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Jean C. Baudet

Articles récents

Bachelard, Sarton, Popper et Gille

25 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Quand on a consacré sa vie à l'étude historique et critique de la pensée des autres, il peut sembler légitime de s'intéresser à l'histoire de sa propre pensée. Et je me dis que 47 ans séparent ma lecture (en 1966) décisive des oeuvres de BACHELARD du moment présent, ce qui correspond à peu près au temps qui sépare le Discours de la méthode de Descartes (1637) de l'exposé par Newton (1687) de sa théorie de la gravitation universelle. Ai-je avancé autant, pendant un demi-siècle, depuis ma jeunesse, que la science balbutiante de 1637 devenue la multiple splendeur des équations de Newton qui décrivent la marche du monde ?

En 1966, donc, je découvre les beaux livres de Bachelard. J'apprends ainsi que pour comprendre la valeur de la science il faut en connaître l'évolution. Je me lance dans l'étude des travaux des historiens de la science, René Taton, Alexandre Koyré, quelques autres, et surtout George SARTON. Je m'initie également au positivisme logique : Russell, Schlick, Carnap, et j'apprends avec POPPER que la clé de l'épistémologie est la vérifiabilité, critère de scientificité.

Mais Popper n'est pas allé assez loin dans sa réflexion, il néglige - comme tant de philosophes du XXe siècle - la technique, et il ne voit pas que la vérification n'est possible qu'à l'aide d'instruments. Je découvre alors, avec GILLE, l'importance des ingénieurs de la Renaissance, et en 1978 je propose le concept de STI. En 1984, je développe les premiers linéaments du concept corrélatif d'éditologie. Mes travaux me conduiront à entamer, en 2002, la publication d'une "Histoire générale de la science et des techniques" (9 volumes parus chez Vuibert). En 2010, j'entame la publication d'une "Histoire générale des religions et de la philosophie" (1 volume paru, chez Jourdan, sous le titre Curieuses histoires de la Pensée).

Et si mes travaux m'ont mené un peu plus loin que Bachelard, Sarton, Popper et Gille, proposant un positivisme "éditologique" prolongeant le positivisme logique, c'est évidemment, comme disait l'autre, parce que je suis un nain juché sur les épaules de géants.

 

Pour info : Télé Bruxelles

Canal C (Namur)

www.canalc.be/index.php?option=com_content&view=article&id=100001595:entree-libre-de-jean-baudet-&catid=114:entree-libre&Itemid=56

Librairie Filigranes (Bruxelles)
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La pensée et les bons sentiments

16 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Il est extrêmement difficile de penser. Une des grandes questions de l'épistémologie est de déterminer à quel point les sentiments et l'émotion (et donc les idéologies et les convictions) altèrent l'intelligence.

Si je dis qu'en retirant toutes les billes contenues dans un sac je finis par avoir un sac vide, je serai, je crois, compris et approuvé par tous, même par de jeunes enfants.

Si je dis la même chose en utilisant le langage algébrique, j'aurai " x - x = 0 ", ce qui est encore compris et admis par tout le monde, les notions d'algèbre nécessaires étant vraiment élémentaires et connues par tout adulte bien éduqué.

Si je dis qu'à force de pêcher des thons rouges il n'y aura bientôt plus de thons rouges dans les mers, je me ferai encore approuver, même par les amateurs de poisson.

Mais si j'écris quelque part que si tous les malheureux se suicidaient il ne resterait plus que des gens heureux sur la terre, je suis persuadé que cela provoquerait l'indignation de quantité de braves gens et que je recevrais des injures des bons humanistes. Et pourtant, quel que soit x, on a TOUJOURS : x - x = 0 !!!

Je ne sais pas si l'on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments, mais il me paraît acquis qu'avec des sentiments - bons ou mauvais - on ne peut pas faire de la bonne philosophie.

