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Jean C. Baudet

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Philosophie 012 - L'Etre et le Néant

16 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Cur PenseeJusqu'à présent, nous avons rencontré, en Grèce, trois mouvements de pensée, qui se sont développés du début du VIe siècle jusqu'au milieu du Ve, à savoir ceux des Milésiens ou physiciens, des pythagoriciens et des atomistes. Mais l'histoire des débuts de la philosophie est encore plus compliquée. Après le milieu du VIe siècle, fuyant les Perses menaçant les cités grecques d'Ionie, Xénophane de Colophon quitte sa terre natale et s'installe à Elée, en Italie du Sud, où il fonde une école de philosophie. On peut le rattacher intellectuellement aux physiciens de Milet. Parmi les disciples de Xénophane, le plus important est Parménide d'Elée (v. 515 - v. 440), qui va s'éloigner tout à fait du "substantialisme" des Milésiens.

 

A l'époque de la réflexion de Parménide, celui-ci connaît deux interprétations du monde (du Réel, voir leçon précédente). Pour les Milésiens, le monde émane d'un principe substantiel. Pour les pythagoriciens, il émane des nombres. Cette opposition est déjà celle - qui organisera toute l'histoire subséquente de la philosophie - du matérialisme et de l'idéalisme. Les "éléments" des Milésiens sont de nature matérielle, c'est-à-dire analogue à la nature du corps. Les nombres des physiciens sont par contre de nature idéale : ce sont des idées accessibles par la pensée, mais pas des objets accessibles par les sens (on ne peut pas prendre un nombre en main). Parménide va méditer cette opposition entre choses du corps et choses de la pensée. Il va résumer ses réflexions dans un poème Sur la nature, dont on a conservé de nombreux fragments. Malgré cet important document, il nous est bien sûr impossible de reconstituer dans tous ses détails le cheminement intellectuel de Parménide. Mais nous pouvons tenter une reconstitution en nous demandant : dans ce vaste monde qui nous entoure, avec le spectacle varié des astres, des animaux et des plantes, qu'est-ce qui existe vraiment ? Ce que je touche et que je peux manipuler, ou ce que je pense et sur quoi je peux réfléchir ? La réalité ultime est-elle d'ordre corporel ou d'ordre intellectuel ? Parménide a choisi l'option idéaliste. Pour lui, le pensable (le rationnel, le logique) est antérieur et supérieur au visible. Parménide est ainsi à l'origine d'une lignée de penseurs que j'appelle "idéalistes", pour qui la matière est subordonnée à la pensée, à l'esprit. Nous verrons plus tard que Platon ou Hegel appartiennent à cette lignée de penseurs.

 

Pour l'Eléate, ce qui existe vraiment, c'est ce qui est, l'Être, et donc ce qui n'existe pas c'est le Non-Être, le Néant. D'où la formule qui reviendra souvent dans l'histoire de la philosophie : "l'Être et le Néant". Dans son poème Sur la nature, Parménide expose cette idée et en conclut qu'il existe deux chemins qui prétendent accéder à la vérité, c'est-à-dire à la connaissance de l'Être :

 

"Allons, je vais parler, et toi recueille mes paroles.

Deux voies seules s'ouvrent à la quête de la connaissance.

L'une affirme être est, et non-être n'est pas.

C'est le chemin de certitude, la vérité l'accompagne.

L'autre affirme être n'est pas, et non-être est.

C'est une route qui se détourne du savoir."

 

Cette idée d'opposer le "chemin de certitude" à la "route qui se détourne du savoir" correspond à une idée fréquente chez les Grecs (peut-être déjà avant Parménide), qui consiste à opposer la doxa (opinion) de la foule à l'épistémè (science) des penseurs. Souvent même, les Grecs iront jusqu'à distinguer trois niveaux de connaissance : la doxa sans valeur, l'épistémè des spécialistes et la sophia, la sagesse des vrais philosophes.

 

De l'existence de l'Être (que Parménide ne peut pas nier : l'existence de ce qui existe s'impose à ma raison), l'Eléate déduit des attributs négatifs. Car toute définition, toute limitation de l'Être impliquerait l'existence d'un non-être au-delà de la limite, or le non-être ne peut pas être ! Pour Parménide, l'Être est donc inengendré, impérissable et immobile. L'immobilité de l'Être opposait Parménide à Héraclite, qui au contraire voyait le Réel en perpétuel changement.

 

En pensant l'Être et en se méfiant de la doxa, du "sens commun", Parménide est sans doute le premier philosophe au sens plein du terme. Thalès se méfiait des traditions. Parménide va plus loin, et se méfie aussi de la pensée spontanée et naïve. On pourrait dire, pour résumer l'évolution de la haute pensée grecque de Thalès à Parménide, que Thalès a inventé le raisonnement, c'est-à-dire le recours à la raison, à la logique du logos pour s'opposer aux erreurs et aux mensonges des traditions. Ensuite, Pythagore a inventé la démonstration (souvenons-nous de son fameux théorème du triangle rectangle), c'est-à-dire le raisonnement organisé pour que l'on ne puisse pas douter de sa conclusion. Enfin, Parménide a perfectionné le raisonnement pour en faire un puissant outil d'analyse. Les admirateurs de Parménide en font le véritable fondateur de la philosophie, et ne voient dans les idées des physiciens et des pythagoriciens qu'une préhistoire de la pensée pure. Les contradicteurs de Parménide voient en lui l'inventeur de la ratiocination.

 

Vers 450, Parménide et son élève Zénon d'Elée viendront à Athènes faire connaître leurs idées sur l'Être et le Néant.

 

Nous retiendrons la séquence historique raisonnement - démonstration - ratiocination. Nous retiendrons aussi que la philosophie est l'étude de l'Être et qu'elle a été inaugurée dans toute son immense ambition par Parménide l'Eléate. Cependant, l'oeuvre de Parménide et de son école n'aboutit qu'à une suite de négations finalement assez stériles : l'Être n'est pas engendré (et donc il est sans commencement), n'est pas périssable (il est sans fin), n'est pas mobile (et donc le mouvement est impossible).

