Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Jean C. Baudet

Articles récents

Travailler jusqu'au bout

31 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Biographie

Je continue de travailler malgré l’amenuisement de mes forces mentales, alors que je pourrais me reposer en attendant la fin. Je continue de chercher les déterminations de l’Être, de l’Être en tant que savoir (épistémologie), en tant qu’être (ontologie), en tant que devenir (eschatologie), en tant qu’humain (anthropologie), en tant qu’absolu (éthique). Je n’ai accompli que le tout début de ce programme, arrivant en épistémologie à la conclusion (peut-être définitive et désespérée) du scepticisme.

Depuis cinquante ans, et même davantage, j’ai arpenté les chemins enchanteurs de la Poésie, et ceux plus rudes et moins achalandés de la Philosophie et de la Science. J’ai étudié l’histoire des religions, lisant les historiens et les ethnologues, j’ai étudié l’histoire de la philosophie, l’histoire de la science, l’histoire de la technologie, l’histoire aussi de la littérature française (y compris la littérature française de Belgique), rédigeant plus de 50 mille fiches de lecture, soit une moyenne d’un millier de fiches par an. Mon fichier (digitalisé) comporte à ce jour 57.595 fiches, réparties en 27.631 notices bibliographiques (références), 11.141 notices biographiques (personnalités) et 18.823 « grandes dates » (événements). Cette documentation m’a servi à publier une quarantaine de livres, à approfondir mes doutes, et aussi à me divertir, car la philosophie la plus exigeante peut aussi distraire le penseur de l’angoisse. Penser l’être pour ne pas penser le disparaître !

A la demande d’un de mes éditeurs, je termine en ce moment l’édition d’une Histoire de la Chimie, qui fera la synthèse de trois livres antérieurs : Penser la matière, La Vie expliquée par la chimie, A la découverte des éléments de la matière. Cet ouvrage sera mon ultime opus, qui devrait paraître en avril 2017. J’y évoque ces hommes admirables que furent Lemery, Lavoisier, Dalton, Berzelius, Liebig, Berthelot, Mendéléev, Kipp, Bunsen, Erlenmeyer, Bohr, Staudinger, Pauling, Bragg, Watson et quelques autres. Un seul récit (un roman, si l’on veut) pour mettre en évidence la filiation des idées qui va, en 25 siècles, des spéculations poétiques d’Empédocle d’Agrigente sur les quatre éléments aux réalisations expérimentales inouïes et aux théories amplement vérifiées dans les laboratoires de notre temps.

Je ne sais toujours pas, après 50 ans de recherches intenses, si les dieux, les anges et les âmes existent, mais au moins je ne doute pas de l’existence des molécules, des protons et des électrons ! Et je me souviens avec une infinie nostalgie des odeurs de nitrotoluène et d’acétate d’amyle des laboratoires de ma jeunesse, et du goutte à goutte fascinant dans la colonne de Vigreux d’un distillateur.

Depuis quelques temps, je n’écris plus dans mon Journal (commencé en 1962), parce que ma main tremblante n’arrive plus à former une écriture lisible. Mais je parviens encore à dactylographier sur le clavier de mon ordinateur. Je continue de travailler… Jusqu’au bout.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

 

 

Lire la suite

Sur l'origine de la morale

28 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Ethique

La fraternité, une des « valeurs de la République française », est à l’évidence un avatar laïcisé de la charité, vertu théologale du christianisme. Le générosisme qu’elle implique a été proposé par des littérateurs comme Rousseau ou Camus, et théorisé par des philosophes comme Mounier ou Levinas. Cela correspond à une sacralisation archaïque de l’humain, contre l’opinion commune (« homo homini lupus », disaient déjà les Romains) et contre les enseignements de l’anthropologie scientifique. L’homme est féroce, comme tous les mammifères, quand ses besoins (nourriture, femelles) ne sont plus satisfaits à la suite d’une raréfaction des ressources. Jetez deux os à deux chiens, ils resteront les meilleurs amis du monde. Jetez-leur un seul os, ils se battront avec fureur.

Je renvoie, sur les origines judéo-chrétiennes des éthiques généreuses, aux travaux des philosophes Arthur Schopenhauer, Paul Rée et Frédéric Nietzsche.

