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Jean C. Baudet

Rue Croulebarbe (poème en prose)

17 Février 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie

Treizième arrondissement. Quartier des Gobelins. Et la rue Croulebarbe. L’aventure du savoir. Table de multiplication – protase et apodose – mitose et méiose – les gènes, l’acide nucléique, les enzymes, les protons, l’hydrogène et la force nucléaire, les suppurations, l’eczéma, les euglènes et les protozoaires, les paramécies, et la gravitation universelle, découverte ou inventée ou conjecturée par Isaac Newton, et expliquée ou décrite ou formulée par le grand homme dans son livre Philosophiae naturalis Principia mathematica paru à Londres en 1687. C’était le siècle de Racine et de Leibniz, qui avait fait paraître un texte bien intéressant, intitulé De geometria recondita et analysi indivisibilium atque infinitorum dans les Acta eruditorum, aux pages 292 à 300 de la livraison de juin 1686. Je me souviens fort bien de la typographie serrée des petits volumes des Acta, consultés à la Bibliothèque Nationale, c’était en hiver, dans le silence et la lumière jaune des lampes, avec déjà la nuit dehors.

 

Il y a bien longtemps.

 

J’aimais ces longues lectures calmes et l’aventureuse rencontre de tant de penseurs. J’aimais ces piles de livres vénérables, souvent fragiles, et la poussière brunâtre, collante, des vieilles reliures, qui se désagrégeaient aux pliures. Poussière qui salissait les mains et ornait de traînées brunes la chemise blanche du lecteur qui avait imprudemment porté la pile de livres anciens, depuis le comptoir de distribution jusqu’à la place qui lui était assignée, en serrant les ouvrages contre sa poitrine, en un geste instinctif pour alléger son fardeau. Une espèce de fierté, mêlée d’un mélange d’admiration, de nostalgie et de plaisir cérébral, m’envahissait chaque fois que j’avais sur ma table un vieux volume, plusieurs fois centenaire, à la très ancienne typographie, et où je retrouvais Leibniz, Pascal, Paracelse, Torricelli, tous ces prédécesseurs admirables de l’effort intellectuel et de la recherche du vrai. Parfois c’était l’exemplaire unique rescapé du temps que j’avais sous les yeux, que mes mains touchaient avec vénération. Je manipulais l’unique. C’était aussi l’éloignement, hélas momentané, des désillusions du monde ordinaire.

 

Il y a bien longtemps.

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