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Jean C. Baudet

Articles récents

Testament philosophique 1

8 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Voilà que je suis devenu vieux, malade, et très las, et mon oeuvre est inachevée ! J'ai publié une quarantaine de livres, qui sont autant de prolégomènes à la métaphysique future que mon esprit engendre peu à peu - à partir de tant de lectures ! - mais je n'ai plus en moi l'énergie nécessaire pour entreprendre l'opus ultime : l'exposé organisé et clarifié de ce que je pense. Le fameux démon de la perversité me suggère d'ailleurs l'inutilité de cette entreprise. A quoi a servi que Spinoza achève son Ethique, et que ses amis la publient après sa mort ? A quoi sert la recherche de la vérité, quand la majorité des hommes, pourtant munis généralement d'une cervelle, se complaisent dans les phantasmes de l'espérance et de l'imagination, et trouvent commode le slogan débile "à chacun sa vérité" ?

Eléments d'autobiographie (1944-1978)

Je vais donc, tant que je peux, livrer aux visiteurs de ce blog mes ultimes réflexions, qui auraient pu faire un dernier livre, en me méfiant des tentations ridicules et trompeuses de la littérature et, pis encore, de la logomachie prétentieuse et vaine des cuistres. Je le pensais déjà à vingt ans, je le pense encore cinquante années plus tard : on pense avec des mots, mais il ne suffit pas d'accoler des mots rares (voire des néologismes) pour bien penser.

J'ai commencé à penser à l'âge de quinze ans, quand je n'étais encore qu'un écolier à l'Athénée d'Ixelles, en région bruxelloise. Le professeur de morale, Pierre Le Grève (1916-2004), un pittoresque marxiste anti-stalinien, initiait ses élèves aux grandes idées de la philosophie, et je me souviens encore, comme si c'était hier, du plaisir intense que je pris à l'écouter exposer l'allégorie de la caverne de Platon, et de l'enthousiasme qui me bouleversait quand il comparaît avec finesse l'épicurisme et le stoïcisme. Le bruit courait que notre professeur prenait de grandes libertés avec le programme officiel, et qu'il enseignait des matières un peu trop avancées pour des galopins en classe de poésie ou de rhétorique, comme on disait à l'époque. Je me souviens également des cours passionnants de Maurice-Jean Lefèbve (1916-1981), qui enseignait la littérature française. Je me revois encore, avec une étonnante précision après toutes ces années, alors qu'il expliquait le Discours de la méthode, dialoguant avec lui au sujet du cogito cartésien.

Après mes études supérieures, je fus nommé, en 1968, professeur de philosophie au Burundi, dans le cadre de l'assistance technique belge aux pays sous-développés. J'enseignai pendant cinq ans (cinq belles années), jusqu'à ce que les relations diplomatiques s'enveniment entre le royaume de Belgique et le Burundi. Mon poste fut supprimé, et ma carrière d'enseignant prenait déjà fin ! Je me mis à exercer divers métiers, tout en continuant à consacrer mes loisirs à la réflexion philosophique. C'est ainsi que je fus botaniste au Congo ex-belge, puis chercheur en biologie à la Faculté Agronomique de Gembloux et à l'Université de Paris-VI, puis éditeur, puis journaliste. Je revins d'ailleurs à l'enseignement en 1985. Je donnai, pendant huit ans, deux cours dans le cadre du Programme inter-universitaire d'enseignement de 3ème cycle d'Histoire des sciences du FNRS (Fonds National belge pour la Recherche Scientifique). J'enseignais la Philosophie de la technique et l'Histoire de la profession d'ingénieur.

En 1978, alors que j'étais encore penché sur mes microscopes à la Faculté de Gembloux, je décidai de mettre fin à mes recherches sur la taxonomie et la génétique des plantes vivrières (légumineuses et graminées), pour revenir autant que possible au travail philosophique. Je fondai, avec ma femme Marianne Allard, une maison d'édition sise au 51 de la rue du Mail, à Ixelles, qui était mon domicile. Nous lançâmes une revue, Technologia, dont j'espérais faire un support pour mes recherches philosophiques. Mais de mes contacts avec les milieux universitaires belges il apparut qu'il serait plus rentable de consacrer la revue à l'histoire qu'à la philosophie, pour la raison simple (et désolante) que le Belge cultivé (il y en a) s'intéresse davantage aux faits concrets de l'histoire qu'aux réflexions abstraites de la philosophie. Ma revue fut donc dédiée à "l'histoire des sciences et de la technologie", d'où son titre. Elle cessa de paraître en 1989, en ayant été pendant quelques années la seule revue belge consacrée à l'histoire des sciences.