 

Penser, c'est OSER réfléchir CONTRE ses propres sentiments, écrire c'est OSER dire ce que l'on pense CONTRE les sentiments d'autrui.

 

Reste à distinguer la raison et le coeur. Mais cela, comme disait Husserl, nous conduit à des abîmes de difficultés.

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La Chute d'Icare et la pauvreté

15 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

J'ai, il y a quelques jours, regardé une émission de télévision qui m'a appris que des chercheurs de l'IRPA (Institut de Recherches sur le Patrimoine Artistique de la Belgique) avaient découvert que le célèbre tableau "La Chute d'Icare" avait été peint environ 30 ans après le décès de Breughel, et ne pouvait donc pas lui être attribué, comme le veut la tradition. Voilà une découverte sensationnelle, qui fait accomplir par la Civilisation un bond prodigieux ! Les spécialistes de l'IRPA ont notamment appliqué les coûteuses méthodes de datation basées sur la dendrochronologie et sur la radioactivité du carbone-14. Je suis évidemment ébloui par cette immense avancée du savoir humain, et je m'interroge. Je croyais qu'en Belgique la Recherche était financée par l'Etat pour explorer de nouveaux marchés pour les entreprises belges, pour mettre au point de nouveaux procédés industriels pour relever la compétitivité des entreprises belges, et pour inventer de nouveaux produits pour améliorer la rentabilité des entreprises belges, dans un pays où la pauvreté gagne du terrain chaque jour. Cela à cause d'une immigration non contrôlée et du fait des difficultés grandissantes qu'éprouvent les entrepreneurs belges à dégager du profit : concurrence étrangère, augmentation constante des coûts salariaux, complexification insensée des réglementations dans tous les domaines. Il y eut plus de 11.000 faillites en Belgique en 2012. Cela montre à quel point il est devenu difficile de "créer des richesses" dans le pays de Breughel, devenu le pays de Magritte !!! Car il n'y a que les entreprises qui peuvent dégager des moyens financiers pour lutter contre la pauvreté - l'Etat ne trouvant de ressources que par l'impôt des entreprises et des particuliers qui travaillent dans ces entreprises... L'argent public (celui qui sert pour nourrir la famille royale ou pour financer l'IRPA et les CPAS) n'a QU'UNE SEULE SOURCE : LES ENTREPRISES...

Certes, il faut lutter contre l'obscurantisme (et contre le terrorisme qui en découle). Mais l'ignorance ne consiste pas à méconnaître les auteurs des tableaux célèbres, mais à croire que l'on peut augmenter l'emploi en diminuant par des lois le temps de travail, à croire que l'on lutte contre le chômage en imposant à la jeunesse l'apprentissage de langues étrangères, à croire que le cannabis est moins nocif que le tabac, ou à ignorer qu'il y a des différences hormonales entre les hommes et les femmes.

Pour info : Télé Bruxelles

Canal C (Namur)

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Louis Savary poète de la vie et de la mort

10 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

On dit, à juste titre, que Georges Simenon est le maître (belge) du Policier. On dit que Jean Ray est le maître (belge) du Fantastique. On dit qu'Hergé est le maître (belge) de la Bande dessinée. Il faudra, un jour, que l'on dise que Louis Savary est le maître belge (il est né à Wasmes) de l'Aphorisme. En effet, il a donné au monde de nombreux recueils de maximes, de sentences, c'est-à-dire de formules chargées de peu de mots et de beaucoup de sens, ce qui contraste heureusement avec certaines productions discursives lourdes de mots (de "signifiants") et peu chargées de sens (de "signifiés"). Et de l'aphorisme à la poésie il n'y a pas loin, puisque, au fond, la poésie n'est rien d'autre que l'art de dire beaucoup en peu de mots, et en jouant des ambivalences du rapport entre signifiant et signifié. Ou encore, on peut dire que la poésie est un jeu verbal dans lequel les signifiants sont hissés à la dignité de signifiés. Un jeu signifiant-signifié, qui est aussi un jeu entre la vie et la mort, entre le rêve et la réalité, entre le singulier du poète et l'universel de la condition humaine.