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Louis Mathoux, l'Eglise et le message évangélique

11 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Religion

Cur PenseeJe viens de recevoir le numéro de janvier de la Revue Générale (148ème année !), qui contient entre autres un intéressant article du poète et journaliste Louis Mathoux, intitulé "Et si l'Eglise redécouvrait l'évangile". D'abord, ce ne serait pas si simple. Car l'évangile (au singulier) n'existe pas. Il y a trois évangiles synoptiques (Marc, Matthieu et Luc) et une douzaine d'évangiles datant du premier ou du deuxième siècle de notre ère, sans compter quelques évangiles encore plus récents. Ces textes nous parlent tous d'un certain Jésus, disent presque tous qu'il a été crucifié et qu'il était prophète, mais en dehors de ça divergent sur de nombreux points, qui ne sont pas toujours de détail. Comment alors découvrir l'évangile, c'est-à-dire le message authentique de ce Jésus, dont on ne sait pas grand-chose ? Et d'ailleurs pourquoi s'intéresser à ce personnage semi-légendaire, alors que les historiens et les philologues ont établi que les origines de l'Eglise catholique romaine remontent au sens de l'organisation de quelques disciples de Jésus (plutôt que de Jésus lui-même), parmi lesquels un des plus actifs fut Paul de Tarse ?

 

Mais passons sur cette question, qui a fait couler, comme on dit, beaucoup d'encre. Le fond du propos de Mathoux est de trouver l'explication de la désaffection qu'il constate de nos jours pour le culte catholique. Il pose la question ainsi : "Pourquoi tant de chrétiens sincères ne se reconnaissent-ils plus dans le discours officiel de la hiérarchie ecclésiale ?". Une bonne question, indéniablement. Mais que valent les réponses du journaliste-poète ? Ne soyons pas trop corrosif (nous le sommes d'ailleurs rarement, car nous détestons les détestations), car il est extrêmement difficile d'établir la causalité des faits socio-historiques !

 

Louis Mathoux voit dans la baisse de la pratique religieuse chez les catholiques (je crois qu'il limite sa rélfexion au cas de son pays, la Belgique) trois causes : 1° la richesse de l'Eglise et son goût pour l'argent et le décorum solennel et coûteux ; 2° l'existence de l'Etat du Vatican et donc le rôle politique joué par l'Eglise, c'est-à-dire son intervention dans les affaires "temporelles" ; 3° son attitude vis-à-vis du fait sexuel, et en particulier les questions a) du célibat des prêtres et b) de la position sociale de la femme d'après les enseignements du Magistère.

 

Tout cela semble finement analysé, mais il faut creuser davantage. L'Eglise est riche et organise un décorum spectaculaire (cathédrales somptueuses, instruments du culte en or, vêtements richement décorés des membres du clergé pendant les offices...) depuis le Haut Moyen Âge. Le pape possède des territoires et les prérogatives d'un Etat au moins depuis Charlemagne. La position accordée à la femme (vue par l'Eglise comme épouse et mère et écartée des fonctions cléricales) est également très ancienne. Alors ? Pourquoi les lieux de culte sont-ils désertés depuis le milieu du XXe siècle seulement, si les causes de cette désertion remontent à de nombreux siècles ?

 

Inconstestablement, il faut chercher ailleurs, et peut-être pas au sein de l'Eglise. Quand un commerçant fait faillite, c'est le plus souvent parce que les biens ou services qu'il propose ne correspondent plus aux demandes du marché. Je sais que la comparaison irritera quelques-uns, mais après tout l'Eglise n'est-elle pas une entreprise fournissant de la consolation et de l'espoir, "services" fort appréciés naguère? Pourquoi d'ailleurs la désaffection du christianisme en Europe occidentale, dans les pays où l'enseignement est le plus poussé, et nullement dans les pays arabes, où l'islam est plus vigoureux que jamais, ni dans les pays d'Afrique noire, où l'animisme gagne du terrain ?

 

Sur l'origine du fait religieux, je me permets de renvoyer à mon livre Curieuses histoires de la Pensée (éditeur Jourdan, Bruxelles, 601 pages) qui, malgré un titre un peu tapageur, est une étude très approfondie et documentée des origines de la pensée mtystique et des croyances en un monde "spirituel".

 

Tiens, au fait, parmi les préceptes du "message évangélique", il y aurait une assez belle idée : "Rendez à César ce qui est à César". Cela me plairait bien que l'on applique cette recommandation, notamment dans les milieux universitaires !

 

Pour info, l'URL (à copier et coller après http://) d'une vidéo sur l'histoire des sciences :

www.youtube.com/watch?v=HZNSrBg25XQ

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Philosophie 011 - Le Réel

10 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie

Nous avons vu que le départ historique de la philosophie se situe au début du VIe siècle avant notre ère, à Milet, en Ionie, avec la réflexion de Thalès. Mais ce n'est qu'un fait "historique", c'est-à-dire en somme anecdotique. Il importe davantage de connaître le départ psychologique de la philosophie, c'est-à-dire savoir dans quelles conditions un homme (Thalès ou chacun de ses successeurs) se met à philosopher. On connaît la formule qui nous dit que la recherche vient de l'étonnement. Mais encore ? Satisfaire une curiosité ne conduit pas nécessairement à la philosophie. Bien des hommes furent étonnés par le ciel nocturne étoilé et devinrent astronomes, ou furent étonnés par le chant des oiseaux et devinrent zoologistes. Ils ne devinrent pas philosophes pour autant.

 

Il y a au départ de la démarche philosophique le surgissement dans la conscience d'un état particulier où il y a de l'étonnement, du questionnement, mais aussi une volonté, ou du moins un désir d'amélioration personnelle. L'astronome étudie les astres, sans s'occuper d'autre chose. Le philosophe, quelle que soit l'orientation que prendra sa pensée, fait d'abord un travail sur lui-même. Socrate répétait souvent : "connais-toi toi-même". C'est en effet le ressort de toute philosophie. Le sociologue étudie la société des hommes pour en connaître les particularités, exactement comme le zoologiste compte les pattes des araignées. Il ne devient éventuellement philosophe que s'il tente de comprendre les rapports entre la société et lui-même. Toute philosophie est égocentrée (1).