Mon idée de lancer un périodique d'histoire des sciences résulte principalement de trois lectures : Gaston Bachelard, Michel Foucault et George Sarton.

A suivre...

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Louis Savary, poete de Dieu

7 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poésie, #Religion

Le poète belge Louis Savary (né à Wasmes en 1938) vient de faire paraître un nouveau recueil Ite missa est aux éditions Les Presses Littéraires (Saint-Estève, 100 pages). Depuis 1960 – année de sa première publication –, Savary a produit plus d’une trentaine d’ouvrages, dans lesquels il maîtrise avec justesse (et avec ce qu’il faut de fantaisie) l’art délicat de l’aphorisme, de la maxime, de la phrase courte qui en dit long. Il prolonge ainsi avec bonheur une tradition d’écriture dense qui remonte aux sentences morales de La Rochefoucauld et aux pensées de Blaise Pascal. Les aphorismes de Savary ne sont pas que de simples jeux de mots qui s’adressent à la rêverie du lecteur, ébranlant phantasmes mirifiques et visions troubles. Ces aphorismes sont d’authentiques raisonnements qui s’adressent à l’intelligence et ici, contrairement à la mode postmoderne à laquelle Savary ne cède pas, le bon sens s’accorde toujours avec la rime. Il ne s’agit pas, comme chez trop de poètes contemporains, d’associer trois mots (parfois quatre !) incongrûment choisis pour étonner le lecteur par un « poème » qui ne dit rien, mais chaque phrase de Savary donne à penser. Certes, le poète reste au seuil de la philosophie, il se promène dans le labyrinthe des mots avec un joyeux plaisir, et dédaigne d’en trouver la sortie pour mêler ses réflexions aux syllogismes austères du philosophe. Mais cela est juste et bon : le poète est un artiste qui construit des phrases (des vers) avec des mots, ouvrant à la compréhension des concepts qui est l’objectif de la philosophie.

Et dans le présent ouvrage, Savary nous parle de Dieu en interprétant son silence : Dieu est une subtile coïncidence / entre le désir de l’homme / et son impuissance à l’assouvir. Ou encore : Dieu / des gens ne l’ont jamais cherché / ils l’ont trouvé tout de suite. Et encore ceci, particulièrement concis, et qui vaut toute une bibliothèque de théologie : Dieu existe-t-il ? / Dieu seul le sait !

Avec un peu de cet humour qui est, comme on sait, la politesse du désespoir, le maître ès aphorismes Louis Savary s’est fait, en une centaine de petits poèmes très brefs, théologien. Petits poèmes qui scandaliseront les bigots et les fanatiques, qui les liront comme autant de blasphèmes. Mais les seuls poèmes qui comptent n’ont-ils pas forcément quelque chose de blasphématoire ?

La couverture de ce beau livre est ornée d’un dessin qui évoque la balade des pendus de Villon, et porte une pancarte noire où est inscrit en grandes lettres blanches « Je suis poète ». Evidente allusion au terrorisme actuel d’inspiration religieuse, qui massacre les libres penseurs et assassine les vrais poètes.

Je ferais bien un aphorisme, à mon tour : Dieu est muet, mais est-il aussi sourd ? / N’entend-il pas les kalachnikovs qui tuent les chercheurs de vérité ?