 

Tout cela apparaît très clairement dans le dernier livre de Louis Savary (octobre 2012), qui est un recueil de poèmes : "Un poème nous sépare" (éditions Les Presses Littéraires, Saint-Estève, 100 pages). Des poèmes courts comme des aphorismes, mais pleins de lumière, contrairement à une grande partie de la poésie belge contemporaine, minimaliste, pompeuse, prétentieusement hermétique, tout simplement snob, incolore, insipide et inodore, faite de mots assemblés pour ne rien dire, ou "quelque chose comme ça". Et les poètes concernés par cette pratique (et consternants) s'étonnent de ne pas trouver de public, et sollicitent l'argent public d'un sous-Etat (la Wallonie-Bruxelles) pour financer l'édition de leurs vaines plaquettes !

 

Mais revenons au recueil de Savary, petite manifestation de poésie authentique, c'est-à-dire d'expression claire et distincte de la difficulté d'être et de la volonté de vivre :

 

"je ne dis pas la poésie

comme on dirait la messe

je ne la chante pas

comme une litanie"

 

Être et vivre, c'est-à-dire exulter et attendre de mourir. Voilà le sens profond, vécu par des milliards de "semblables" et dit avec bonheur (sombre bonheur, comme le soleil noir de la mélancolie de Nerval) par les meilleurs poètes, dont Louis Savary :

 

"allons à l'essentiel

apprenons par coeur

ce poème sans pareil

qui coule dans notre sang"

 

En lisant Savary et en tentant de dire tout le bien que j'en pense, je me dis que la critique littéraire et l'épistémologie sont deux exercices parallèles, car il s'agit toujours de prendre les mots (ceux de la Littérature ou ceux de la Science) pour ce qu'ils sont, des moyens désespérants (par leurs insuffisances) pour dire le Réel, que ce soit sous la forme de poèmes ou de théorèmes.

 

Et quoi de plus proche du Réel qu'un des derniers poèmes du recueil de Savary :

 

"le poète a vécu

la Poésie ne lui doit rien

me souffle déjà la mort

qui sait que j'ai fait mon temps". 

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Jean-Alexis Mfoutou, le français, le Congo

8 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la lecture (bien intéressante !) du livre richement documenté de Jean-Alexis Mfoutou, qu'il vient de publier : "Histoire du français au Congo-Brazzaville" (L'Harmattan, Paris, décembre 2012, 211 pages). Le professeur Mfoutou enseigne la sociolinguistique à l'Université de Rouen, un des grands centres de la linguistique française - je me souviens avec émotion du professeur Louis Guespin (1934-1993) que j'y ai connu et qui m'avait invité à y donner des conférences - vingt ans, déjà !... J.A. Mfoutou est spécialiste des langues bantoues et spécialement de la polyglossie, c'est-à-dire des langues en contact, et c'est en spécialiste qu'il nous explique, dans son beau livre, la situation du français dans le Congo ouvert à la Civilisation (ouverture non sans douleur, comme toute naissance) par Pierre Savorgnan de Brazza. On sait en effet que c'est en 1880 que les Français, par l'exploration aventureuse de de Brazza, pénètrent dans les territoires voisins du grand fleuve Congo, à l'Ouest. On sait aussi que, à l'Est, un autre explorateur va fonder ce qui deviendra le Congo belge. Au Congo de l'Ouest, les Français rencontrent de nombreuses langues (que Mfoutou appelle "ethniques"), parmi lesquelles le lingala et le kituba sont les plus importantes. Il y a aussi le téké, le kikongo, et une quarantaine d'autres idiomes (Mfoutou ne donne pas le nombre exact). Mais aucune de ces langues ne connaît l'écriture, et le français s'impose comme moyen de communication. Comment ne pas comprendre que le français, importé d'un pays où l'on connaît la boussole et l'imprimerie, le télescope et le microscope, la machine à vapeur, le moteur électrique, la photographie, les premières automobiles, le télégraphe et le téléphone, la pince à linge et le presse-citrons, va s'imposer à des peuples encore dans l'oralité, et surtout comment ne pas voir que des langues sans littérature écrite ne pouvaient que s'effacer face à une langue richement dotée de textes prestigieux depuis la "Cantilène de sainte Eulalie", c'est-à-dire depuis mille ans ? Certes, les aléas de l'histoire auraient pu faire que le Congo parle l'anglais (qui possède plus de 250 mille mots, quand le français n'en a qu'à peine 100 mille...) ou le belge, encore faut-il savoir que, en 1880, la langue belge n'était autre que le français, que les Belges cultivés parlent depuis le Moyen Âge.