 

Au départ de tout travail philosophique, il y a donc une prise de conscience de soi (2). Il y a tout un complexe de notions vagues que la réflexion philosophique tentera de clarifier et de transformer en concepts : je suis là (d'où le concept d'ipséité), et toujours là malgré le temps qui passe (concept de temps), j'éprouve parfois des joies et parfois des peines, qui proviennent de mon environnement, c'est-à-dire que je subis comme ne venant pas de moi. J'aimerais me trouver définitivement dans un état de joie sans souffrances, ce que j'appelle le bonheur. Il y a alors la compréhension, encore "naïve" mais fondatrice de ma recherche, 1° que je dépends d'un extérieur, d'une situation, 2° que je peux tenter de modifier mon état (plus ou moins distant du bonheur auquel j'aspire) par certains actes (un projet de vie), 3° que pour connaître les actes à choisir pour approcher du bonheur il me faut connaître l'extérieur dont je dépends.

 

Les philosophes appellent cet extérieur dont je suis dépendant, et qui comprend d'innombrables objets, le Non-Moi, le Monde, l'Univers, le Cosmos, l'Être, le Tout, le Réel... Il est important de comprendre que tous ces termes désignent la même notion : celle de tout ce qui existe, au sein de quoi je me trouve (et dont je fais éventuellement partie, mais la relation entre le moi et le non-moi ouvre des difficultés considérables que nous examinerons plus tard). Pour le philosophe, le Réel est donc "tout ce qui existe vraiment", et plus précisément "tout ce qui peut avoir une influence sur moi". Car à vrai dire un objet qui n'aurait aucune influence sur mon état ne me concerne pas, son étude serait totalement vaine et me détournerait de la vraie philosophie (3).

 

Le Réel comprend mon corps, le monde matériel et, peut-être, le monde spirituel.

Le Réel comprend d'abord mon corps, car il est évident que de lui me viennent des plaisirs et des souffrances.

Le Réel comprend ensuite tout ce qui est sensible, le matériel, qui se présente à moi comme une immensité inimaginable dans sa totalité, où à la diversité des choses qui avait induit la réflexion de Thalès s'ajoute pour nous l'insondable durée depuis le "Big Bang" et les inconcevables distances dont nous parlent les astronomes.

Le Réel comprend enfin, peut-être, du non-sensible, du non-matériel, que l'on appelle traditionnellement l'au-delà, le spirituel (c'est-à-dire le monde de l'esprit, spiritus en latin).

 

Aucun philosophe sérieux ne nie l'existence de son propre corps ni celle du monde matériel. Par contre, il y a une très forte opposition entre ceux qui nient l'existence de réalités "spirituelles" telles qu'âmes, anges, démons, dieux, fées, lutins, etc. et ceux qui admettent l'existence d'un monde "dépassant" le monde matériel, d'une autre nature que le corps humain, et inaccessible par les sens. Les premiers sont les matérialistes. Les seconds sont nommés dualistes, spiritualistes ou idéalistes. Toute l'histoire de la philosophie se ramène essentiellement à la lutte, parfois sanglante, entre les matérialistes et les idéalistes.

 

Nous retiendrons qu'il y a deux positions philosophiques opposées concernant la réalité du "non-moi". Pour le matérialisme, l'Être est exclusivement constitué de matière, c'est-à-dire d'objets accessibles par les sens (4). Pour l'idéalisme, il est formé d'un monde matériel et d'un autre monde, non-matériel. Il y a, d'après l'idéalisme, une "coupure ontologique" entre les deux mondes. Le christianisme, par exemple, est un idéalisme. Il admet l'existence d'un monde matériel (le Ciel et la Terre, selon l'expression des "écritures saintes") et d'un monde immatériel, formé par Dieu, les anges, les démons et les âmes des hommes.

 

(1) J.C. Baudet : "Moi et les autres", Revue Générale 142(6/7): 49-53 (2007).

(2) Décrite par exemple par Jean-Paul Sartre dans son roman La Nausée.

(3) Nous retrouvons ici l'idée de "divertissement" chère à Blaise Pascal. Etudier des objets sans influence sur mon bonheur est un divertissement qui m'écarte de la seule recherche qui m'importe. Mais le fait est qu'il est difficile d'affirmer que tel objet, même lointain, est sans effet ou sera sans effet sur ma quête du bonheur.

(4) Eventuellement munis d'instruments d'observation. Les particules étudiées par les physiciens (protons, électrons, bosons, etc.) sont bien entendu invisibles, mais produisent des effets visibles.

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Philosophie 010 - L'éditologie

9 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Le philosophe qui aboutit à un ensemble d'idées cohérentes (ou "concepts") produit ce que l'on appelle communément un "système", que l'on nomme d'après le nom de l'auteur (épicurisme, marxisme...) ou à partir d'un concept-clé (atomisme, phénoménologie...).

 

Ma réflexion est partie (cela remonte à 1968) de la question épistémologique (quelle est la valeur de la science ?) et se caractérise par la place que j'ai accordée au fait technique dans mes recherches (1). J'ai rapidement baptisé "éditologie" le système qui en résulte. On peut aussi dire "éditologisme" (2). Ce n'est pas, contrairement au marxisme, par exemple, un système qui se prétend complet et définif. Au contraire, l'éditologisme aboutit à un scepticisme relatif. Il n'est qu'une étape, probablement perfectible, dans l'histoire de la pensée philosophante.