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La philosophie et les sciences humaines

6 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Il ne faut pas confondre la philosophie et les sciences humaines. Le philosophe, d’une part, le psychologue, le linguiste, le sociologue, d’autre part, ne travaillent pas dans le même champ. Les sciences humaines se définissent par leur méthode (la méthode « scientifique ») et par leur objet : l’existence humaine terrestre, ce que l’on appelle aussi la « condition humaine ». Les sciences humaines donnent des limites à leurs recherches, se bornant à l’observable : les maladies mentales, les croyances religieuses, les productions textuelles, les organisations politiques, les échanges économiques, etc. Par contre, la philosophie n’a pas de méthode arrêtée – elle est en perpétuelle quête de moyens de connaissance – et son objet est l’existence humaine (le Dasein de Heidegger) sans limite d’horizon. Pour reprendre le vocabulaire heideggérien, les sciences psychosociales étudient les hommes en tant qu’étants, la philosophie étudie l’être des hommes. La dialectique de Hegel, la psychanalyse de Freud, la phénoménologie de Husserl, l’analytique existentiale de Heidegger, l’ontologie phénoménologique de Sartre, l’herméneutique transcendantale de Gadamer, la déconstruction et la grammatologie de Derrida (mais il ne s’agit peut-être que de philologie et de critique littéraire), l’archéologie des systèmes de pensée de Foucault (et l’éditologie qui s’y rattache par certains aspects), la prospection du plan d’immanence de Deleuze, sont autant de tentatives récentes pour construire de nouveaux chemins vers l’Être inaccessible par la méthode expérimentale (observation et réflexion). Chemins qui jusqu’à présent, selon un titre de Heidegger, n’ont « mené nulle part ». Car malgré deux siècles depuis la dissection dialectique de l’Esprit (Geist) par Hegel et ses émules, malgré un siècle de travaux exténuants pour arriver à dévoiler l’Être (Sein) par Heidegger et ses disciples, nous ne savons toujours pas si l’homme est autre chose qu’une « passion inutile » (Sartre), et si les hommes connaîtront une vie – délimitée ou éternelle – après leur mort.

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Histoire de la physique

1 Octobre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Physique, #Histoire

Histoire de la physique

La Physique est la plus formidable, la plus extraordinaire, la plus impressionnante réalisation de l'esprit humain. Non seulement elle rassemble dans un discours hautement sophistiqué (faisant appel au langage mathématique) d'innombrables savoirs vérifiés, mais elle fournit une description opératoire de l'Univers, jusque dans l'explication de ces phénomènes étonnants que sont la Vie et la Pensée, et elle est à l'origine de la Technologie.

La Physique est ainsi une source de réflexion incontournable pour le philosophe, dont les hypothèses épistémologiques doivent tenir compte des succès des physiciens. Pour comprendre comment la Physique "fonctionne", comment elle a été construite dans un mouvement de haute pensée multiséculaire, j'ai entrepris il y a quelques années l'étude critique de l'histoire de la Physique, véritable "noyau dur" de la Science. Soit dit en passant, c'est peut-être parce que Husserl a pris la Mathématique plutôt que la Physique comme point de départ de sa réflexion que la phénoménologie s'est enlisée dans le verbalisme et la logomachie.

J'ai donc publié, chez Vuibert (Paris), une histoire de la Physique en deux volumes (avant et après 1900) : Penser le monde (2006, 287 pages), Expliquer l'Univers (2008, 427 p.). Tout récemment, j'ai publié une nouvelle version de ce travail : Histoire de la Physique (Vuibert, 2015, 333 p.). Il s'agissait, en débarrassant mon exposé de détails dont seuls les spécialistes peuvent tirer profit, de faire apparaître le plus clairement possible le cheminement intellectuel des physiciens, et de mettre en évidence les particularités de l'esprit scientifique. Comment les hypothèses se forment, comment elles sont vérifiées ou rejetées, comment les théories se construisent, depuis l'encore naïve théorie des quatre éléments (de Thalès à Empédocle et Platon) jusqu'aux somptueuses doctrines en accord avec l'expérience que sont la Relativité, les Quanta, la Chromodynamique (particules élémentaires), l'Expansion de l'Univers... La Physique se révèle être la composante la plus solide (en 2015...) de la Civilisation, une des réalisations les plus admirables de l'espèce humaine, et parcourir son histoire est un régal pour l'intelligence.

