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Jean C. Baudet

Sur la fonction de l'Art

20 Janvier 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Art, #Editologie

L'éditologie propose de distinguer les productions intellectuelles de l'Humanité en deux ensembles épistémiques, la STI (Science-Technique-Industrie) et la Culture. De même que les diverses composantes de la STI sont articulées à partir de la Mathématique (J.C. Baudet : Mathématique et vérité, L'Harmattan, Paris), les différents produits de la Culture sont centrés sur un noyau dur, l'Art. On peut aussi bien reprendre la dichotomie des psychologues qui opposent l'intelligence compréhensive à l'intelligence émotionnelle. Mais reste la délicate question de la fonction de l'Art. A quoi ça sert ? Il semble évident (Pascal, déjà, l'avait noté, dans son analyse du divertissement) que l'Art, sous ses différentes formes, sert à sortir du Temps, à oublier le Réel, et à vivre le temps d'une symphonie ou de la visite d'un musée à se saturer l'esprit pour évacuer toute réflexion sur le Devenir. Sous les oripeaux du sublime, du splendide, de l'émotion esthétique, l'Art se présente comme un évacuateur d'angoisse, un écarteur d'anxiété, un remplaceur du Devenir effrayant par un Pays des merveilles qui fait oublier (d'où la relation découverte par les artistes d'avant-garde entre l'Art et les drogues psychotropes). Si la STI nous apprend la terrible loi de l'entropie et des dégradations inéluctables, l'Art nous promène dans les jardins du Rêve, de l'Amour, et des nuages qui passent là-bas, les beaux nuages, avec les fugues de Bach et les carrés de Mondrian.

Car nous le savons bien, que la condition humaine n'est pas d'être, mais de devenir, de sentir ses membres raidis petit à petit par le vieillissement, de se trouver - tôt ou tard - la peau couverte d'ulcères, d'escarres, de bubons, de chancres, de télangiectasies purulentes, d'eczéma, de purpura, de furoncles putrides, de pustules, de rougeurs au prurit infernal, de papules, de se transformer en pourriture, avec de la fièvre exténuante, des céphalées, avec l'humiliation de ses sphincters qui échappent à la volonté, avec les diarrhées, l'incontinence urinaire, le ptyalisme, baignant dans les excrétions, la bave, le pus et la sanie, avec des crampes qui taraudent cruellement les mollets, avec des douleurs fulgurantes dans le bas-ventre, un feu dévorant dans la poitrine, avec des vertiges, des pertes de mémoire, des vomissements, des tremblements incoercibles. Le cancer, le diabète, l'athérosclérose. Et les douleurs morales, en plus, comme si cela ne suffisait pas : la perte d'un ami, d'un conjoint, d'un enfant...

Chacun peut se demander s'il finira aveugle comme Jean-Paul Sartre, ou cancéreux comme Sigmund Freud.

Voilà la fonction psychique de l'Art : éviter de penser à demain. Quant à sa fonction sociale, elle est de réaliser le partage des émotions : quand on applaudit dans une foule, on ne pense pas. La fonction de l'Art ? Faire converger les regards vers le spectaculaire pour permettre le "vivre ensemble" dans l'oubli des futurs.

Voilà pourquoi les musiciens, les plasticiens, les poètes, les dramaturges et les comédiens détestent l'éditologie. Voilà pourquoi j'ai tant d'ennemis - ce qui est d'ailleurs la moindre de mes souffrances à venir. Aurais-je des contradicteurs assez indifférents aux souffrances humaines et au sérieux des douleurs pour affirmer que le cancer n'existe pas ?

L'éditologie tente (et continue de chercher, elle n'est pas un dogmatisme) de dévoiler la vérité du Réel. L'Art veut construire un monde où tout n'est qu'ordre et beauté. Mais c'est un monde imaginaire.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles)

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

 

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