 

Le point de départ de l'éditologisme est une constatation de professeur : pour enseigner la philosophie, il faut d'abord aborder le problème de la connaissance, qui s'impose comme préjudiciel, et pour examiner ce problème (qui est le problème "épistémologique"), il faut d'abord trouver une définition de la science, parce que la science (sans préjuger de sa valeur) est un mode de connaissance très important que le philosophe ne peut pas négliger. Le philosophe qui négligerait la science en prétendant construire une épistémologie me semble aussi naïf que le botaniste qui étudierait les plantes d'une forêt en oubliant d'examiner les arbres. C'est cet intérêt nécessaire pour la science (et donc pour la technique) qui m'a conduit à passer beaucoup de temps, dans l'étude de l'édification (histoire) des systèmes de pensée, à l'étude de l'histoire de la science.

 

Pour étudier la science, il faut d'abord en produire une définition : il faut savoir identifier comme "scientifiques" certaines productions culturelles, pour les distinguer des productions poétiques, religieuses, politiques, etc. Il ne s'agit nullement - ce serait un présupposé (3) - d'admettre d'emblée une quelconque supériorité de la science sur les autres systèmes de pensée, il s'agit uniquement de la "repérer". Où trouver des échantillons de science, pour pouvoir en faire l'analyse et la critique ? Ce n'est pas simple, car d'importantes productions culturelles (par exemple le marxisme, la psychanalyse...) se présentent comme "scientifiques", alors que de nombreux penseurs en dénoncent le caractère "non-scientifique" (4). Aucune position (gnoséologique, ontologique, politique) n'est encore prise à ce stade de mon travail. J'arrive à la conclusion (5) que la science est un ensemble de textes (une littérature, un discours...), mais de textes "édités" avec certaines particularités : un article de physique ou de sociologie ne se publie pas comme un roman, une loi ou un recueil de poèmes ! Je dois donc chercher les spécificités de la scientificité dans les modalités de l'édition des textes connus comme "scientifiques". D'où l'idée que l'étude de la science (et plus généralement de la connaissance, l'étude du savoir étant ipso facto l'étude du non-savoir) se compose de deux parties : la terminologie (étude des termes du discours) et l'éditologie (étude de son édition). Les concepts de terminologie et d'éditologie sont donc complémentaires et interdépendants (6). J'appelle éditologisme cette approche du travail philosophique, et le système qui en découle. Le premier fait "éditologique" est la dépendance de la science par rapport à la technique. D'où l'élaboration du concept de STI (science-technique-industrie), qui consiste à penser que la science est un isolat artificiel dans le champ culturel, et que le travail épistémologique doit obligatoirement prendre en compte le complexe épistémique STI (et pas la S seule). Historiquement, cela correspond à une triade (hégélienne, c'est-à-dire dialectique) : de la technique (thèse) naît (vers 1543) la science (antithèse), qui s'en sépare en développant même au sein de l'intelligentsia un certain mépris pour les "arts mécaniques" ou "arts et métiers", mais qui finit par la rejoindre en constituant la technologie (synthèse), naissant (fin du XVIIIe siècle) avec la Révolution industrielle anglaise.

 

La prise en compte du concept de STI conduit à la nécessité d'une étude approfondie de la figure de l'Ingénieur (7). Elle conduit également à une définition plus serrée de la science : celle-ci se distingue des savoirs archaïques et aussi de la philosophie par sa méthode (le recours à l'instrumentation, qui permet à la fois l'extension des perceptions sensorielles et la mathématisation des faits observés), mais pas par son objet. Le but de la philosophie et celui de la science sont identiques : connaître le Réel, que les philosophes appellent volontiers l'Être et que les scientifiques appellent l'Univers.

 

L'éditologisme me mène, à partir de l'acceptation du fait technique comme fondateur d'humanité, à me séparer des traditions idéalistes qui privilégient, souvent jusqu'à la sacralisation, une nature "symbolique" ou "langagière" de l'homme, ce qui revient aux plus anciennes idées (enracinées dans la Préhistoire) d'âme et de monde "spirituel". C'est ce qui me fait dire, proposition hélas à l'origine de nombreux malentendus, que l'éditologisme est un anti-humanisme. L'éditologisme est d'abord une recherche, c'est-à-dire un non-savoir (un "triste non-savoir"), qui sait quand même une chose, c'est que l'homme est créé par ses outils, qu'il dépend ontologiquement de la technique. Ce qui détermine le plus radicalement la condition humaine est une double limite, celle de son corps (qui le condamne à mourir) et celle de sa conscience (qui le condamne à ignorer).

 

Interdit de vie prolongée et interdit de connaissance absolue, l'homme a pour destinée de vivre malgré tout, parmi d'autres hommes. Les idées d'éthique et de politique lui sont refusées, si du moins il entend fonder ses commandements moraux et des projets de société sur des valeurs indiscutables. Ou plutôt, il ne peut se baser, pour vivre avec sa conscience et avec les autres, que sur une seule valeur, celle même qui l'a distingué de la bête : la Technique.

 

Nous retiendrons que la science est un ensemble de textes édités, et que son origine est la technique. Elle apparaît dans sa forme achevée quand elle commence à avoir recours à l'instrumentation (possible grâce à la technique des instruments d'observation et de mesure). La philosophie n'est ainsi qu'une "pré-science".

   

(1) Il faut savoir qu'en 1968 et pendant longtemps la technique était comme oubliée par la plupart des philosophes, et même les historiens lui accordaient peu d'attention. Pourquoi cet oubli de la technique (quand même paradoxal en plein XXe siècle, après les progrès considérables et spectaculaires dans les domaines de l'énergie nucléaire, des télécommunications et du secteur aéro-spatial) fut ainsi mon premier questionnement. Je fonderai la revue Technologia dix ans plus tard en 1978, dont le titre est comme une provocation.

(2) Voir notamment mes articles : "Editologie et scientificité", Communication & Cognition 23(4): 323-329 (1990) ; "Editologie et sociolinguistique", Cahiers de linguistique sociale (Rouen) 18: 81-99 (1991) ; "Editologie: une sociolinguistique de la science", Meta 40(2): 216-223 (1995).

(3) Nous avons insisté, dans nos propos antérieurs, sur la nécessité pour le philosophe de se dégager du poids des traditions, et donc de tout présupposé.

(4) Par exemple Karl Popper (1902-1994).