Ne pensez pas que je fasse ici l’apologie des conflits et de la guerre. J’aspire, comme tout homme « de bonne volonté », à une Humanité apaisée et tranquille, ornée de guirlandes d’amour avec des parures d’empathie et des dentelles de convivialité, et je veux contribuer à fonder une morale permettant le vivre-ensemble et la coexistence pacifique. Mais il me semble que toute morale s’effondrerait si elle était basée sur le déni du réel ; sur l’entretien, parfois hystérique, d’illusions ; sur une conception erronée, parfois fanatique, de la nature humaine. On n’organise pas une harmonieuse cohabitation des hommes si on ignore tout de ce qu’ils sont. Pour atteindre le Bien, il faut passer par le Vrai, et pour atteindre le Vrai, il faut passer par le Doute. On ne fait pas d’éthique sans casser des rêves.

Lire la suite

Vocabulaire (poeme)

28 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Poème

J’ai retrouvé les mots de mes poèmes !

Mots suaves, odoriférants, balsamiques, simples ou savants

des dictionnaires de mes jeunesses :

oxymore, métaphore, anaphore, palimpseste, antiphonaire, catalyse,

benjoin, urotropine, savane, incandescence, travail, espérance…

J’ai retrouvé les mots brûlants de mes étés, les mots venteux de mes automnes,

les mots glacés de mes hivers, les mots simples de l’existence,

et j’écrirai de nouveau des poèmes iridescents, suprêmes, décisifs,

avec les mots de l’aventure,

avec les mots qui disent les choses,

avec les mots qui cherchent :

palingénésie, isomérie, exultation, onomastique, calligraphie…

J’ai retrouvé les termes de ma vie : passé, présent, futur,

et j’accomplirai la mélodie de mes plaisirs,

avec le thym et le laurier,

avec l’aspérule odorante et des guirlandes de douceur.

J’ai retrouvé les vocables de mon être et je travaillerai

pour les assembler en cortèges de bonheur cheminant dans les brumes.

J’ai retrouvé les noms et les pronoms, les verbes et les adverbes,

et les admirables compléments circonstanciels de la paix et du sourire,

et je tisserai des toiles de vérités et de chansons.

Avec les mots de la poésie, je retrouverai l’allégresse de mes rêves anciens,

la beauté sublime des voyelles colorées et des consonnes métalliques,

le plaisir doux des rencontres, des allitérations nerveuses

et des assonances de la nostalgie.

Lire la suite

Propos sur les inventions

25 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science, #Technique

Le niveau de vie atteint au XXIème siècle par l’Humanité (des milliards d’individus) est le résultat du travail acharné de quelques centaines de personnes. La philosophie (Thalès), la démonstration mathématique (Euclide), l’algèbre (Diophante), les manipulations chimiques (Zosime) ont été inventées en Grèce. L’astronomie mathématisée (Kepler) a été inventée en Allemagne ; la physique expérimentale (Galilée) en Italie ; la théorie de la gravitation (Newton) en Angleterre ; la nomenclature biologique (Linné) en Suède ; la machine à vapeur (Newcomen) en Grande-Bretagne ; la chimie quantitative (Lavoisier) en France ; la pile électrique (Volta) en Italie ; l’anatomie comparée (Cuvier) en France ; l’électromagnétisme (Oersted) au Danemark ; l’automobile (Lenoir) en France ; la dynamo électrique (Gramme) en France ; la microbiologie médicale (Pasteur) en France ; la lampe à incandescence (Edison) aux Etats-Unis ; la radiographie (Röntgen) en Allemagne ; le cinéma (Lumière) en France ; la psychanalyse (Freud) en Autriche ; la théorie de la relativité (Einstein) en Suisse ; la physique nucléaire (Rutherford) en Grande-Bretagne ; la mécanique quantique (Bohr) au Danemark ; le cyclotron (Lawrence) aux Etats-Unis ; la génétique moléculaire (Watson) en Angleterre…

Voilà des faits incontestables. Reste à en tirer des conclusions…

Bien sûr, j’aurais pu plutôt que de me focaliser sur les productions scientifiques, techniques et industrielles, énoncer d’autres réalisations culturelles, et signaler les grands poèmes, les grands romans, les grandes musiques, les grands tableaux, les grands films… Mais il me semble que, de toutes les productions culturelles, celles de la STI sont les plus prégnantes, les plus structurantes pour le sort de l’Humanité. La lampe d’Edison ou les rayons X de Röntgen ont davantage, me semble-t-il, changé la condition humaine que Les Fleurs du mal (Baudelaire) ou que les neuf symphonies de Beethoven. Et pourtant ! J’admire tellement Baudelaire et Beethoven.