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Histoire des mathématiques

27 Septembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Mathématiques, #Histoire

Histoire des mathématiques

En 2002, j'ai publié, chez Vuibert (Paris), un "Nouvel Abrégé d'histoire des mathématiques" de 336 pages. Après plusieurs nouveaux tirages, l'éditeur et moi-même avons décidé de publier une refonte complète de cet ouvrage, qui est disponible désormais sous le titre simplifié "Histoire des mathématiques" (352 pages). L'histoire de la connaissance des formes (géométrie) et des nombres (arithmétique) est celle des plus admirables, des plus enthousiasmantes, des plus étonnantes réalisations de l'esprit humain. Des plus décisives et importantes aussi, car les mathématiques sont la source originaire de la science et de la technologie, dont l'impact sur l'Humanité est considérable.

J'ai ainsi étudié l'invention de la Logique par Aristote, de l'Axiomatique par Euclide, de l'Algèbre par Diophante, de la Géométrie analytique par Descartes, du Calcul différentiel par Newton, du Calcul intégral par Leibniz, de la Théorie des groupes par Galois, de la Géométrie non euclidienne par Lobatchevski, de la Géométrie à n dimensions par Cayley, des Quaternions et des Vecteurs par Hamilton, de la Topologie par Listing, de la Logistique par Boole et Frege, de la Théorie des ensembles par Cantor et Dedekind...

Prenant conscience de la profondeur et de la fécondité de ces constructions intellectuelles éblouissantes, nous sommes consternés de découvrir, notamment dans les propos de certains politiciens, à quel point les rudiments les plus élémentaires de l'arithmétique sont ignorés, non seulement par les masses populaires, mais également par certains qui ne doutent pas d'appartenir à une "élite". Ils ne savent pas encore, après deux mille cinq cents ans de progrès mathématique, que ce que l'on a donné à l'Un, on ne peut plus le donner à l'Autre !

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Sur les migrants

26 Septembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Politique, #Religion

Il est désolant de constater à quel point les politiciens et les grands intellectuels sont aveuglés par l’émotion et la compassion dans leurs analyses prospectives des récents phénomènes migratoires. On ne réfléchit pas à l’impact possible sur l’Humanité et sur la Civilisation des migrations massives d’aujourd’hui et de demain vers l’Europe et l’Amérique du Nord avec des larmes dans les yeux parce que le cadavre d’un enfant s’est échoué sur une côte de Turquie, mais en regardant, sans crainte et sans haine, les statistiques et les données scientifiques de la démographie et de la géographie. Combien d’enfants sont morts, d’ailleurs, le même jour que le noyé de Turquie, sans que cela dérange les médias ? Car les statistiques sont là, depuis des décennies, et « donnent à penser », malgré les imbéciles qui prétendent qu’on « fait dire n’importe quoi aux données statistiques ». Vous trouvez que c’est n’importe quoi qu’il y a dans le monde, entre autres, 500 millions d’Européens et 1,5 milliard de musulmans ? C’est la compassion qui fait dire n’importe quoi ! Par exemple que c’est un devoir d’accueillir généreusement des millions de migrants. Mais qui impose ce « devoir » ? Ou que les Français du Sud ont accueilli les Français du Nord qui fuyaient l’armée allemande en 1940 (un intellectuel digne de ce nom peut-il comparer sérieusement l’accueil de Français par des Français et l’accueil par les Français de personnes pratiquant des langues diverses et des religions archaïques ?). Ou que l’arrivée massive de musulmans ne parlant que l’arabe est « une chance pour l’Europe », car ces malheureux vont créer des entreprises, donner de l’emploi aux Européens frappés par le chômage (depuis 1974), et apporter le trésor culturel de leurs rites et de leurs mythes. La droite est bête, et veut fermer des frontières impossibles. La gauche est sotte, et veut accueillir le plus de migrants possible.