(5) Je baserai évidemment ma méditation en partie sur l'expérience acquise lors de ma pratique de la recherche scientifique, à l'Université de Paris-VI, à la fin des années 1970. L'éditologie a une base qui n'est pas uniquement livresque.

(6) Les conséquences de l'approche éditologique sur le travail des linguistes ont été étudiées notamment par François Gaudin, de l'Université de Rouen : Pour une socioterminologie, Rouen, 254 p. (1993).

(7) J.C. Baudet : Introduction à l'histoire des ingénieurs, APPS, Bruxelles (1987). Cet ouvrage est la base du cours d'Histoire de la profession d'ingénieur que j'ai fait dans le cadre du Programme interuniversitaire du FNRS (Fonds national belge de la recherche scientifique) d'Histoire des sciences et des techniques de 1985 à 1993. 

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Philosophie 009 - Les atomes

8 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Je ne suis pas sûr qu'il existe une filiation historique allant de la physique d'Empédocle à celle de Démocrite d'Abdère (v. 460 - v. 370), mais la filiation logique est évidente. Les Milésiens pensaient que le monde est formé d'un élément. Empédocle pensait que le monde est formé de quatre éléments. Il était fatal qu'un philosophe, réexaminant la question "physique", arrive à l'idée que le monde pourrait bien être formé de beaucoup d'éléments. D'ailleurs, le problème à résoudre est celui de la diversité. Il est clair qu'avec plus d'éléments au départ on pourra obtenir des objets plus différents par construction ! Mais est-ce une explication satisfaisante ? Ne s'agit-il pas d'expliquer la multiplicité du monde par la multiplicité de ses composants, et en somme ne s'agit-il pas finalement de " déplacer le problème " ? Pourquoi y aurait-il beaucoup d'éléments, et pas seulement un petit nombre ? A vrai dire, le philosophe qui a médité sur ces questions difficiles sait bien que la question " pourquoi le monde ? " n'a aucun sens : le monde existe, il est là, mystérieux et s'imposant par ses effets sur notre moi, présent, indiscutable dans ses résistances à mes désirs. Je ne peux empêcher le ciel bleu, la chaleur du soleil, les nuages, les arbres, d'exister... Mais s'il est vain de vouloir comprendre pourquoi le monde existe (1), je peux tenter de comprendre ce qu'il est, c'est-à-dire chercher l'être qui le fait être ce qu'il est. Nous avons étudié la réponse des Milésiens : le monde existe parce que des éléments (ou un seul) le font exister. Nous avons étudié la réponse des pythagoriciens : le monde existe parce que les nombres le font exister. Voici maintenant une troisième réponse, celle de Démocrite.

 

L'existence de Démocrite est mal connue. Il fut un disciple de Leucippe (v. 460 - v. 370) dont la biographie est plus mal connue encore. Voici peut-être le raisonnement de Démocrite (ou de Leucippe ?). Je ne peux que construire un raisonnement hypothétique, car tous les ouvrages des deux philosophes sont perdus.

 

Supposons un morceau d'une substance quelconque, bout de bois, plaque de métal, peu importe. Je peux casser l'objet en morceaux plus petits, et je constate qu'un morceau de bois se divise en morceaux de bois, un morceau de bronze en morceaux de bronze, etc. Je peux alors refaire la même opération, c'est-à-dire prendre un petit morceau, le casser, et obtenir à nouveau des morceaux, de même nature, mais encore plus petits. Et je continue. En fait, je ne dois même pas faire ces morcellements successifs "en vrai", je peux me contenter d'une expérience "mentale". Alors voilà où sont arrivés Leucippe et Démocrite. Les morceaux obtenus sont de plus en plus petits. Il devient difficile de continuer à les diviser, mais supposons que leur petitesse ne soit pas un obstacle au morcellement. Si même je parvenais, par je ne sais quel moyen, à poursuivre mes divisions (jusqu'à obtenir des morceaux tellement petits qu'ils deviennent invisibles), il faut (ma raison m'oblige à penser) que j'arrive à une limite, car il me semble impossible que l'on puisse obtenir des morceaux de plus en plus ténus sans arrêt, divisant sans cesse pendant l'éternité ! Il doit exister une dimension minimale en dessous de laquelle la substance étudiée ne peut plus être fragmentée en deux, devient insécable (en grec : atoma).

 

Leucippe et Démocrite arrivèrent ainsi, par un raisonnement basé sur l'impossibilité de l'infini ou de l'éternel, à admettre que le monde est formé de toutes sortes de substances (le bois, l'eau, le sable, le fer, etc.) qui elles-mêmes sont formées de petits corps, invisibles du fait de leurs dimensions, et insécables : les atomes. Leucippe et Démocrite, en fondant l'atomisme, généralisent à l'extrême le concept d'élément primordial forgé par Thalès et ses disciples. L'eau des sources (qui est insipide) est formée exclusivement d'atomes d'eau. L'eau de mer (qui est salée) est par contre formée d'un mélange d'atomes d'eau et d'atomes de sel. Et le jus de citron (qui est acide) est évidemment un mélange d'atomes d'eau et d'atomes d'acide. Démocrite pensera en outre que les atomes d'eau sont sphériques, ce qui explique la liquidité de l'eau, mobile comme un assemblage de billes. Quant aux atomes d'acide (que l'on trouve aussi dans le vinaigre), ils sont sans doute pointus, ce qui provoque le goût piquant - qui résulte du contact des pointes de l'acide avec les atomes de la langue...