 

Avec toutes les ressources de la linguistique (et notamment de l'analyse phonétique), Mfoutou détaille l'évolution du français au Congo depuis le temps de de Brazza jusqu'à notre époque de mondialisation. Il expose notamment l'échec de certaines élites congolaises d'avoir voulu éliminer, à partir de 1969, le français (langue "colonisatrice" !) au profit d'une langue locale. Mais laquelle ? Une grande partie du livre est consacrée à la création lexicale au Congo-Brazza, et les amateurs de lexicographie, de terminologie ou d'exotisme linguistique savoureront des mots congolais comme "cama'membre" (contraction de camarade membre du même parti), "boukouter" (profiter), "tribucratie", "tribaliser", "dévierger" (dépuceler), "bougiste" (membre de la secte du prophète Zéphyrin Lassy, où l'on utilise copieusement des bougies pour honorer le Seigneur), ou encore "champagné", qui désigne une "personne opulente proche du pouvoir, qui s'est enrichie malhonnêtement en touchant des pots-de-vin". Et j'ai bien aimé "hélicoptère" : "personne qui court les aventures galantes".

 

A la page 204, le professeur Jean-Alexis Mfoutou exprime une intéressante conviction : "Le défi de toute vie humaine comme de toute société, c'est d'arriver à établir la cohabitation dans la communication". C'est l'évidence, il n'y a de communauté humaine, de commune union, de communion, qu'entre des hommes qui peuvent et qui veulent communiquer, c'est-à-dire qui partagent, sinon toutes les mêmes valeurs, au moins la même langue. Cela pose la question de l'avenir de la langue française non seulement au Congo de l'Ouest, mais aussi au Canada, en Seine-Saint-Denis, à Anvers, à Gand... Cela pose la question - ô combien délicate - de la valeur comparée des langues, et donc des cultures. Je ne connais pas l'avenir, et le professeur Mfoutou non plus. Mais l'on peut se demander pourquoi le latin de Jules César s'est imposé non seulement aux valeureux Gaulois, mais en outre aux Belges (les plus braves - fortissimi - de tous les peuples de la Gaule, Jules dixit). Cela aide, me semble-t-il, à comprendre pourquoi le français, pour le moment, s'impose aux Congolais et à de nombreux autres Africains. Et cela aide à imaginer l'avenir. Ne soyons pas, pour utiliser la richesse lexicale de Brazzaville, "tribalistes" ou"tribucrates", et pensons à l'universel. Car, et Mfoutou le note à plusieurs reprises, le français est une ouverture sur le monde, sur la modernité, sur la Civilisation, sur les valeurs humaines les plus précieuses. Evidemment, il n'y a pas que le français et, avec ses 250 mille mots, l'anglais ouvre aussi sur le monde, sur la diversité centrifuge et sur l'universel centripète.

 

Mais pourquoi ont-ils voulu, à Babel, construire une aussi grande tour ?...