Pour info :

Librairie Filigranes (Bruxelles), extrait d'une conférence sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

Lire la suite

Science et litterature

22 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Poésie

Récemment, quelques correspondants de Facebook m’ont fait remarquer que les romanciers et les poètes possèdent un don tout particulier pour découvrir des vérités inaccessibles aux savants et aux philosophes, pour dévoiler les mystères de l’Être en tant qu’être, et en particulier pour sonder les profondeurs abyssales des facultés mentales des humains. Je leur sais infiniment gré de m’avoir ouvert les yeux et tiré de mon sommeil dogmatique. Par manque de subtilité et de clairvoyance, je pensais tout benoîtement que la sociologie était l’affaire des sociologues, la psychologie celle des psychologues, et la philosophie celle des philosophes, comme il est de règle dans le monde des simples de croire que la pâtisserie est l’affaire des pâtissiers. Que de naïveté de ma part. Et que je regrette de n’avoir pas été éclairé plus tôt !

Je vais donc, pour poursuivre mes recherches (si mal engagées jusqu’ici) sur la cognition, sur le progrès intellectuel et sur les rapports entre l’intelligence et les émotions, entre le vrai et le faux, abandonner l’étude exténuante (et stérile) des ouvrages de Kant et de Freud, de Popper et de Sarton, de Husserl et de Carnap, des historiens et des ethnographes, des épistémologues et des chercheurs en physiologie du système nerveux, et me plonger dans l’étude des aventures de d’Artagnan et d’Edmond Dantès, de Madame Bovary, de Bouvard et Pécuchet, de la famille des Rougon-Macquart, de Sherlock Holmes, de Charles Swann, d’Hercule Poirot, de Tintin et Milou, du commissaire Maigret, de James Bond, de San Antonio… Et je trouverai certainement les réponses aux questions que je me pose, depuis plus de cinquante ans, dans les œuvres de Nerval, de Baudelaire et de René Char, et dans les ouvrages d’André Breton, de Julien Green, de Jean d’Ormesson et d’Amélie Nothomb.

Lire la suite

Physique et métaphysique

18 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Science

Que sont devenus les anges, les archanges et les chérubins des croyances primitives, l’apeiron d’Anaximandre, le logos d’Héraclite, les 4 éléments d’Empédocle, les atomes de Démocrite, les Idées de Platon, les catégories d’Aristote, les éons de Plotin, les 3 personnes divines des théologiens du Moyen Âge, la pierre philosophale des alchimistes, les 3 principes de Paracelse, les tourbillons de Descartes, le conatus de Spinoza, les monades de Leibniz, les noumènes de Kant, l’Esprit (Geist) de Hegel, la Volonté de Schopenhauer, le Sur-Homme de Nietzsche, l’Englobant de Jaspers, les existentiaux de Heidegger ?

De toutes ces entités proposées par l’imagination des métaphysiciens, seuls les atomes se sont révélés correspondre au Réel, sous la forme précisée (et rendue observable) par Dalton, par Ampère, par Avogadro… La physique et la chimie des XIXème et XXème siècles ont amplement, par des millions d’expériences de plus en plus sophistiquées, vérifié l’existence des atomes, les astronomes les trouvant dans les étoiles, les géologues dans les roches, les botanistes dans les plantes, les zoologistes dans le corps des animaux. Dans tous les domaines, la technologie se développe à partir du concept d’atome, et aucun homme instruit ne doute que la matière soit formée de corpuscules !

Ainsi la métaphysique qui, pendant 26 siècles, a mobilisé les facultés mentales les plus subtiles et les plus pénétrantes de l’Humanité, a produit de nombreuses hypothèses, dont une seule s’est finalement avérée « vraie », prouvée par la convergence des expériences et par l’efficacité des techniques. Les atomes « existent » parce que les ingénieurs métallurgistes peuvent prévoir les opérations qui permettront d’extraire du fer métallique de certaines pierres rougeâtres, parce que les ingénieurs nucléaires peuvent prévoir les opérations qui permettront de produire de l’électricité à partir de pechblende, parce que les ingénieurs électroniciens peuvent construire des ordinateurs, des téléviseurs, des téléphones, prouvant d’ailleurs en outre l’existence des électrons, qu’aucun métaphysicien n’avait prévue, même dans ses méditations les plus « profondes ».