 

L'atomisme de Démocrite, comme la physique des éléments, était un matérialisme : les atomes sont constitués de matière, c'est-à-dire qu'ils sont de même nature que les objets que nous pouvons percevoir par nos sens, et donc de même nature que notre corps. Nous ne pouvons pas percevoir les atomes individuellement, car ils sont extrêmement petits, mais nous percevons les corps formés par un nombre suffisamment grand d'atomes. Il s'agit donc aussi d'un athéisme. Il n'y a dans le monde, dans l'Être, répétait Démocrite, " que des atomes et du vide " : ni dieux, ni âmes ! L'existence du vide était une exigence rationnelle : le mouvement existe, et ne peut résulter que de déplacements d'atomes, qui pour se mouvoir doivent être séparés les uns des autres par un lieu sans obstacles : le vide. Les Grecs - y compris même certains philosophes, comme Platon - étant fidèles en majorité aux traditions religieuses, rejetèrent les idées de Démocrite dont l'athéisme leur faisait horreur. Les livres de Leucippe et de Démocrite furent détruits. C'est curieux de constater que le désaccord sur l'existence des dieux conduit à la détestation de l'adversaire et au fanatisme. Je ne parviens pas à pénétrer dans une telle exécration : je ne parviens pas à haïr quelqu'un parce qu'il croit en Jésus-Christ, au Père Noël ou à la Dignité humaine. Il me semble que toutes les opinions sont respectables. Il ne faut pas confondre l'opinion (respectable) et la volonté d'imposer cette opinion, qui est abjecte.

 

Nous retiendrons que l'atomisme est un matérialisme qui voit la matière comme formée d'atomes extrêmement petits. Il y a autant de sortes d'atomes qu'il existe de substances différentes. L'idée d'atome résulte de l'idée de l'impossibilité de l'infini. Les atomes sont insécables, et en outre solides et éternels.

 

(1) Voici un des points difficiles de la philosophie : une existence se constate, s'éprouve, elle ne s'explique pas. L'expliquer revient à en chercher la cause, certes, mais il s'agira ensuite d'expliquer la cause par une cause plus "profonde", et l'on n'en finit pas.

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Philosophie 008 - La mathématique

7 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Les Anciens distinguaient l'étude des nombres (l'arithmétique) et celle des figures (la géométrie), et les Grecs appelaient ces deux disciplines "les" mathématiques. Toutefois, Pythagore s'est rendu compte qu'il existait de "profondes" relations entre les figures ou formes et les nombres. Ses successeurs, et pendant longtemps (jusqu'au XXe siècle), restèrent fidèles toutefois, notamment dans l'enseignement, à cette division, et l'on fit séparément de l'arithmétique (devenue algèbre avec Diophante au IIIe siècle) et de la géométrie.

 

D'après Gilles Deleuze (et d'autres), la philosophie " est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts " (1). Je peux généraliser cette définition. La philosophie est l'art de former des philosophèmes, la poésie l'art de former des poèmes, les religions des anathèmes, la science des théorèmes. Mais je me contenterai d'examiner la notion de concept (ou philosophème) pour transformer cette notion en concept. Le concept de concept est au coeur de la pratique philosophique.

 

Un concept n'est rien d'autre qu'une idée longuement analysée, c'est-à-dire un contenu de la conscience décomposé en ses constituants ultimes (ou supposés tels) par les ressources de cette conscience, ressources dont l'ensemble forme la "raison" (2). Tout concept, désigné par un terme, peut être défini en compréhension et en extension. Comme les idées viennent dans la conscience de " quelque part ", le processus de conceptualisation débute avec la pénétration d'une idée dans la conscience : je vois un oiseau dans le ciel, et j'ai le point de départ pour élaborer le concept "oiseau". De quoi déjà se poser beaucoup de questions. Mais je voudrais me concentrer sur le concept de concept, et je dois reconnaître que la conceptualisation (c'est peut-être ça, penser ?) est un vécu. Passer de l'idée initiale, brute, vague, au concept épuré prend un certain temps, une tranche de vie. Pour étudier ce passage, il est indiqué de considérer d'abord des concepts simples, et c'est pourquoi je vais examiner le concept de nombre.

 

L'idée de nombre n'est pas innée - y a-t-il d'ailleurs des idées vraiment innées ? Même la conscience de soi n'est pas immédiate. Comment les idées qui aboutiront au concept de nombre entrent-elles dans la conscience ? Il me semble que l'on peut difficilement nier que c'est grâce à toute une série d'expériences du moi avec son environnement : observations et manipulations. Jean Piaget a étudié cette question, fondant une " épistémologie génétique " qui confirme une idée assez simple, proche de l'évidence de l'observation naïve : l'enfant forme le concept de "un", puis de "deux", et ainsi de suite en manipulant des objets de la réalité matérielle : un nez mais deux mains, puis une main ici et l'autre main là, d'où " un et un font deux ", et ainsi de suite. Il est tout à fait significatif que des ethnographes ont décrit des peuplades primitives dont la langue ne connaît que les nombres "un", "deux" et "beaucoup".

 

Il ne faut pas se laisser décourager par la simplicité presque désolante de ces débuts : ce sont bien les débuts de la conceptualisation, que l'on peut tenter de reconstruire à partir de l'introspection, des données de la psychologie de l'enfant et de l'observation ethnographique des peuples primitifs. C'est en regardant, en touchant, en manipulant les objets qui l'entourent que l'homme a construit l'extraordinaire édifice des nombres. Ce n'est pas du simplisme que de découvrir que les bases d'une construction sont plus simples que la construction elle-même !

 

Les nombres manifestèrent dès les premières réflexions des propriétés remarquables, qui s'imposent à l'esprit humain. Je suis libre de penser un oiseau avec trois ailes ou un homme à la peau verte, mais je ne suis pas libre de penser par exemple " 2 + 3 = 6 " ! La suite des nombres m'est imposée par " les choses ", elle est venue de l'extérieur de moi, et ne constitue donc pas une libre construction de l'esprit humain. Cela ne signifie cependant pas que les nombres "existent", présents dans je ne sais quel monde des idées, comme le croyait Platon (3). L'étude des nombres a conduit à comprendre qu'ils sont la synthèse de deux concepts plus "profonds", l'ordinal et le cardinal. Un nombre peut servir à situer un objet dans une suite : le premier (noté "a"), le septième ("g"), etc. Un nombre peut aussi servir à compter les objets dans une collection : un (noté "1") nez au milieu du visage, sept ("7") jours dans la semaine... Rien de m'oblige à utiliser le même symbole (ou "chiffre") pour désigner l'ordinal et le cardinal qui se correspondent. Mais il est très commode d'écrire 1 = a, 7 = g, et de choisir un seul signe. Il en résulte une certaine ambiguïté, qui généralement n'est pas gênante : le chiffre 5 peut aussi bien désigner la cinquième position que les cinq doigts de la main. Cette distinction montre la double origine empirique du nombre. L'homme a découvert l'ordinal en faisant des classements, en mettant des ensembles "en ordre". Il a découvert le cardinal en faisant des comptages, en faisant "le compte" des ensembles. Et tout cela conduit à une donnée qui s'impose à moi, qui limite ma liberté de conceptualisation : la coïncidence entre l'ordinal et le cardinal. On peut aussi bien dire que l'ordinalité et la cardinalité sont deux propriétés du concept "nombre".

