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Jean C. Baudet

Une journée de philosophe

6 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Le jour paraît, il sort de son lit, se souvenant d'un titre de Jean-Edern Hallier : "Chaque matin qui se lève est une leçon de courage". Il se consacre à divers soins corporels, évoquant la sagesse romaine : "Primum vivere". Il appuie sur un petit bouton noir, dans sa salle de bains, et la musique envahit le local. C'est, somptueux et sublime, le premier mouvement du deuxième concerto pour piano de Rachmaninov (création à Moscou en 1901).

 

Petit déjeuner. Deux fines tranches de pain aux raisins copieusement enduites de confiture de fraises. Café. Déjà préparé et mis dans une bouteille isolante (système inventé par James Dewar en 1892) par sa femme, la même depuis 47 ans. Elle a déjà quitté la maison, pour une excursion en province, et reviendra le soir, sans doute fort tard.

Et maintenant, que vais-je faire (chanson de Pierre Delanoé, créée par Gilbert Bécaud en 1962). Assis à sa table de travail, dans la bibliothèque du deuxième étage, il voit le ciel gris et les briques humides des maisons d'en face, et se met à reprendre ses notes abandonnées hier soir pour le sommeil. Les rapports entre Henri Bergson et Edmond Husserl. La question qui l'occupe depuis des années de la relation entre l'émotion et l'intelligence. Elaborer quelques phrases, armé du Bon Usage (André Goosse), dans le silence et la grisaille. L'éthique du philosophe n'est pas d'être consolant, démocrate, progressiste, humaniste, consensuel ou compatissant. Son éthique est d'essayer d'être intelligent.

 

Grand déjeuner. Treize heures. Saucisse de porc et endives braisées, déjà préparées et qu'il suffit de réchauffer. Vin rouge (un minervois). Si la philosophie est la recherche du bonheur, il faut le chercher partout, en commençant par la cuisine. Sieste dans la vieille bergère en velours de lin cramoisi, avec pensées diverses, "pour bercer un coeur par de secrets accords" (Jean Kobs). Il se remet au travail, et classant ses fiches il trouve cette note, non datée: "Un poème est une conscience qui se donne à lire". Et il relit quelques pages des Méditations cartésiennes.

Et le soir est venu. Le soir revient toujours, du moins jusqu'à présent. Lumière électrique, achever la bouteille de minervois, manger un peu de fromage. Méditer encore, en relisant quelques fiches. Notamment celle-ci, avec "Vocabulaire" en vedette: "Un changement de vocabulaire suffit parfois pour comprendre, et notamment pour mettre en évidence la banalité de certains discours, rendus impressionnants par l'usage habile de certains termes. Par exemple, le "retour du spirituel", qu'est-ce d'autre que le "retour de l'ignorance" ? Et l'égalité de l'homme et de la femme devient celle, avec les termes convenables, du pénis et du vagin. Ainsi la politique (le "vivre ensemble" des hommes et des femmes) devient un problème d'embryologie.

Il se fait tard. Il n'attendra pas le retour de sa femme et, ayant soigneusement éteint toutes les lampes et manoeuvré les thermostats des radiateurs, il se met au lit avec la tête pleine de philosophèmes et de vigoureux adages. Il dort.

 

Le jour paraît, il sort de son lit, se souvenant...

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