Fécondité de la physique, et stérilité de la métaphysique. Cela ne donne-t-il pas à penser ?

Lire la suite

Art et Science

15 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Art

Il est un fait qui s’impose avec force à ceux qui étudient de manière comparée l’histoire de l’Art et l’histoire de la Science, c’est que l’idée de progrès est appropriée quand on observe l’évolution de la pensée scientifique, alors qu’elle n’est nullement pertinente quand on établit la chronologie des œuvres d’art. Les concertos de Rachmaninov ne sont pas plus « beaux » que les concertos brandebourgeois, la poésie de Villon est aussi admirable que celle de Gérard de Nerval, et nous sommes aussi profondément émus par les grottes de Lascaux ou par un masque dogon que par l’œuvre de Vélasquez ou par les toiles de Klee. Par contre, personne ne nie la « supériorité » des théories d’Einstein sur celles de Newton, ou de la chimie de Lavoisier sur celle de Paracelse ! L’héliocentrisme, l’atomisme, la théorie cellulaire des biologistes sont « vrais » ! Il y a un progrès scientifique, il n’y a pas de progrès artistique. La Vérité est absolue (et absolument inatteignable, la Science ne fait que s’en approcher de plus en plus, contrairement aux religions et aux idéologies qui détiennent la Vérité Absolue et Sacrée), la Beauté est relative (et atteignable dans la splendeur des chefs-d’œuvre). D’ailleurs, l’opinion commune le sait bien, quand elle prévient que « des goûts et des couleurs, on ne dispute point ».

Le fait est, aussi, que la Science s’adresse à l’intelligence quand l’Art s’adresse au sentiment – ce qui ne veut évidemment pas dire que les artistes sont dénués d’intelligence et les scientifiques privés de sentiment. Mais parmi les productions culturelles, l’Art et la Science n’ont pas la même fonction. On ne « comprend » pas un poème, un roman ou un tableau comme on « comprend » une expérience de physique ou un théorème.

Il convient d’ajouter – contre les mouvements anti-science qui se développent depuis une soixantaine d’années – que l’Art est né partout, alors que la Science est née quelque part. Il n’existe que très peu de cultures sans activité artistique, ne serait-ce que les frustes décorations des poteries du Néolithique. Mais de très nombreuses cultures ignorent totalement la recherche scientifique, et jusque récemment encore bien des peuples croyaient que la Terre est plate et que le Soleil tourne autour de la Terre.

L’Art est sublime, la Science est superbe. L’Art est aimé par tous, car il enchante et propose des messages enthousiasmants d’espérance. La Science est détestée par beaucoup, car elle révèle des réalités souvent désagréables. L’Art est la science du rêve et de l’imaginaire. La Science est l’art de dévoiler le réel, qui est bien désespérant.

Lire la suite

Les trois etapes de la science

11 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Histoire, #Science

Je voudrais, aujourd’hui, poursuivre ma réflexion entamée dans mon billet précédent, intitulé « Les bases historiques de l’épistémologie ». Sur les rapports entre science et philosophie, d’abord, je reprends à mon compte les définitions du philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russell, qui disait que la science est ce que l’on sait, et la philosophie ce que l’on ne sait pas encore. La formule est brutale, « simpliste » diront les subtils, et pourtant force est de constater qu’il existe de nombreuses propositions « scientifiques » devenues des certitudes, alors que l’on chercherait vainement une seule proposition « philosophique » faisant l’unanimité des hommes instruits. Personne ne met plus en doute, aujourd’hui, l’héliocentrisme (Copernic, 1543) ou l’atomisme (Dalton, 1803) ou la relativité (Einstein, 1905), alors que les philosophes ne sont toujours pas parvenus à nous dire si, oui ou non, il existe une vie après la mort ! Pendant des siècles, l’astronomie fut une branche de la philosophie (on disait philosophia naturalis), et elle devint un chapitre de la science dès que le mouvement des corps célestes devint vérifiable. Il faut noter d’ailleurs que l’adoption de l’héliocentrisme, de l’atomisme et de nombreuses autres « vérités scientifiques » rencontra en leur temps de brutales oppositions (procès de Galilée, etc.).