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Une journée de philosophe

6 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Le jour paraît, il sort de son lit, se souvenant d'un titre de Jean-Edern Hallier : "Chaque matin qui se lève est une leçon de courage". Il se consacre à divers soins corporels, évoquant la sagesse romaine : "Primum vivere". Il appuie sur un petit bouton noir, dans sa salle de bains, et la musique envahit le local. C'est, somptueux et sublime, le premier mouvement du deuxième concerto pour piano de Rachmaninov (création à Moscou en 1901).

 

Petit déjeuner. Deux fines tranches de pain aux raisins copieusement enduites de confiture de fraises. Café. Déjà préparé et mis dans une bouteille isolante (système inventé par James Dewar en 1892) par sa femme, la même depuis 47 ans. Elle a déjà quitté la maison, pour une excursion en province, et reviendra le soir, sans doute fort tard.

Et maintenant, que vais-je faire (chanson de Pierre Delanoé, créée par Gilbert Bécaud en 1962). Assis à sa table de travail, dans la bibliothèque du deuxième étage, il voit le ciel gris et les briques humides des maisons d'en face, et se met à reprendre ses notes abandonnées hier soir pour le sommeil. Les rapports entre Henri Bergson et Edmond Husserl. La question qui l'occupe depuis des années de la relation entre l'émotion et l'intelligence. Elaborer quelques phrases, armé du Bon Usage (André Goosse), dans le silence et la grisaille. L'éthique du philosophe n'est pas d'être consolant, démocrate, progressiste, humaniste, consensuel ou compatissant. Son éthique est d'essayer d'être intelligent.

 

Grand déjeuner. Treize heures. Saucisse de porc et endives braisées, déjà préparées et qu'il suffit de réchauffer. Vin rouge (un minervois). Si la philosophie est la recherche du bonheur, il faut le chercher partout, en commençant par la cuisine. Sieste dans la vieille bergère en velours de lin cramoisi, avec pensées diverses, "pour bercer un coeur par de secrets accords" (Jean Kobs). Il se remet au travail, et classant ses fiches il trouve cette note, non datée: "Un poème est une conscience qui se donne à lire". Et il relit quelques pages des Méditations cartésiennes.

Et le soir est venu. Le soir revient toujours, du moins jusqu'à présent. Lumière électrique, achever la bouteille de minervois, manger un peu de fromage. Méditer encore, en relisant quelques fiches. Notamment celle-ci, avec "Vocabulaire" en vedette: "Un changement de vocabulaire suffit parfois pour comprendre, et notamment pour mettre en évidence la banalité de certains discours, rendus impressionnants par l'usage habile de certains termes. Par exemple, le "retour du spirituel", qu'est-ce d'autre que le "retour de l'ignorance" ? Et l'égalité de l'homme et de la femme devient celle, avec les termes convenables, du pénis et du vagin. Ainsi la politique (le "vivre ensemble" des hommes et des femmes) devient un problème d'embryologie.

Il se fait tard. Il n'attendra pas le retour de sa femme et, ayant soigneusement éteint toutes les lampes et manoeuvré les thermostats des radiateurs, il se met au lit avec la tête pleine de philosophèmes et de vigoureux adages. Il dort.

 

Le jour paraît, il sort de son lit, se souvenant...

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Alain Firode et Karl Popper

2 Janvier 2013 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je viens de terminer la lecture de l'excellent livre d'Alain Firode, maître de conférences à l'Université d'Artois : "Théorie de l'esprit et pédagogie chez Karl Popper" (L'Harmattan, Paris, 2012, 147 pages). C'est tout à fait passionnant ! Firode nous explique, se basant sur une bonne documentation et exploitant toutes les ressources de l'analyse philosophique, comment, au cours des années 1925 à 1934, Karl Popper est passé de la psycho-pédagogie à l'épistémologie, plus précisément comment il est passé de la question psychologique de l'apprentissage (scolaire) à celle, logique, de la découverte (scientifique). Ce qui a amené le grand philosophe juif autrichien (qui deviendra britannique) à construire une théorie de l'esprit, passant de la métaphore du seau (l'esprit que l'on remplit de savoir comme un récipient, dans la tradition de l'empirisme de John Locke et de David Hume) à celle du projecteur : l'esprit est considéré comme actif, focalisant son attention sur l'objet à connaître à l'aide de ses propres structures (ou "catégories", pour reprendre le terme de Kant). Ces considérations sont évidemment d'un grand intérêt pour les pédagogues, et Firode, malicieusement, ne rate pas l'occasion de se moquer gentiment de la méthode "rénovée" de la pédagogie "active"...

