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Jean C. Baudet

Pour une théorie de la belgitude

6 Octobre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Culture, #Belgique

La belgitude est un mythe dont nous avons vu le développement au cours des cinquante dernières années. Comme tout mythe, c’est une construction fantasmatique servant d’exutoire à une angoisse provoquée par une situation historique donnée, et qui mélange le vrai et le faux, le réel et les rêves.

 

Le point de départ est la Seconde Guerre mondiale qui, en affaiblissant militairement et culturellement l’Occident, va avoir pour conséquence d’ampleur mondiale la décolonisation. Chez les Belges, ladite guerre mondiale provoque l’affaire royale, qui en 1951 cristallise l’opposition entre Flamands et Wallons qui couvait depuis 1834, avec les premières revendications de quelques (rares à l’époque) intellectuels pour faire des patois flamands une langue « reconnue » (Jan-Frans Willems, 1834 : Reinaert de Vos, naer de oudste berijming), alors que le français était la langue officielle, administrative, économique, scientifique, culturelle et véhiculaire d’un pays, fondé trois ans plus tôt, comportant essentiellement trois peuplades, fragmentées en nombreuses tribus liées à une ville ou un village : une paysannerie flamande, un prolétariat wallon et une bourgeoisie citadine de langue française (surtout à Gand, à Bruxelles et à Liège). Dans les années 1960, les événement déclencheurs se succèdent : l’indépendance du Congo Belge, les marches flamandes sur Bruxelles, l’expulsion des professeurs et des étudiants francophones de l’Université Catholique de Louvain, qui devient exclusivement flamande, alors qu’elle avait été fondée en français en 1834.

 

La situation économique inverse complètement le rapport entre Flandre et Wallonie. Celle-ci se paupérise du fait de la fermeture des charbonnages et de la désindustrialisation qui en découle, alors que celle-là voit fleurir son activité industrielle grâce à son accès à la mer du Nord (ports d’Anvers et de Zébruges). L’élite de langue française prend alors vaguement conscience 1° de son infériorité numérique (grosso modo le rapport est de 6 à 4), économique et démographique (vieillissement des autochtones et immigrations non-européennes), 2° de sa petitesse par rapport à la France (le rapport est de 63 à 4), et 3° de son insignifiance dans un monde en pleine explosion démographique : 4 millions contre 4 milliards en 1980, et contre 7 milliards aujourd’hui ! Cette élite cherche dans son présent et son passé ce qui la distingue des autres, pensant trouver des racines à déterrer qui seraient des sources d’espoir pour un avenir objectivement de plus en plus incertain. Ceux qui cherchent cette spécificité, cette identité du Belge francophone, étant essentiellement des « littéraires » plutôt que des économistes, des scientifiques et des ingénieurs, souvent situés à gauche et donc viscéralement hostiles à l’industrie et au monde économique et surévaluant l’importance des faits culturels, vont chercher dans le peuple, dans les arts et dans les lettres. Ils ne trouveront RIEN. Mais ils ne peuvent se résoudre à définir le Belge par ce qu’il n’est pas, comme la « théologie négative » du Moyen Âge définissait Dieu par une collection de négations : non-mortel, non-visible, non-limité…

 

L’élaboration du mythe commence. On invente le mot « belgitude », comme « négritude », ce qui en dit long sur le traumatisme provoqué dans l’ « inconscient collectif » belge par la perte d’une colonie négro-africaine. Il y a quelque chose de commun (ce n’est pas le talent) entre Senghor et les inventeurs de la belgitude. C’est d’avoir compris qu’il y a des peuples inférieurs. Certes, pas par la race, mais par l’histoire. Il y a 60 millions de Français et plus. Il n’y a que 4 à 5 millions de Belges parlant plus ou moins bien le français. Cela ne peut se nier. Alors, ces Belges revendiquent leur petitesse, comme ces bossus qui exhibent leur bosse, et ils font des farces. Et, ayant peu de goût pour les choses de l’esprit, ils se complaisent dans l’alimentaire et le corporel.

 

On inventorie les grands hommes à la recherche de héros pour rédiger la Non-geste du Belge, et l’on découvre Jacques Brel et ses pleurnicheries, Simenon et son commissaire buveur de bière, Hergé et son Tintin qui habite dans un pays jamais nommé, Maeterlinck et son Prix Nobel reçu pour une œuvre sans valeur, Jean Ray et son fantastique – genre littéraire « mineur » s’il en est –, les plates bouffonneries de Poelvoorde, du Grand Jojo, de Sttellla, celles plus relevées, mais bouffonneries quand même, de Michel de Ghelderode. On se garde bien de mettre dans le même sac belgitudinal des personnages comme Zénobe Gramme, Ernest Solvay ou Jules Bordet.

 

Et le mythe devint, sinon réalité, du moins une source de profits bien réels pour ceux qui savent s’en servir. Une littérature insignifiante se développe, dans cette petite région du monde, subventionnée par un ministère de Communauté française de Belgique, qui n’a pas osé s’appeler ministère des Farces et Attrapes.

 

Voir A quoi pensent les Belges, Jourdan, Bruxelles, 2010.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Jacques Goyens 07/10/2011 09:42


Cher Jean,
J'ai lu et relu ton article, à la fois brillant et amusant. Je dois dire que je ne partage pas ton argumentation, et ceci pour deux raisons, l'une philosophique et l'autre historique.
1. Tu sembles affirmer que ce qui est petit n'est pas ou à tout le moins est insignifiant, ce qui revient au même. Je ne pense pas que tu irais jusqu'à prétendre que l'atome n'a pas de réalité. Et
l'individu Jean Baudet, qui ne représente que 1 sur 7.000.000.000 n'a-t-il pas de réalité?
Donc les Belges ou les Francophones de Belgique - l'argument vaut pour les deux - existent bien. Certes dans une proportion relative, mais non négligeable. Faute de quoi il faudrait aussi nier
l'identité corse, celle d'Israël et de bien d'autres petits pays ou communautés.
2. A supposer que la belgitude n'existe pas "naturellement", elle s'est forgée historiquement. Il est possible qu'elle soit appelée à disparaître, mais en attendant elle existe au moins depuis
1830. Ton ouvrage "A quoi pensent les Belges" en est un témoignage. Et peu importe ta sévérité à l'égard de certains Belges. Il y a des cons partout, même parmi les écrivains, je te l'accorde.
Bien à toi,
Jacques Goyens