Dans mon billet précédent, j’ai rappelé que les progrès récents de l’épistémologie ont conduit à une analyse en somme très simple de l’esprit humain (déjà magistralement esquissée par Kant en 1781), qui voit dans le processus d’acquisition des savoirs la mise en œuvre de seulement deux facultés, qui collaborent : la sensibilité (l’observation, déjà existante chez les animaux) et l’intelligence (le raisonnement, déjà en germe chez l’animal).

Il est alors stimulant et très fascinant de se rendre compte que la science a été construite par l’Humanité en trois étapes, que trois grandes dates marquèrent le développement de la « méthode scientifique ». La première étape, fondatrice de ce que l’on appellera l’esprit scientifique, est datée d’environ 600 avant notre ère, c’est l’apparition de la philosophie, qui est le rejet des traditions, par Thalès et Anaximandre de Milet. Quelques hommes, d’ailleurs bien rares, commencent de « penser par eux-mêmes », se méfiant des idées, largement invérifiables, des prêtres, des poètes, des législateurs, ou du simple « bon sens »… La rareté de ces audacieux penseurs confirme la thèse de l’historien belge des sciences Jean Pelseneer, qui faisait de la science une activité éminemment aristocratique.

La deuxième étape de l’édification de la science commence en 387 (avant la naissance supposée du Christ), avec la fondation de l’Académie par Platon. Celui-ci entame une prodigieuse analyse du raisonnement, travail qui sera poursuivi de manière proprement géniale par son élève Aristote. Cette « logique » permettra aux mathématiciens grecs (puis viendront les Indiens, puis les Byzantins, puis les Arabes…) de construire un immense, admirable et même sublime corps de connaissance (Euclide, Archimède, Apollonius, Hipparque, Nicomaque, Ptolémée, Diophante…).

La troisième étape est la formidable amélioration des possibilités observationnelles par l’instrumentation. On peut la dater de 1543, quand Copernic livre les résultats de ses observations du mouvement des planètes à l’aide du quadrant gradué. A vrai dire, les astronomes grecs avaient déjà réalisé des observations astronomiques quantitatives, mais les circonstances sociopolitiques ne permirent pas à l’instrumentation fruste des Grecs de se développer. Il fallut attendre la Renaissance pour assister au développement réellement « explosif » de l’instrumentation : instruments de dissection (Vésale, 1543), lunette astronomique (Galilée, 1610), thermoscope puis thermomètre, verrerie de laboratoire, baromètre, microscope, télescope, jusqu’à nos accélérateurs de particules et nos sondes spatiales…

Trois moments : 600 (libération de la pensée), 387 (règles du raisonnement et mathématiques démonstratives), 1543 (instrumentation). Un résultat : la science, c’est-à-dire la base de la Civilisation.

Lire la suite

Les bases historiques de l'épistémologie

8 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Epistémologie, #Histoire

Les grandes manœuvres d’épistémologie (ou gnoséologie), pendant le premier tiers du XXème siècle, ont conduit à comprendre le processus cognitif comme la coopération de l’intelligence (die Vernunft) et de la sensibilité (die Sinnlichheit), ce qui revient en somme à reprendre l’analyse par Kant de l’esprit humain, qui faisait la synthèse entre le rationalisme de Descartes et l’empirisme de Locke. Les travaux de Husserl (la réduction eidétique), de Wittgenstein (les limites insurmontables de la connaissance), du Cercle de Vienne (le positivisme logique et le physicalisme), de Popper (la falsification) ont montré que les seuls moyens d’acquisition de savoir sont le raisonnement et l’observation, avec pour criterium la vérifiabilité expérimentale (c’est-à-dire vécue), disqualifiant les prétentions de vérité de la foi, de l’intuition, de la voyance mystique, de la révélation, de l’interprétation de textes « sacrés », tous modes de connaissance dont les liens avec la pensée mytho-religieuse archaïque sont évidents. Nous avons complété cette épistémologie par la remarque que la vérification poppérienne (ou « méthode expérimentale ») doit être complétée par l’instrumentation, d’ailleurs constamment perfectible, ce qui conduit à la fois à l’idée de « progrès scientifique » et à un scepticisme paradoxal : la science n’est jamais achevée.

Cette question de l’instrumentation nous semble cruciale car, outre qu’elle explique la progression des savoirs (qui s’approchent asymptotiquement de « la Vérité » ?), elle replace la Technique (la construction d’instruments) au cœur de la question gnoséologique. L’homme sait parce qu’il pense, parce qu’il observe, et parce qu’il pense à améliorer ses moyens d’observation.