 

Le passage de la psychologie à l'épistémologie est bien sûr nécessaire - ce fut aussi le chemin pris par Edmond Husserl, fondateur de la phénoménologie, concurrente du positivisme logique de Popper (et du Cercle de Vienne). Mais il ne faut pas simplifier les choses. Ce n'est en effet pas identique d'acquérir, dans l'apprentissage, un savoir déjà constitué, et de produire, dans la découverte, un savoir entièrement nouveau ! Je veux dire que les neurones d'un étudiant de vingt ans ne fonctionnent sans doute pas de la même manière, pour apprendre la théorie de la relativité, que ceux d'Albert Einstein quand (en 1905) il invente sa théorie !!! Au passage, question intéressante : pour étudier l'esprit humain, on passe des métaphores du seau et du projecteur à l'idée (empiriquement fondée) de "neurones"...

 

Abordant l'épistémologie très profonde de Popper, le livre de Firode est très riche, et mérite de nombreux commentaires. Je me bornerai à une remarque. Quand on veut comprendre l'histoire de la philosophie au XXe siècle, on rencontre Popper, qui considère l'esprit, Husserl, qui considère la conscience, Jaspers, qui considère la pensée, chacun comme si le cerveau n'existait pas ! Je veux dire que ces grands penseurs abordent la question de l'esprit (ou conscience, ou pensée...) en contemporains intellectuels d'un Descartes, voire d'un Platon : l'être humain formé d'un corps et d'une âme, et seule l'âme intéresse les philosophes ! Cependant, on a mesuré la vitesse de l'influx nerveux en 1850 (Hermann von Helmholtz), et l'on sait que le tissu nerveux est formé de neurones depuis 1891 (Wilhelm Waldeyer)... Certes, entre 1925 et 1934, on ne parlait pas encore de "neurosciences" et la biologie n'était pas encore "moléculaire". Mais je me dis que si les biologistes poursuivent leurs travaux avec succès (neuroleptiques et psychotropes, relations neuro-hormonales, imagerie du cerveau par résonance magnétique nucléaire...), il arrivera un temps où les considérations philosophiques sur l'esprit rejoindront, dans le vaste grenier des vieux gadgets conceptuels, les quatre éléments d'Empédocle, le monde des idées de Platon, le septième ciel d'Aristote, les monades de Leibniz et la pierre philosophale. Bertrand Russell disait que la philosophie s'occupe de ce que la science ne sait pas encore... 

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Les Belges et la poésie

31 Décembre 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Belgique, #Poésie

Pensee belgeJ'ai publié trois livres sur les Belges, m'intéressant bien sûr à l'intellectualité en Belgique, aux contributions des Belges à l'intelligence, et non aux charmes des rivages scaldiens ou mosans, à la grisaille des nuages, ou à je ne sais quels souvenirs d'enfance. C'est ainsi que j'ai donné au public "Les ingénieurs belges" (APPS, Bruxelles, 1986, épuisé), "Histoire des sciences et de l'industrie en Belgique" (Jourdan, Bruxelles, 2007) et "A quoi pensent les Belges" (Jourdan, 2010). Alors que je m'intéressais à ceux qui ont fait la Belgique (les ingénieurs, les industriels et les banquiers), je veux dire qui l'on faite substantiellement, et à ceux qui ont pensé (les philosophes, les historiens et certains écrivains), j'avais également le projet d'écrire une "histoire de la poésie en Belgique". Je me suis documenté, j'ai beaucoup lu (on lit plus vite un recueil de poèmes belges qu'un livre de physique), j'ai dépouillé de nombreuses revues littéraires belges (souvent éphémères), et j'ai rédigé 6.084 fiches, concernant au total 1.106 poètes belges (morts ou vivants), s'exprimant en français ou en flamand (j'ai peu approfondi l'étude de la poésie belgo-flamande, qui me touche peu, allez savoir pourquoi).

