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Jean C. Baudet

Sur une phrase de Gadamer

3 Janvier 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

La mission du philosophe n'est pas de dire la Vérité (qui la possède ?), ni de divertir le public par des histoires qui font rire (Molière, Jean-Marie Bigard) ou pleurer (Racine, Simone de Beauvoir), il y a des littérateurs et des humoristes et des cinéastes pour ça, bref tous les artifices de la "culture" (entertainment). Le rôle du philosophe est de dénoncer les illusions (y compris les illusions de la philosophie) et, mieux encore, d'expliquer au public les résultats de sa recherche - résultats qui sont proposés au public non comme des dogmes intouchables mais comme des possibilités d'accord entre les philosophèmes et le Réel. Car la Vérité (à chercher), c'est l'accord entre le sujet pensant et l'objet pensé, accord qui se fait (plus ou moins adéquatement) par le double truchement de la sensibilité et du langage. L'aventure déformante du passage ontologique objet --> sujet (ou monde --> conscience, selon le vocabulaire des phénoménologues) subit aussi les distorsions linguistiques du passage concept --> terme. D'où la lenteur, au cours des siècles, du progrès philosophique !

Hans-Georg Gadamer, en 1984, notait fort justement que "le langage n'atteint jamais au mystère ultime" ("Le défi herméneutique", Revue internationale de Philosophie 38 : 333). Dans le même article, il dit aussi : "la compréhension, à travers laquelle le Dasein se comprend dans son être et dans le monde (...) est l'être-au-monde même du Dasein". Il ajoute : "il n'existe pas de langage qui puisse circonscrire la pensée de façon définitive".

Triple distorsion donc du Réel (input) à la Philosophie la plus aboutie (output) : du noumène au phénomène (distorsion ontologique, enracinée dans les structures de l'Être), du phénomène à l'entendement (psychologique), de la pensée vécue à la conscience et à la communication (éditologique). La question de la Vérité devient donc celle de l'accord entre les phrases d'une pensée et la réalité nouménale. Cette Vérité ne peut être constatée par la présentation du noumène, puisque celui-ci est radicalement inatteignable (hypothèse de Kant), comme le contenu d'une boîte noire que l'on ne peut ouvrir. La Vérité est une contemplation de l'existant, c'est-à-dire la vérification vécue (mais toujours partielle : "la vie est courte") des propositions vraies, non dans leur propos même, mais dans leurs conséquences pratiques. On ne peut, par exemple, plus nier l'existence de l'électron, depuis que fonctionnent la radio, la télévision et les téléphones... On en revient au paradigme de la Science validée par la Technologie.

Alain Finkielkraut le dit excellement dans son beau et profond livre de 1987 (La défaite de la pensée) : "c'est dans la science et dans la science seulement, que l'homme se hausse au-dessus des schémas perceptifs déposés en lui par la collectivité dont il est membre".

Au fait, qui est cet homme capable de se hausser au-dessus des traditions de sa tribu ? En observant l'Actualité, on doit se demander si on le trouvera en Russie, en Centrafrique, au Mali, au Soudan, en Egypte, en Syrie, au Liban... Peut-être en Bretagne, ou en Wallonie ? Ou à Anvers...

Pour info :  

Librairie Filigranes (Bruxelles)

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Télé Bruxelles

www.telebruxelles.net/portail/emissions/magazines-a-voir-en-ligne/rencontre/21416-041012-jean-baudet

Canal C (Namur)

www.canalc.be/index.php?option=com_content&view=article&id=100001595:entree-libre-de-jean-baudet-&catid=114:entree-libre&Itemid=56

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philippe leuckx 03/01/2014 12:40

La philosophie, comme le disait notre cher Bachelard -dont tu revendiques sans cesse les options fondamentales - ne peut faire l'économie des avancées de la science et de la technologie pour
s'approprier le nouveau réel et l'analyser avec le recul nécessaire et suffisant.
Merci pour ce bel article...une fois de plus.
Philippe