L’Histoire nous montre le long, patient, et parfois tortueux, chemin de l’esprit humain vers la connaissance du monde et de lui-même. Mais si l’on prend suffisamment de recul pour repérer les moments décisifs de cette quête, on s’aperçoit que le raisonnement fut théorisé au IVème siècle avant notre ère, par les efforts de Platon et surtout d’Aristote pour répondre au défi des sophistes, qui avaient développé une vision pessimiste des possibilités de connaissance. Cette « invention du raisonnement » a permis aux Grecs d’élaborer la magnifique construction intellectuelle des mathématiques démonstratives (arithmétique, géométrie, astronomie de position : Euclide, Archimède, Apollonius, Hipparque, etc.).

Quant à l’ « invention de l’instrumentation », elle ne date que des XVIème et XVIIème siècles, avec la lunette astronomique, le microscope, le télescope, le thermomètre, le baromètre, etc.

Il conviendrait de développer la remarque que la science (raisonnement + instrumentation) conduit au doute et au scepticisme, malgré ses résultats spectaculaires, et non au dogmatisme, qui est la caractéristique des religions et des idéologies.

Prochainement, la recherche épistémologique devra intégrer les résultats des « sciences cognitives », qui permettront sans doute de mieux comprendre les mécanismes du raisonnement et de l’observation, ainsi que des conflits entre l’intelligence et les émotions.

Lire la suite

Les mots

3 Décembre 2016 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Littérature, #Editologie

C’est une évidence bien connue. On pense avec des mots. On écrit avec des mots. La philosophie et la littérature ne sont que des mots, des « ensembles de textes édités » (d’où le concept d’éditologie). Mais les mots du penseur n’ont pas la même fonction que celle des mots du littérateur, qu’il soit romancier, poète, essayiste… Même si certains auteurs cumulent une œuvre philosophique avec des productions littéraires, la différence est radicale entre le travail littéraire et le travail philosophique. Pour le dire avec des mots (forcément…) trop simples, empruntés à Pascal, les termes de la philosophie visent à atteindre la « raison » et sont le fruit de l’intelligence, quand les termes de la littérature veulent ébranler le « cœur » et sont le fruit du sentiment. Encore y a-t-il de l’intelligence, parfois très déliée, dans les textes littéraires, et du sentiment, parfois très vif, dans les ouvrages des philosophes.

Il ne faut pas confondre les mots et les choses, et avec les vocables dont nous disposons dans les différentes langues, le rapport entre un mot et la chose qu’il désigne est au moins ternaire. Le mot désigne un concept (une idée, une « représentation mentale »), qui détermine une chose. On ne confond pas cette pierre (qui « existe » dans mon vécu, c’est peut-être une pierre sur laquelle j’ai trébuché) avec l’idée de pierre (qui existe dans mon « esprit ») ni avec le mot « pierre » (qui devient stone en anglais ou Stein en allemand).

Nous proposons d’appeler « verbosphère » l’ensemble de tous les mots, pour s’associer au terme « noosphère » que Pierre Teilhard de Chardin a utilisé pour désigner l’ensemble des idées, se référant aux termes « atmosphère », « lithosphère », etc. de la géophysique. La verbosphère et la noosphère sont observables matériellement, sous la forme concrète de tous les livres disponibles dans toutes les bibliothèques et librairies. Encore faut-il savoir lire !

Verbosphère et noosphère sont les deux composantes principales de la « culture », si on accepte de désigner par ce mot (à ne pas confondre avec « civilisation ») l’ensemble des productions intellectuelles de l’Humanité.

Verbosphère et noosphère correspondent aussi à la « médiasphère » du philosophe Régis Debray, l’inventeur de la médiologie, qui rejoint assez bien les analyses de l’éditologie, quand elle fait du médium (c’est-à-dire de la Technique) la base du développement de la pensée. Debray, recherchant le progrès technique (des choses) qui génère le progrès intellectuel, modernisant la loi des trois états d’Auguste Comte, découvre que la médiasphère est passée par trois moments successifs : la logosphère (l’invention du langage), la graphosphère (l’invention de l’écriture), la vidéosphère (l’électronique).

Ainsi, face aux mystères de l’Univers, face aux plaisirs et aux souffrances de sa propre existence, face à la hantise de son destin, le philosophe n’a que des mots – être, connaître, disparaître – pour échapper à l’épouvante et pour apaiser sa soif de vérité.  

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 > >>