Mais voilà ! Soit que j'ai commencé à ressentir le poids des ans et que ma combativité écrivante s'est ramollie, soit que j'ai trouvé qu'au fond la poésie des Flamands (Verhaeren), des Bruxellois (Quinot) et des Wallons (Carême) est fort peu intéressante, souvent mièvre voire carrément gnan-gnan, soit que j'ai calculé que les ventes d'un livre sur les poètes belges resteraient minimes (qui va acheter un livre où l'on parle de Jean Marschouw ou, pire, de Maurice Maeterlinck ?), soit que j'ai estimé que j'avais mieux à faire, ne serait-ce que relire Baudelaire et Vigny, j'ai finalement renoncé à ce projet. Et donc, le public ne saura jamais ce que je pense des poèmes d'Yves Namur, d'Eric Brogniet, d'Yves Caldor, de Jacques Goyens, d'Isabelle Bielecki, d'Evelyne Wilwerth, de Louis Mathoux, de Philippe Leuckx, de Lucien Noullez, de Pierre Guérande, de Michel Ducobu, de Thierry-Pierre Clément, et de quelques autres.

Mais, comme disait un poète français :

Après que les poètes (belges) ont disparu

Leurs chansons courent encore dans les rues,

et, comme le disait un autre poète français :

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume

Ou qui ne vivent pas, c'est selon la saison...

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La déchéance de l'Europe

30 Décembre 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Politique

 

Toute l'Histoire n'est que la synthèse de quelque 100 milliards d'existences humaines. Celles-ci connaissent toutes le même destin : naissance, croissance, décrépitude, disparition. La montée en qualité du Sujet de l'Histoire - l'Humanité - n'est possible que par le fait des pensées et des actes de quelques hommes. On l'appelle Civilisation. Qui ne peut progresser que par les effets cumulés de pensées "vraies" et d'actes "bons". Mais aussi vraies soient leurs pensées et aussi bons leurs actes, les hommes ne peuvent pas éviter les déterminations de leur condition : l'essence de l'humain précède les existences ! Il s'agit des "données" de la Nature. Et d'abord, les pensées vraies sont rares et les actes bons incertains. Les hommes, nus et incapables de penser et d'agir à la naissance, sont pour la plupart destinés à ne développer que fort peu leurs aptitudes "vraies" et "bonnes". Non seulement l'Humanité comporte un pourcentage élevé de crétins congénitaux, mais les systèmes éducatifs à mettre en place pour développer les aptitudes civilisationnelles chez les enfants sont complexes, et délicats, et dès lors coûteux.

Depuis quelques années - depuis 1933 avec Monsieur Hitler, ou peut-être déjà depuis 1870 avec Monsieur Bismarck - l'Europe, qui fut pendant quelques siècles le moteur civilisateur de l'Humanité, sombre dans la déchéance et l'abjection. L'Europe qui a donné au reste de l'Humanité la logique (Aristote), l'algèbre (Diophante), l'expérimentation physico-mathématique (Galilée), l'opéra (Monteverdi) et la phénoménologie (Husserl) n'a plus à proposer que les sketches vulgaires et abêtissants de quelques humoristes et les gesticulations pornographiques de quelques chanteurs, ou des idéologies déniant les évidences de la technique et de l'économie. Pour entretenir des misérables toujours plus nombreux, les élites politico-démagogiques des pays européens empruntent l'argent nécessaire aux Chinois, aux Indiens et aux Arabes, auxquels ces mêmes pays ont d'ailleurs appris... la technique et l'économie.