Gouverner, c’est prévoir, et les politiciens et les grands intellectuels doivent analyser la situation à partir des données objectives, en imaginant des scénarios vraisemblables. Tout dépend, semble-t-il, en dehors de l’évolution du climat qui pourrait bien balayer les populations quelles que soient leurs convictions religieuses (le chrétien résiste-t-il mieux à la chaleur et aux inondations et tornades qu’un hindou ou qu’un bouddhiste ?), tout dépendra de l’évolution de l’OEI. L’islamisme va-t-il continuer à gagner du terrain, sur le plan militaire et dans les esprits ? Va-t-il « déstabiliser » (euphémisme politiquement correct) l’Occident et les ténèbres vont-elles engourdir le monde dans un Second Moyen Âge ? Ou l’islamisme finira-t-il par être vaincu, et l’islam purgé de ses démons deviendra-t-il une religion moderne, digne et respectable ? Après de tragiques convulsions, l’Humanité connaîtra-t-elle le Grand Bonheur Universel avec le « vivre ensemble » des croyants et des mécréants de toutes sortes ? Peut-on chercher la réponse dans les comparaisons historiques ? Le fascisme italien, le nazisme allemand, le stalinisme soviétique ont été vaincus. Mais à quel prix ? Le nazisme, par exemple, avait comme base démographique, source d’activistes et de combattants, les peuples germanophones. Quelle est la base démographique de l’islamisme ?

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Technique et ontologie

23 Septembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Technique

Technique et ontologie

On ne peut espérer réaliser le projet ontologique, c'est-à-dire la détermination de l'Être, que grâce au recours aux facultés cognitives de l'instance désignée par "on", formulation prudente pour dire le "moi" du philosophe, de son "esprit", puisqu'aussi bien le projet de connaître l'Être n'a de sens que s'il permet d'évaluer l'impact des propriétés de l'Être sur le futur du moi, futur qui se présente comme un paysage inconnu, inexploré, à découvrir, dont l'horizon cache toujours, malgré les progrès de l'esprit humain, un à-venir redouté. Depuis maintenant un peu plus de deux siècles, depuis les résultats navrants de la critique (Kant) qui situent désespérément le sujet à l'intérieur même de l'objet (et c'est plus qu'une intériorité topologique, c'est une appartenance consubstantielle, car il paraît difficile de soutenir que le sujet n'a pas sa source dans l'objet), la connaissance de l'Être est admise comme impossible, alors même que l'Histoire montre des territoires toujours plus vastes et plus profonds de l'Être soumis à la pénétration opérative de l'esprit de l'homme, qui par la Technique se soumet aux déterminations perçues et en reçoit en retour des effets prouvant l'adéquation de plus en plus parfaite des actions techniciennes et des résultats.

Il est vrai que la Technique n'atteint qu'une partie de l'Être, et que cette partie est peut-être, par on ne sait quel maléfice, justement la partie la moins significative des choses existant réellement (y compris leur source originaire). Il faut toutefois noter que cette partie de l'Être efficacement atteinte par la Technique correspond à de nombreux soucis non seulement de l'homme ordinaire des foules, mais aussi de l'intelligentsia la mieux éduquée. Reste que le choix ontologique (monisme ou dualisme) est à la fois impossible dans l'absolu et fortement éclairé par l'efficience technicienne. Le monde perçu (et maîtrisé par la Technique, justement parce qu'il est perceptible, qu'il donne prise aux stratégies de l'esprit) est certes étrange, jusqu'à l'absurde, mais n'en présente pas moins des cohérences qu'une herméneutique subtile doit reconnaître comme autant de signes. Et de quoi la Technique est-elle le signe ?

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Heidegger et l'oubli de l'Etre

17 Septembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Que veut dire Heidegger avec « l’oubli de l’être » ou, mieux, « l’oubli de la question de l’être », et pourquoi ne l’a-t-il pas dit clairement, comme on définit de manière univoque et compréhensible tout étant ? Parce que, justement, Heidegger a découvert la différence radicale entre l’être et les étants, entre les choses et la source jaillissante qui donne l’être aux choses qu’il appelle « étants », puisqu’elles sont, en effet. Le terme « être » renvoie à un concept plurivoque, et il faut (au moins) distinguer « l’ensemble des choses » et « l’origine de l’ensemble des choses ». Mais était-ce vraiment oublié, comme le prétend Heidegger, par Platon, par Aristote, et dès lors par toute la métaphysique occidentale ? L’ « être en tant qu’être » d’Aristote (to on è on) est-il vraiment de moindre qualité philosophique que le « Sein » de Heidegger, ou que la physis des philosophes présocratiques, qu’il admire tant ? Ou bien toute tentative d’explicitation de l’oubli de l’être serait-elle vouée à l’échec, par nature même de cet oubli, et le philosophe allemand refuse-t-il l’emploi de mots trop simples pour expliquer une conception trop complexe, trop mystérieuse, trop impénétrable, inaccessible à l’esprit humain, et faut-il parler de l’être (et a fortiori de l’oubli de l’être) en évitant la simplicité, qui enlèverait l’aura de « profondeur » (inaccessible aux hommes vulgaires non philosophes) à l’être, à propos duquel « il faut se taire », et l’être dans son acception heideggérienne devient-il alors comme les dieux auréolés de mystère des devins et des théologiens, dont on ne parle qu’en chuchotant ?

