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Jean C. Baudet

Pourquoi je suis si philosophe

1 Avril 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

J'avais quatorze ou quinze ans quand je lis, passionnément, le roman "La Nausée" de Jean-Paul Sartre, qui commence ainsi : "Le mieux serait d'écrire les événements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir clair. Ne pas laisser échapper les nuances...". Cette lecture fut un des événements les plus décisifs de ma vie, et en février 1962 je commence, comme Roquentin, à tenir un journal intime. En décembre 2010, après avoir noirci de mon écriture les pages d'une dizaine de cahiers (sur des cahiers d'écolier j'écris mon désespoir...), je décide de poursuivre l'exercice avec l'aide des moyens électroniques modernes, et je crée mon blog. Le fait est que tout concept a été produit, un jour ou l'autre, par la réflexion d'un penseur, et qu'il a atteint le concept en question par l'expression verbale : on pense avec des mots, en faisant des phrases. C'est pourquoi j'ai beaucoup écrit, dans mon journal d'abord, et parfois en élaborant des textes destinés à la publication. Pourquoi publier, d'ailleurs, car après tout qu'importe, si j'approche d'une quelconque vérité, pourquoi le dire à l'Univers, qui s'en fout probablement ? Mais il faut bien passer le temps, et je passe le mien à construire des phrases.

Je me souviens de la fin de l'automne, en 1977... J'ai trente-trois ans, une femme, une fille (Sylvianne), une maison, sise au 51 de la rue du Mail (à Ixelles), un emploi : je suis chercheur en biologie végétale à la Faculté Agronomique de Gembloux, où je travaille au sein de l'équipe de recherche de Guy Le Marchand. Je suis en excellente santé (en 1977...), j'ai une expérience pédagogique (j'ai enseigné la philosophie en Afrique pendant quelques années), et, comme on dit, j'ai l'avenir devant moi. Outre quelques publications scientifiques, j'ai deux textes à caractère philosophique à mon actif : "L'histoire des sciences dans l'enseignement" (Revue nationale d'Education du Burundi, 1969) et "Pourquoi discréditer la science ?" (Revue Générale, 1977). C'est le moment où va se décider mon avenir intellectuel et professionnel ! Certes, je suis passionné par les recherches de laboratoire, et rien ne me plaît davantage que de compter, grâce à un puissant microscope, les chromosomes d'une espèce végétale, ou d'identifier les flavonoïdes présents dans les feuilles de diverses espèces d'Eriosema ou de Vigna récoltées en Afrique. Mais quand j'ai montré qu'il y a du kaempférol chez Eriosema psoraleoides, puis chez Eriosema montanum, n'est-ce pas rouler vers je ne sais quel sommet le rocher de Sisyphe d'encore chercher s'il y en a chez Eriosema chrysadenium ? Je passe de longues heures à méditer. Vais-je poursuivre une carrière scientifique, ou vais-je revenir au questionnement métaphysique et à la philosophie ?

En octobre, ma décision est prise. Je vais abandonner les charmes du laboratoire et cesser d'étudier les phénomènes, et je vais me consacrer totalement à la recherche philosophique, et tenter de percer le secret des réalités nouménales ! Je prépare activement le lancement d'une revue, pour disposer d'une ressource financière et d'un lieu de publication. Car pour philosopher, il faut penser, et penser c'est écrire (voir ci-dessus). Ce sera Technologia (le premier numéro sort de presse en avril 1978). L'apport financier étant insuffisant, je lance un magazine pour ingénieurs, en mars 1979 (Ingénieur et Industrie). Je suis donc devenu philosophe (pour moi-même) et éditeur (pour les autres).

J'ai donc cherché les vérités nouménales depuis octobre 1977 jusqu'à aujourd'hui. J'ai avec ardeur complété mes lectures des grands philosophes, entamées quand j'étais étudiant à la Faculté Saint-Louis (très curieusement située au boulevard Botanique, à Bruxelles, comme si la botanique était le signe de mon destin), puis quand j'enseignais au Burundi. J'ai fondé quelques concepts (éditologie, STI, instrument...), mais je n'ai découvert qu'une vérité "apodictique", celle de ma propre existence (comme Roquentin), celle de "Moi". Je ne sais pas encore pourquoi ce "Moi" existe, et surtout j'ignore pourquoi il est voué à la souffrance. J'ai plus de 800 textes publiés à mon actif, dont une trentaine de livres (y compris trois ou quatre brochures de poésie). Je continue de penser, tant que la source nouménale (du latin numen, volonté mystérieuse) de mon "Moi" lui accorde les moyens de penser, c'est-à-dire de faire des phrases dans mon blog, destinées aux happy few qui le lisent, et qui ont sans doute un "Moi" comme moi, et qui s'apprêtent, comme moi, à souffrir les douleurs d'une fin de vie. Et je me dis que, commençant à vieillir, Jean-Paul Sartre a publié "Les Mots". Car nous n'avons que des mots pour essayer de répondre aux questions.

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