 

L'étude de l'aspect cardinal des nombres conduit à de nouveaux concepts, dont le principal est l'addition. Je ne peux pas ajouter un ordinal à un ordinal. L'expression "troisième + neuvième" n'a aucune signification empirique. Mais je sais bien qu'en ajoutant 3 olives à 9 olives j'en obtiens 12.

 

A la fin du XIXe siècle, des mathématiciens comme Gottlob Frege et Giuseppe Peano vont pousser très loin l'analyse du concept de nombre et des concepts qui en dérivent. Leurs successeurs vont alors découvrir que de nombreux objets mathématiques (numériques, mais aussi géométriques) sont caractérisés par des structures "topologiques", c'est-à-dire par des propriétés liées au concept d'ordre, d'ordinal, et/ou par des structures "algébriques", qui sont des propriétés liées au concept d'addition, de cardinal. D'autres mathématiciens, comme Georg Cantor, vont établir que l'étude approfondie du concept de nombre implique la définition du concept "ensemble". En effet, du fait des "structures", les nombres ne peuvent pas être pensés isolément : si je pense à 4, je pense immédiatement aux multiples de 4, qui forment un ensemble (4, 8, 12, 16...), et si je pense à 16, je suis conduit à penser à ses successeurs, qui forment aussi un ensemble (17, 18, 19...). Grâce à la théorie des ensembles, "les" mathématiques vont devenir "la" mathématique, dont les deux disciplines traditionnelles (arithmétique et géométrie) vont voir leur objet devenir plus vaste et plus abstrait. La mathématique est formée par la topologie, qui bien sûr étudie les structures topologiques, et par l'algèbre (structures algébriques).

 

Une structure algébrique est par exemple la commutativité de l'addition, qui vaut pour tous les couples de nombres entiers x et y, quels qu'ils soient :

si x + y = a et si y + x = b, alors a = b.

Une structure topologique est par exemple la transitivité de l'ordre :

si x < y et si y < z, alors x < z.

 

Le philosophe - qui recherche la voie du bonheur de l'homme jeté dans un monde d'une diversité extrêmement complexe - va devoir analyser des concepts bien plus difficiles que celui de nombre. On voit mal comment il y parviendrait s'il ne parvenait pas à comprendre d'abord un des concepts les plus simples, celui de nombre !

 

Nous retiendrons que l'analyse du concept de nombre a conduit à découvrir que les nombres sont des objets complexes de la pensée, formés à partir de structures topologiques et algébriques, dont l'importance a été révélée par la théorie des ensembles. Le concept d'ensemble devient un concept plus "simple", plus "radical" que celui de nombre.

 

 

 

 

(1) G. Deleuze & F. Guattari : Qu'est-ce que la philosophie, Minuit, Paris, 1991, p. 8.

(2) Le "logos" des Anciens ; les instances de l'esprit chez Kant (die Sinnlichkeit, der Verstand, die Vernunft) ; ou encore les réseaux neuronaux et leurs connexions synaptiques de la biologie contemporaine.

(3) J.C. Baudet : Mathématique et vérité, L'Harmattan, Paris, 2005.

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Michel Ducobu poète du sable

6 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Terminé la lecture (bien agréable) du dernier recueil du poète belgo-wallon Michel Ducobu : Sable seul, Flavio de Beni, Vottem, 121 pages (décembre 2011). Cela me change un peu de la préparation de mes notes de cours "internetisé" de philosophie, encore que la philosophie ne soit pas absente de ce beau livre de poésie pure. La pensée y est présente en creux (comme la marque d'un pied dans le sable).

 

Michel Ducobu a marché, il a beaucoup marché, seul, a rédigé sans souci de la rime mais soucieux du rythme et de la prosodie, et fait imprimer plus d'une centaine de sizains qui sont autant de méditations à propos des objets que l'on rencontre en se promenant, solitaire, "les cheveux et les idées au vent", le long de la mer du Nord, dans le sable.

 

L'horizon :

Un horizon que tu crois droit

fixe et tracé pour ta pensée

n'est réel que si tu rêves...

 

Les coquillages :

... coques et couteaux

minces mots de nacre...

 

Les nuages (chers à tant de poètes) :

... tes pas miraculeux sur les nuages

te conduisent au sommet de la mer...

 

Tout en marchant dans le sable, le poète éprouve la stabilité du monde et l'instabilité de ceux qui l'habitent, pour quelques années, quelques décennies parfois. Et s'il est seul (l'homme est toujours seul, dans sa nuit ou dans sa marche), c'est parfois dans la vue d'un objet, dans le cri d'une mouette que tout à coup il est comme saisi par sa propre existence, par le surgissement dans sa conscience de ce fait incompréhensible qu'il "est" - malgré les oiseaux, les nuages et la mer. Grand thème, on s'en souvient, des existentialistes. Si j'ajoute que les sizains de Ducobu sont de véritables tableautins faits de mots plutôt que de taches de couleur, exprimant des impressions captées dans le silence du marcheur, j'ai trouvé les deux qualificatifs pour désigner la poétique de l'auteur : impressionnisme existentialiste.