Les mots de la tribu sont-ils insuffisants pour dire aux hommes qu’il y a des choses, que ces choses « existent », et qu’on ne sait ni comment ni pourquoi ? Et d’ailleurs, comment Heidegger sait-il que l’être est « voilé », et que vaut le dévoilement qu’il nous propose, et qui est l’Art et la Poésie, autrement dit l’imagination inspirée, autant dire la révélation par une entité invisible – ce que les penseurs moins avancés que Heidegger appellent un ange ou un dieu ? Heidegger et ses émules disséquant le Dasein (l’être capable de poser la question de l’être) ou Aristote et ses successeurs observant la « nature » (un ersatz de l’être) : qui a raison ?

Heidegger, dans une œuvre abondante et superbe, ne pose-t-il pas, au fond, la question fondamentale de l’opposition entre le matérialisme et les idéalismes, entre une pensée qui ne trouve le « spirituel » nulle part et une conception qui invente des dieux et des valeurs (des êtres mystérieux) pour répondre aux angoisses de l’ignorance, non pas de ce qui est, mais de ce qui va advenir ? Car que révèle le « dévoilement de l’être », sinon des souffrances inéluctables qui, quoi qu’on fasse, finissent par nous assaillir ? Heidegger use d’un euphémisme pour définir l’homme un « être-pour-la-mort », c’est « être-pour-souffrir » qu’il fallait dire.

Heidegger en arrive à opposer l’Art et la Technique. Ici, je le rejoins tout à fait, avec ma propre terminologie, quand j’oppose la Culture à la STI (science-technique-industrie). Ce sont bien deux modes d’être pour le Dasein. Mais je pense – vilipendé, bien sûr, par tous les croyants, plus ou moins heideggériens – que l’Art est une illusion, un divertissement qui nous fait oublier l’être, et que c’est la Technique qui nous dévoile l’être, dans sa hideuse réalité. L’homme a beau passer sa vie au concert, au musée ou au bordel, il finit toujours dans un cercueil, après une agonie plus ou moins longue. Platon, Aristote et Heidegger sont morts.

Une vidéo de l'auteur à la librairie Filigranes, à Bruxelles :

https://www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Sur les Flamands et les Wallons

16 Septembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Belgique

Sur les Flamands et les Wallons

Dans mon ouvrage A quoi pensent les Belges ? (Jourdan, Bruxelles, 361 pages), je propose une analyse de l’évolution de la vie « intellectuelle » en Belgique, pointant évidemment la question linguistique, puisque, en Belgique comme ailleurs, on pense avec les mots de la tribu. Lors de l’accès à l’indépendance des Belges, en 1830, ceux-ci parlent soit le français, soit des patois ou dialectes flamands, brabançons, limbourgeois, wallons, picards… En simplifiant, on peut nommer trois langues vernaculaires principales (français, flamand, wallon) et une langue véhiculaire (français). Donc trois communautés principales – française, flamande, wallonne –, si l’on veut bien entendre par « communauté » tout groupe humain dont les membres peuvent communiquer, grâce au partage d’un même idiome.

Voici un extrait de mon livre, où il est question de l’écrivain Eugène Baie (1874-1863), né à Anderlecht (Bruxelles), et plus particulièrement de son étude L’épopée flamande, parue en 1903.

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Dans cet ouvrage, l’auteur propose une relecture émue de l’histoire, pour assister à la formation de la Flandre, en remontant jusqu’aux temps préhistoriques, ce qui est justifié comme suit : « C’est pendant qu’un peuple se conforme à la brutale empreinte de son milieu d’élection que sa façon de sentir nous apparaît avec le plus de relief ». Et de conclure : « comme le Flamand s’est dégagé, peu à peu, du Conquistador germain, la Flandre s’est dégagée de l’océan ».

