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Jean C. Baudet

Un samedi soir, chez Hector (nouvelle)

24 Août 2014 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

Hector et Georges étaient assis face à face, confortablement, dans les deux meilleurs fauteuils de la bibliothèque, séparés par une table basse en acajou, qui soutenait deux bouteilles de pommard, deux verres, un ravier rempli de fromage jaune de Hollande découpé en petits cubes percés de minuscules bâtonnets, et la grande pièce n'était éclairée que par deux luminaires dont les rayons illuminaient les visages et faisaient scintiller les verres avivant le vermeil du liquide qu'ils contenaient. Mais la lumière n'atteignait pas les profondeurs de la salle remplie de livres et ne dissipait donc pas les ténèbres qui luttaient victorieusement, dans la moitié de la salle, contre le trop faible éclairage électrique. Ce fut peut-être l'erreur d'Hector de n'avoir pas allumé le plafonnier, et d'avoir laissé l'obscur et l'épouvante s'installer dans sa maison.

Hector expliquait à Georges, entre deux gorgées de bourgogne et pendant que son hôte grignotait le fromage avec entrain, les subtiles distinctions qu'il avait établies entre le savoir, la connaissance et la cognition, qui constitueront l'essentiel de son prochain livre, et il observait - tout en parlant et en buvant - la tête de Georges qui gonflait régulièrement. Au moment décisif et crucial où Hector devait passer du savoir acquis par la Sinnlichkeit d'Emmanuel Kant à la connaissance construite dialectiquement par l'esprit de Hegel, c'est-à-dire par le cogito cartésien, la tête de Georges avait déjà triplé de volume. Hector passa ses doigts écartés dans sa moustache mouillée par le vin, évaluait le temps passé en comptant les cubes de fromage non encore mangés par son ami, et tâchait de déterminer le moment où la tête de celui-ci atteindrait le volume critique et exploserait. Tout en grossissant des joues, du front, du menton, Georges continuait d'écouter et, en visiteur courtois, maintenait sur son visage déformé par le gonflement les signes de la plus vive attention. Il posait d'ailleurs parfois l'une ou l'autre question, mais sa tête continuait de grossir.

Hector devenait inquiet, et des idées loufoques se formaient en lui, l'idéation étant une oeuvre de l'ego cogitans, le moi pensant. La tête de son invité ne gonflait-elle pas à mesure qu'il y déversait des concepts ? Ou bien l'augmentation de volume était un effet d'une absorption irréfléchie d'une trop grande quantité de fromage ? Ou peut-être de vin ? Ou bien encore une entité maléfique, cachée dans l'ombre propice aux méfaits, avait-elle pris le brave Georges pour cible en bourrant sa cervelle d'illusions, de fantasmes et d'idées volumineuses ?

La première bouteille étant vide, Hector allait déboucher la deuxième quand la tête de Georges, qui avait presque atteint le plafond, éclata, répandant partout du sang, des fragments d'os et une répugnante bouillie de substance nerveuse, atteignant les rangées de livres et recouvrant d'une infâme sanie et d'une gluante horreur la petite table basse, les deux fauteuils de cuir beige, le corps décapité de Georges et celui, maintenant prostré et sans vie, du pauvre Hector qui avait, pour son malheur, percé le mystère du savoir.   

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Daniel Pisters 28/08/2014 15:47

Alors là bravo! L'ambiance feutrée au début me rappelle un peu celle de l'Ami de Monsieur V, puis c'est l'apothéose de l'ironie et de l'horreur. Bravo!

J'ai un autre problème. Ma boîte crânienne est assez solide pour contenir l'explosion de rationalité de mon ego. Mais celui-ci enfle au fil de ses pensées et donc implose. Je me neurones former des
agrégats compacts qui perdent leur caractère nécessairement filandreux de réseau. Les axones s'atrophient et les messages ne passent plus. Je me pétrifie dans ma Vérité Intérieure. Et comme un bloc
de ciment, je coule au fond de mon Moi. Toutefois, subsiste un vague espoir: le trou noir, le tourbillon libérateur formé par l'excès de densité. Par cette voie-là, impénétrable du Seigneur, je
vais m'écouler et me répandre dans l'infini. Mon implosion deviendra explosion et au lieu d'éclabousser le plafond avec des morceaux de mon crâne et de la gélatine qu'il protège trop bien, comme un
coffre son trésor au fond de la mer, j'ornerai l'Univers des nouvelles étoiles de ma Pensée.

Daniel Pisters 28/08/2014 15:45

Alors là bravo! L'ambiance feutrée au début me rappelle un peu celle de l'Ami de Monsieur V, puis c'est l'apothéose de l'ironie et de l'horreur. Bravo!

J'ai un autre problème. Ma boîte crânienne est assez solide pour contenir l'explosion de rationalité de mon ego. Mais celui-ci enfle au fil de ses pensées et donc implose. Je me neurones former des
agrégats compacts qui perdent leur caractère nécessairement filandreux de réseau. Les axones s'atrophient et les messages ne passent plus. Je me pétrifie dans ma Vérité Intérieure. Et comme un bloc
de ciment, je coule au fond de mon Moi. Toutefois, subsiste un vague espoir: le trou noir, le tourbillon libérateur formé par l'excès de densité. Par cette voie-là, impénétrable du Seigneur, je
vais m'écouler et me répandre dans l'infini. Mon implosion deviendra explosion et au lieu d'éclabousser le plafond avec des morceaux de mon crâne et de la gélatine qu'il protège trop bien, comme un
coffre son trésor au fond de la mer, j'ornerai l'Univers des nouvelles étoiles de ma Pensée.