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Jean C. Baudet

Yvette Conry et le materialisme

31 Juillet 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Yvette Conry (1930-1992) est un de ces philosophes français qui, manifestement influencés par les beaux travaux de Brunschvicg et de Bachelard, ont compris que la recherche philosophique a d'abord besoin d'épistémologie, et que celle-ci ne peut pas faire l'impasse d'une connaissance approfondie de l'histoire de la pensée scientifique. Décédée prématurément, Conry n'a pu achever une oeuvre qui se révélait prometteuse, et il faut savoir gré aux éditions L'Harmattan d'avoir eu la bonne idée de consacrer un beau volume de 280 pages, qui vient de paraître, à quelques inédits de cette intéressante philosophe et historienne des sciences. Les neuf textes rassemblés dans ce livre concernent certains aspects des fondements du matérialisme, depuis Paracelse jusqu'à la fin du XIXe siècle. L'ouvrage s'intitule "Matières et matérialismes - Etudes d'histoire et de philosophie des sciences".

L'érudition est parfaite, les spécialistes jubileront de pouvoir consulter 997 notes infrapaginales, et les analyses sont subtiles, profondes et intéressantes. Il y a bien sûr, comme nous le rappelle le titre, plusieurs matérialismes, et celui d'Epicure n'est plus celui d'Empédocle, et celui de La Mettrie n'est plus celui de Lavoisier, encore moins celui de Paracelse. Mais toujours il s'agit d'une ontologie qui ne reconnaît qu'une seule réalité, la "matière" (on peut dire aussi "ce qui est observable par les sens"), qui est une transposition conceptuelle de la sensorialité visuelle et tactile (principalement) hypostasiée en "substance". Le travail extrêmement précis et sérieux de Conry montre de manière très claire les rapports constants mais complexes entre la pensée "philosophique" et la pensée "scientifique", c'est-à-dire (selon nous) entre une réflexion qui se borne au rationalisme (Descartes en est l'exemple typique, avec son assimilation de la matière à l'étendue) et celle qui y ajoute les données de l'empirisme, ce qui donnera la "science" : les trois principes de Paracelse (sel, mercure, soufre), la masse inerte et la masse pesante de Newton, les "corps simples" de Lavoisier...

Une des études de Conry expose de manière magistrale les rapports entre la neuropathologie et le matérialisme au cours du XIXe siècle, qui renouvelle la question (qui remonte à la... Préhistoire) des rapports entre le corps et l'âme. Conry nous rappelle que les travaux de Gall puis de Broca (phrénologie puis localisations cérébrales) éclairent de manière cruciale la question du "spirituel", qui pour le matérialiste n'est rien d'autre que le "psychique", c'est-à-dire le neurologique.Selon une approche très bachelardienne, Yvette Conry montre fort bien comment la pensée sérieuse, en quittant les salons où l'on cause (et a fortiori les temples où l'on prie) pour rejoindre les laboratoires (Paracelse, Galilée, Boyle, Lavoisier...), est passée de la philosophie à la science, de la ratiocination à l'observation instrumentée, de la matière comme principe métaphysique à la matière comme objet d'observations, de manipulations et d'expériences. Comme tout bon livre d'histoire des sciences, Matières et matérialismes nous rappelle, bien à propos, que l'esprit humain progresse lentement, et qu'il ne progresse qu'en se méfiant de l'évidence, de l'intuition, de l'émotion et du rêve...

 

Pour info : Télé Bruxelles

www.telebruxelles.net/portail/emissions/magazines-a-voir-en-ligne/rencontre/21416-041012-jean-baudet

Canal C (Namur)

www.canalc.be/index.php?option=com_content&view=article&id=100001595:entree-libre-de-jean-baudet-&catid=114:entree-libre&Itemid=56

Librairie Filigranes (Bruxelles)

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

 

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