La déchéance européenne, qui apparaît sous forme de dettes publiques abyssales, de budgets monstrueusement déficitaires, de systèmes d'enseignement stupidement inadaptés aux évolutions du monde, conduit à des comportements de plus en plus aberrants.

Les populations européennes sont marquées par l'obésité, par la surdité, par la drogue, par la violence, l'envie, le vieillissement, les troubles du comportement sexuel, et par des anomalies cognitives. Ces populations pensent que "chacun a sa vérité" (!), que "tous les hommes sont égaux" (!!), qu'il "vaut mieux donner que recevoir" (!!!). Elles n'en ont donc plus pour longtemps.

Pour bien comprendre l'ampleur de l'apport civilisationnel des Européens, voir mon "Histoire générale des sciences et des techniques" (Vuibert, Paris, 2002-2015, onze volumes). On consultera aussi avec profit, me semble-t-il, mes livres récents "Curieuses histoires des inventions" (Jourdan, Bruxelles, 2011) et "Les grands destins qui ont changé le monde" (Jourdan, 2012).

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles)
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Sur l'axiologie : le Vrai, le Beau, le Bien

24 Décembre 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

L'axiologie est cette partie de la philosophie qui étudie les "valeurs". Cette préoccupation remonte aux premiers penseurs de l'Antiquité grecque. Platon, par exemple, faisait du "Bien" la valeur suprême. La tradition a retenu trois valeurs principales, qui ont fait l'objet en 1853 d'un livre de Victor Cousin (1792-1867) qui a connu un succès considérable : "Du Vrai, du Beau, du Bien" (chez Didier, Paris).

La réflexion moderne a conduit à distinguer valeurs et pseudo-valeurs. Une valeur s'impose à tous, elle fait l'objet d'un consensus universel, et n'est ignorée que par les enfants, les primitifs, les malades mentaux et, peut-être, les poètes. Elle est objective, liée mystérieusement au Non-Moi, s'imposant sans échappatoire possible à ma liberté et à ma spontanéité. L'expérience du Vrai, qui est une valeur (étudiée par la Logique), débouche sur la question de la transcendance. Une pseudo-valeur est élaborée par un Moi (ou par un groupe), et n'a donc qu'une valeur subjective, non universalisable. Le Beau (étudié par l'Esthétique) est clairement une pseudo-valeur. Il suffit de visiter un musée quelconque ou de feuilleter un manuel d'histoire de l'art pour voir à quel point le Beau dépend de l'espace et du temps. Le Bien (étudié par l'Ethique) n'est également qu'une pseudo-valeur, comme les débats politiques d'hier et d'aujourd'hui le démontrent à suffisance.

J'ai apporté une contribution à l'axiologie dans deux ouvrages montrant l'un le rapport entre la découverte des nombres et le Vrai ("Mathématique et vérité", L'Harmattan, Paris, 2005), l'autre le rapport entre le Vrai et la Technique ("Le Signe de l'humain", L'Harmattan, 2005).

Il reste donc une tâche à accomplir par "les hommes de bonne volonté" : tenter, à partir du Vrai (de la coïncidence entre le pensé et le réel), de construire un Bien accepté par tous. Quant au Beau, les artistes nous en donnent de toutes les couleurs et pour tous les goûts. Leurs beautés sont relatives ? Certes. Mais que cela ne nous empêche pas d'écouter Beethoven ou Léo Ferré (1), ou Louis Armstrong (2). Ou même Jean Sablon (3).

 

(1) Avec le temps va tout s'en va / On oublie le visage et l'on oublie la voix.

(2) Life can be so sweet / On the sunny side of the street.

(3) Vous qui passez sans me voir...

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