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Jean C. Baudet

Philosophie 012 - L'Etre et le Néant

16 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Cur PenseeJusqu'à présent, nous avons rencontré, en Grèce, trois mouvements de pensée, qui se sont développés du début du VIe siècle jusqu'au milieu du Ve, à savoir ceux des Milésiens ou physiciens, des pythagoriciens et des atomistes. Mais l'histoire des débuts de la philosophie est encore plus compliquée. Après le milieu du VIe siècle, fuyant les Perses menaçant les cités grecques d'Ionie, Xénophane de Colophon quitte sa terre natale et s'installe à Elée, en Italie du Sud, où il fonde une école de philosophie. On peut le rattacher intellectuellement aux physiciens de Milet. Parmi les disciples de Xénophane, le plus important est Parménide d'Elée (v. 515 - v. 440), qui va s'éloigner tout à fait du "substantialisme" des Milésiens.

 

A l'époque de la réflexion de Parménide, celui-ci connaît deux interprétations du monde (du Réel, voir leçon précédente). Pour les Milésiens, le monde émane d'un principe substantiel. Pour les pythagoriciens, il émane des nombres. Cette opposition est déjà celle - qui organisera toute l'histoire subséquente de la philosophie - du matérialisme et de l'idéalisme. Les "éléments" des Milésiens sont de nature matérielle, c'est-à-dire analogue à la nature du corps. Les nombres des physiciens sont par contre de nature idéale : ce sont des idées accessibles par la pensée, mais pas des objets accessibles par les sens (on ne peut pas prendre un nombre en main). Parménide va méditer cette opposition entre choses du corps et choses de la pensée. Il va résumer ses réflexions dans un poème Sur la nature, dont on a conservé de nombreux fragments. Malgré cet important document, il nous est bien sûr impossible de reconstituer dans tous ses détails le cheminement intellectuel de Parménide. Mais nous pouvons tenter une reconstitution en nous demandant : dans ce vaste monde qui nous entoure, avec le spectacle varié des astres, des animaux et des plantes, qu'est-ce qui existe vraiment ? Ce que je touche et que je peux manipuler, ou ce que je pense et sur quoi je peux réfléchir ? La réalité ultime est-elle d'ordre corporel ou d'ordre intellectuel ? Parménide a choisi l'option idéaliste. Pour lui, le pensable (le rationnel, le logique) est antérieur et supérieur au visible. Parménide est ainsi à l'origine d'une lignée de penseurs que j'appelle "idéalistes", pour qui la matière est subordonnée à la pensée, à l'esprit. Nous verrons plus tard que Platon ou Hegel appartiennent à cette lignée de penseurs.

 

Pour l'Eléate, ce qui existe vraiment, c'est ce qui est, l'Être, et donc ce qui n'existe pas c'est le Non-Être, le Néant. D'où la formule qui reviendra souvent dans l'histoire de la philosophie : "l'Être et le Néant". Dans son poème Sur la nature, Parménide expose cette idée et en conclut qu'il existe deux chemins qui prétendent accéder à la vérité, c'est-à-dire à la connaissance de l'Être :

 

"Allons, je vais parler, et toi recueille mes paroles.

Deux voies seules s'ouvrent à la quête de la connaissance.

L'une affirme être est, et non-être n'est pas.

C'est le chemin de certitude, la vérité l'accompagne.

L'autre affirme être n'est pas, et non-être est.

C'est une route qui se détourne du savoir."

 

Cette idée d'opposer le "chemin de certitude" à la "route qui se détourne du savoir" correspond à une idée fréquente chez les Grecs (peut-être déjà avant Parménide), qui consiste à opposer la doxa (opinion) de la foule à l'épistémè (science) des penseurs. Souvent même, les Grecs iront jusqu'à distinguer trois niveaux de connaissance : la doxa sans valeur, l'épistémè des spécialistes et la sophia, la sagesse des vrais philosophes.

 

De l'existence de l'Être (que Parménide ne peut pas nier : l'existence de ce qui existe s'impose à ma raison), l'Eléate déduit des attributs négatifs. Car toute définition, toute limitation de l'Être impliquerait l'existence d'un non-être au-delà de la limite, or le non-être ne peut pas être ! Pour Parménide, l'Être est donc inengendré, impérissable et immobile. L'immobilité de l'Être opposait Parménide à Héraclite, qui au contraire voyait le Réel en perpétuel changement.

 

En pensant l'Être et en se méfiant de la doxa, du "sens commun", Parménide est sans doute le premier philosophe au sens plein du terme. Thalès se méfiait des traditions. Parménide va plus loin, et se méfie aussi de la pensée spontanée et naïve. On pourrait dire, pour résumer l'évolution de la haute pensée grecque de Thalès à Parménide, que Thalès a inventé le raisonnement, c'est-à-dire le recours à la raison, à la logique du logos pour s'opposer aux erreurs et aux mensonges des traditions. Ensuite, Pythagore a inventé la démonstration (souvenons-nous de son fameux théorème du triangle rectangle), c'est-à-dire le raisonnement organisé pour que l'on ne puisse pas douter de sa conclusion. Enfin, Parménide a perfectionné le raisonnement pour en faire un puissant outil d'analyse. Les admirateurs de Parménide en font le véritable fondateur de la philosophie, et ne voient dans les idées des physiciens et des pythagoriciens qu'une préhistoire de la pensée pure. Les contradicteurs de Parménide voient en lui l'inventeur de la ratiocination.

 

Vers 450, Parménide et son élève Zénon d'Elée viendront à Athènes faire connaître leurs idées sur l'Être et le Néant.

 

Nous retiendrons la séquence historique raisonnement - démonstration - ratiocination. Nous retiendrons aussi que la philosophie est l'étude de l'Être et qu'elle a été inaugurée dans toute son immense ambition par Parménide l'Eléate. Cependant, l'oeuvre de Parménide et de son école n'aboutit qu'à une suite de négations finalement assez stériles : l'Être n'est pas engendré (et donc il est sans commencement), n'est pas périssable (il est sans fin), n'est pas mobile (et donc le mouvement est impossible).

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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