comme cette définition semble convenir aussi à la philosophie et également à la littérature, il y a là une difficulté radicale, qui est celle de Heidegger (par exemple) : "qu'appelle-t-on penser ?" Il ne suffit pas d'écrire un texte (en prose ou en vers, chez un éditeur ou à compte d'auteur), même sur un "grand sujet" (la liberté, la vie après la mort, les valeurs, le sens de l'Histoire...), pour atteindre le niveau du travail philosophique. Les hommes de ma génération se souviennent de l'antagonisme entre Jean-Paul Sartre et Albert Camus, deux des intellectuels les plus en vue des années 1940 et 1950. Sartre était écrivain et philosophe. Camus n'était qu'écrivain. Lors de leur dispute, d'ailleurs, Sartre, avec sa cruauté tranchante, n'a pas manqué de répéter que Camus n'était pas un philosophe !

A vrai dire, la question revient à définir clairement (si possible) la différence entre littérature et philosophie. Sartre y a consacré un livre tout à fait remarquable, et on a beaucoup écrit depuis sur cette question. J'ai, moi-même, tenté une approche de la question dans deux ouvrages, Une philosophie de la poésie (2006), et A quoi pensent les Belges ? (2010). Dans le premier, je tente une analyse critique du projet d'une certaine poésie contemporaine de cerner l'indicible et de dévoiler le sens de la vie (Heidegger est en partie responsable de cette prétention postmoderne). Dans le second, je propose une distinction, chez les littérateurs belges (en langue française ou en flamand), entre philosophes (Léopold Flam, Henri Van Lier...) et écrivains.

La question, éminemment complexe, ne peut être résolue en quelques phrases, mais il faut convenir que la littérature "littéraire" fait usage du sentimental et de l'imaginaire, alors que précisément le projet de la philosophie consiste à se méfier radicalement des idées issues de l'émotion et de l'imagination. Si l'on compare, par exemple, les oeuvres d'un Bachelard ou d'un Foucault à celles d'un Proust ou d'un Simenon, il me semble que les premiers tentent de faire connaître le réel à leurs lecteurs alors que les seconds (comme tous les romanciers, poètes et dramaturges) tentent au contraire d'en distraire les lecteurs. C'est sans doute la pierre d'achoppement du distinguo philosophie-littérature : la distraction, le divertissement. Peut-être que le Rouge et le Noir ou le Père Goriot (ou La pipe de Maigret) visent à donner de l'information sur l'ambition, sur le commerce du vermicelle ou sur les pulsions criminelles, mais d'abord ce sont des textes à lire "pour passer le temps" et "pour s'évader du quotidien". Or, qu'est-ce que le quotidien, sinon le réel ?

Pour info :    

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

 

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