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Jean C. Baudet

Philosophie 003 - La physique

26 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Histoire

Les historiens de la philosophie admettent que Thalès de Milet a eu deux élèves, Anaximène et Anaximandre, également de Milet, mais on connaît aussi peu la biographie des disciples que celle du maître. On sait cependant qu'ils ont, chacun, composé un poème, avec le même titre Péri physéos, ce qui signifie " De la nature ". Remarquons d'abord que les premiers textes " philosophiques " (Thalès semble ne rien avoir publié) sont des textes versifiés. Cette situation, due simplement au fait qu'au début du VIe siècle tout texte destiné au public était mis en vers, par convention littéraire, va entraîner chez les modernes une confusion sur les rapports entre poésie et philosophie (1). Les premiers philosophes furent des poètes, en effet, mais parce qu'à cette époque tous les écrivains étaient poètes ! L'idée de confier au public des textes simplement en prose n'apparaît qu'après la parution des premiers poèmes " philosophiques ", avec notamment l'oeuvre de l'historien Hérodote. Remarquons encore que le mot grec physis (" nature "), qui a donné " physique " en français, signifie à la fois le monde (la nature, l'Univers, le cosmos...) et ce dont est fait le monde, la nature du monde, l'essence du Réel. En français, physique a pris le sens d'étude de la nature, de science du monde, de connaissance du Réel. Ceci entraîne une autre confusion chez les modernes - que j'ai faite moi-même dans mon enseignement et dans certaines publications : on a souvent dit que Thalès a inventé en même temps la philosophie et la science (ou physique). Ce qui est une grave confusion entre la philosophie et la science. C'est, en réalité, donner un sens trop large au terme " science ". La science proprement dite n'apparaît qu'au XVIe siècle, en Europe, avec des auteurs comme Nicolas Copernic, André Vésale, Johannes Kepler...

 

Distinguons donc clairement :

- philosophie : étude de l'étude pour connaître les conditions du bonheur ;

- poésie : mode d'écriture d'apparat, utilisant la versification et/ou d'autres procédés stylistiques, provoquant chez l'auditeur ou le lecteur des effets esthétiques ;

- science (ou physique) : étude du Réel utilisant une méthode qui s'élabore à partir du XVIe siècle.

 

Anaximène et Anaximandre, que l'on appelle les " physiciens de Milet ", acceptent les deux grandes idées de leur maître, le rationalisme et le monisme.

Cependant, Anaximène estime que l'archè, le principe primordial, n'est pas l'eau, mais l'air. Il cherche des arguments dans le fait que l'air est indispensable à la vie (respiration) des animaux et des hommes. Or, les êtres vivants sont les êtres (ceux qui existent) par excellence, donc tout ce qui existe a besoin d'air, est constitué, dans sa structure la plus intime, d'air.

Quant à Anaximandre, il s'oppose aussi partiellement à la doctrine du maître. Pour lui, l'archè n'est ni l'eau ni l'air, mais un principe indéterminé, que l'on ne parvient pas à définir, à délimiter, qui est donc indéfini, ce qui se dit apeiron en grec.

Voyons d'abord les confusions faites par Anaximène et Anaximandre, qu'il est encore trop tôt d'analyser en profondeur, mais qui nous montrent déjà une caractéristique importante du travail philosophique : il s'agit d'utiliser des mots !

Pour Anaximène, être c'est vivre... Les choses "qui existent vraiment" sont les êtres vivants. Cette idée est bien antérieure à Anaximène, et même à la pensée grecque. Il faut y voir une des bases de la mentalité humaine spontanée (archaïque) : accorder plus d'importance au vivant qu'à l'inerte.

Pour Anaximandre, définir un concept, une idée, c'est l'enfermer dans des limites. D'où en français des expressions telles que " cerner la notion ", " circonscrire un concept "... Mais alors, que signifie ceci que l' apeiron - le principe de toutes choses - est sans détermination, sans limites ? On peut y voir un scepticisme, c'est-à-dire que le philosophe accepte l'idée que le fond des choses reste inaccessible à son intelligence : le scepticisme s'oppose donc au rationalisme, constituant un pessimisme épistémique. On peut aussi traduire apeiron par " infini ", et imaginer qu'Anaximandre a développé une doctrine faisant de l'infini (un concept géométrique ou arithmétique) la source de l'Univers. Les poèmes d'Anaximène et d'Anaximandre étant perdus, il est difficile de se prononcer sur le sens exact qu'il faut donner à apeiron.

 

Nous retiendrons que le principe de toutes choses est l'air chez Anaximène et l'indéterminé chez Anaximandre.

 

(1) Voir J.C. Baudet : Une philosophie de la poésie, L'Harmattan, Paris.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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