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Jean C. Baudet

Science et philosophie : un subtil distinguo

15 Août 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Science, #Philosophie

Je suis bien obligé de constater que même chez certains intellectuels une confusion règne à propos du sens des termes "science" et "philosophie". Je propose ici le résultat (évidemment provisoire et donc discutable) de mes travaux, sur une question qui me semble cruciale.

Le mot "philosophie" désigne une recherche entamée par Thalès vers 600 avant notre ère. La philosophie se distingue de tous les systèmes de pensée précédents (mythes, poèmes, religions, législations) par son rejet radical de toutes les traditions, et donc par sa volonté de s'efforcer de comprendre le monde (la physis) sans a priori, avec les seuls moyens de l'observation sensible et du raisonnement discursif. Le logos remplace le mythos.

Le mot "science" désigne une recherche, née au sein de la philosophie vers 1500. La science se distingue de la philosophie par la découverte et la mise en oeuvre d'un troisième moyen d'acquisition de savoirs, outre l'observation et le raisonnement : l'instrumentation. Il s'opère alors une distinction d'objet entre la philosophie et la science. Celle-ci est l'étude de "tout ce qui est accessible par les sens, éventuellement à l'aide d'instruments", ce que l'on appellera la matière. La philosophie devient alors l'étude de "tout", ce que l'on appellera l'Être ou le Réel. Ainsi, la science est une partie de la philosophie, comme la matière est une partie du Réel.

Le drame de la connaissance, c'est que grâce à l'instrumentation la science a pu faire des progrès immenses, élaborant des savoirs vérifiables et donc universalisables, alors que la philosophie (qui ne dispose, en 2014, que de l'observation et du raisonnement, comme au temps de Thalès) n'est pas (pas encore ?) en mesure de vérifier ses hypothèses.

Il importe de comprendre que la philosophie et la science qui en dérivent sont des recherches, des démarches, et non des doctrines comme le sont les religions et les idéologies. Toute proposition philosophique ou scientifique se présente donc comme provisoire, perfectible ou réfutable. Par contre, l'idée même de réfuter un dogme religieux ou un précepte idéologique est impensable. On ne discute pas l'islam ou le socialisme (voir le comportement de leurs défenseurs), alors que la Relativité, la Mécanique quantique, le Modèle Standard des particules, etc. sont l'objet de constantes révisions.

Il ne faut pas confondre la science avec le scientisme, qui est une idéologie. Il ne faut pas non plus prendre la science pour entièrement incertaine, parce qu'elle est perfectible. Des pans entiers de la science sont définitivement acquis : la marche des planètes autour du Soleil, le tableau de Mendéléev, l'atomisme, par exemple.

Il faut noter que les "sciences humaines" sont plus du coté de la philosophie (voire même de la littérature...) que de la science.

J'ai étudié la formation des mythes et leur élaboration en religions dans mon livre "Curieures histoires de la pensée" (Jourdan, Bruxelles), dans lequel je montre aussi comment la philosophie est née à Milet.

Il ne faut qu'observer la vie quotidienne (sans préjugés, ce qui est quand même difficile) pour comparer les acquis "positifs" de la science depuis 500 ans avec ceux de la philosophie depuis 2 600 ans !

Les deux plus grands philosophes de tous les temps sont Thalès (qui a eu le mérite de commencer) et Kant, dont la profonde méditation a conduit à comprendre que le phénomène (accessible par les sens) est connaissable et que le noumène ne l'est pas.

Pour info :                      

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences : 

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Daniel Pisters 29/08/2014 16:39

Ceci est remarquablement aphoristique: "Ainsi, la science est une partie de la philosophie, comme la matière est une partie du Réel."

Mais quand vous écrivez que la Philosophie a une sorte de faiblesse par son caractère non-vérifiable, je ne suis pas tout à fait d'accord. Je suis d'accord dans l'ensemble, mais en allant au fond
des choses,si j'ose dire,les mathématiques non plus ne sont pas vérifiables, sinon par elles-même (crise des fondements etc.). La Philosophie peut tout aussi bien se heurter au Réel que la Science
et être réfutée (Popper). Je pense que la différence Philosophie/Science ne réside qu'au niveau du formalisme plus précis pour la seconde. Et au-delà du formalisme, il n'y a par exemple pas encore
de véritables plans d'expérimentation pour valider la Pensée comme l'effet thérapeutique d'une molécule.

La différence n'est donc, en mon sens, qu'une question de degré. Je suis bien convaincu que vous en êtes parfaitement conscient mais vous êtes fort déterminé (à juste titre) par votre besoin
typiquement philosophique de catégorisation et donc de différenciation nette alors que les frontières relèvent plutôt de la Logique Floue.

Vous éprouvez le besoin (maniaquo-compulsif) très sain de ne pas tomber dans le flou artistique et, en effet, il suffit d'un peu de bon sens pour bien voir la différence entre Philosophie et
Science, mais leurs perspectives sont convergentes et pas seulement à l'infini.

La Philosophe est aussi fondamentalement un littéraire qui aiment les mots (peut-être autant qu'il les déteste). Les mots lui permettent de chosifier ses idées. C'est un Grand Fétichiste, autant
sinon plus que les poètes, puisque en général, ces derniers n'ont pas d'idées à préférer aux mots.

péhéo 16/08/2014 23:20

J'ai trouvé une très belle définition de la philosophie :
" Et ces questions sont ainsi faites que nous devons les poser, mais sans avoir les moyens d'y répondre : pour y répondre, il nous faut faire un très long détour. Et ce détour n'est rien d'autre
que la philosophie."
Louis Althusser Initiation à la philosophie (2014 p.45)