Les conceptions de Baie conduisent à une vision de la Belgique du début du XXe siècle diamétralement opposée à celle, par exemple, d’un Edmond Picard. « Définitivement », affirme Baie, « les petites civilisations de la Flandre, de la Wallonie et, en fin de compte, de la Néerlande avortent dans l’impossibilité où elles se trouvent de concilier leurs énergies ou de discerner les moyens d’y réussir ». Il y a décidément, ajoute-t-il, « dans les provinces belges, deux races entre lesquelles se consomme un irréductible divorce de mœurs, de caractères, de langues ». Et il précise : « de souche germanique, la race flamande virile, combative, réfléchie, conserve, de ses jours de splendeur, une langue et des traditions ; d’essence latine, la race wallonne laborieuse, versatile, prompte à l’enthousiasme, a trop souvent cédé aux dépens de ses intérêts à la générosité de ses impulsions émotives. Leur génie s’est d’ailleurs traduit différemment : l’énergie du Flamand, expansive et panthéiste, s’est figée sur la toile, en la violence du geste ; la frivolité du Wallon, imaginative et primesautière, accessible à toutes les subtilités élégantes des Latins, s’est énoncée musicalement en la grâce des fioritures. Des origines, des sensibilités (… diverses font que…) la constitution du pays est fondée sur une compétition d’intérêts ».

Une telle présentation peu nuancée des Flamands et des Wallons serait considérée aujourd’hui comme un « cliché ». Il est intéressant de savoir, me semble-t-il, que le cliché date de plus de cent ans.

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Les inventions qui changerent le monde

12 Septembre 2015 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Technique, #Science

Les inventions qui changerent le monde

Si l'on prend le terme "culture" dans son sens le plus large, il désigne l'ensemble des productions intellectuelles d'un groupe humain. Les productions matérielles ne se distinguent pas selon les groupes, tous les hommes produisant du gaz carbonique, de la sueur, de l'urine et des excréments. Exemples de productions intellectuelles ou culturelles : les chapeaux pointus des Chinois, les frites à la mayonnaise des Belges, les mosquées des musulmans, la poésie des diverses communautés linguistiques, la biologie moléculaire des Américains, la musique des compositeurs allemands, le structuralisme des intellectuels français freudo-marxistes... Pour déterminer si "toutes les cultures se valent", il faut donc comparer l'impact sur l'Humanité des diverses innovations nées au sein des diverses cultures. Dans mon livre Les plus grandes inventions (La Boîte à Pandore, Paris), j'ai étudié une centaine d'inventions et de découvertes suffisamment importantes pour avoir changé la condition de vie des hommes. On ne peut nier l'importance, pour la vie même des êtres humains, de la découverte de la domestication du feu, ou de l'invention d'Internet, ou de l'invention du chemin de fer.

Les innovations les plus décisives, celles qui contribuèrent au processus d'hominisation (passage très lent, et en fait inachevé, du passage de la bête à l'homme), sont les plus anciennes, et on ne connaît pas les inventeurs : outil, feu, langage, agriculture, écriture... Quant aux inventions les plus récentes, il faut bien admettre qu'elles furent faites en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Il est étonnant de remarquer que, pendant l'Antiquité, les Grecs inventèrent beaucoup et les Romains inventèrent fort peu. Par innovation, j'entends les inventions et découvertes scientifiques et techniques, les seules qui influencent les conditions de vie (c'est bien le cas de l'imprimerie, de l'avion, des antibiotiques, etc.). Les "innovations" artistiques et littéraires n'ont pas ce pouvoir de "changer le monde", et les inventions de la symphonie, de la peinture abstraite, de la prose poétique, du surréalisme, du dodécaphonisme, du roman policier, aussi admirables et surprenantes furent-elles, n'ont en rien changé la vie des gens.

Alors, pour savoir si "toutes les cultures se valent", il faut, débarrassé de tout préjugé, libéré de toute idéologie, évitant tout sentimentalisme, écouter sereinement les enseignements de l'Histoire.

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