 

Dernière observation, de technique littéraire. Michel Ducobu, tout en faisant appel aux ressources apparemment faciles du vers libre (mais qui oserait l'alexandrin, à notre époque de tohu-bohu généralisé ?), a su s'imposer la discipline de construire son recueil en suivant un minimum de règles, et notamment celle de ne rassembler que des poèmes de six vers. Cela donne à l'ensemble une cohésion que le lecteur, je pense, appréciera, à moins qu'il ne préfère le "n'importe quoi" (si proche du "presque rien") de tant de poètes d'aujourd'hui.

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Philosophie 007 - Pythagore de Samos

3 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

La philosophie commence avec les physiciens de Milet. Son histoire continue avec les pythagoriciens, c'est-à-dire les disciples de Pythagore. On ne connaît guère mieux Pythagore que Thalès. Il a fondé une école, on pourrait même dire une secte, qui lui a survécu longtemps, mais dont l'enseignement était ésotérique (tenu secret par les membres de la secte), ce qui eut pour conséquence que les écrits de l'Antiquité sur les pythagoriciens sont remplis de légendes, et qu'il est donc difficile de distinguer ce qui vient de Pythagore lui-même de ce qui pourrait venir de certains de ses disciples. La pensée des pythagoriciens a profondément influencé la vie intellectuelle des Héllènes. Platon, par exemple, fut très marqué par certaines idées du pythagorisme.

 

On estime - avec une grande marge de doute - que Pythagore vécut entre 580 et 495, étant né à Samos, en Ionie (le pays de Thalès). Vers 550, il suit les cours de Phérécyde de Syros, qui a dû l'initier aux idées des Milésiens. Pythagore connaissait ainsi l'idée du réductionnisme cherchant le "principe" des choses. Vers 535, il arrive en Grande-Grèce (Italie du Sud), où il s'installe à Crotone. Même si les détails de la question sont totalement inconnus, on doit admettre que si les Milésiens ont rejeté les traditions religieuses pour " penser par eux-mêmes ", Pythagore par contre n'a pas totalement rejeté les enseignements traditionnels, acceptant les idées de divinité, d'âme immortelle et de valeurs "sacrées" qui doivent guider la vie des hommes. Les spécialistes de la pensée antique (1) spéculent sur des influences "orientales" (Egypte, Mésopotamie, Inde ?) qui auraient orienté Pythagore dans le domaine religieux.

 

La tradition attribue à Pythagore l'invention du mot "philosophe". A un de ses interlocuteurs qui traitait Pythagore de "sage" (en grec : sophos), il aurait répondu " je ne suis pas un sophos mais un philosophos ", c'est-à-dire " je ne suis pas un sage, mais seulement un ami de la sagesse ". Jolie modestie d'un chef d'école, que l'on ne retrouve que rarement chez nos professeurs. En tout cas, le néologisme philosophia (qu'il ait été forgé par Pythagore ou par d'autres) rencontra un vif succès, et pendant quelques siècles la Grèce différera de tous les autres peuples car elle possédait des philosophes (en très petit nombre, d'ailleurs).

 

Pythagore s'intéressait beaucoup aux idées de nombre et de figure. Il avait surtout remarqué de profondes relations entre les mondes a priori bien distincts de l'arithmétique et de la géométrie. Il a par exemple étudié les nombres "figurés", c'est-à-dire les suites de nombres correspondant à des figures simples : nombres triangulaires, nombres carrés, etc. Il faut savoir que les Grecs faisaient leurs opérations arithmétiques avec de petits cailloux. Le lecteur devrait s'amuser, avec des cailloux ou des jetons (il suffit d'ailleurs de les dessiner), à "construire" les nombres (1, 3, 6, 10), puis (1, 4, 9, 16). Il constaterait alors que la première série contient des nombres représentés par des triangles, alors qu'avec la seconde série on a des carrés ! Et il pourrait même, s'il a l'esprit suffisamment "mathématique", découvrir toutes sortes de relations, par exemple que tout nombre carré est le résultat de la multiplication d'un nombre par lui-même : 16 = 4 x 4, 49 = 7 x 7, etc. Ceci divise les hommes en deux catégories. Certains (les matheux) éprouvent un plaisir intellectuel subtil et intense en découvrant de telles propriétés. Les autres (les lettreux) ne voient dans ces manipulations numériques qu'une curiosité sans intérêt. Le lecteur est invité à se situer lui-même par rapport à cette distinction.

 

Mais voici l'essentiel, et le plus étonnant : je sais d'avance - sans avoir compté mes petits cailloux - que n'importe quel nombre, pris au hasard, multiplié par lui-même donne un nombre carré. Pour vérifier, comptez les cailloux qui forment un carré dont un côté comprend par exemple 218 cailloux... Cela signifie, et ce fut la grande découverte de Pythagore, que l'esprit humain est capable de découvrir des propriétés des choses sans même devoir les observer ! Cela a considérablement renforcé le rationalisme des penseurs grecs, la confiance dans le logos. Mais ce n'est pas tout ! Si les nombres correspondent à des figures, et si tous les corps que l'on peut observer ont forcément certaines figures, cela ne signifie-t-il pas que les nombres sont à la base de la constitution des corps, sont les "principes" des corps ? Certes, les corps que l'on rencontre dans la nature ont rarement des formes correspondant à des figures simples. Mais on peut toujours "retrouver" des figures simples par la décomposition. Par exemple, ce vase est formé d'une sphère posée sur un cylindre et surmonté par un cône : on y "retrouve" les figures du rectangle (la base), du cercle (la partie centrale) et du triangle (le col). Bref, ce fut la conclusion de Pythagore : la réalité ultime des choses n'est pas constituée par un élément, ni même par plusieurs, mais elle est constituée par les nombres. Tout ce qui existe est nombre, ou provient des nombres ! On pourrait  peut-être établir une filiation de la doctrine d'Anaximandre à celle de Pythagore, car l'on sait que le nombre des nombres est... infini (apeiron).

 

Nous retiendrons qu'au substantialisme des Milésiens, Pythagore a opposé une doctrine que l'on pourrait appeler mathématisme ou structuralisme : la structure ultime du Réel est formée de nombres et de combinaisons de nombres.

 

(1) Voir notamment L. Brunschvicg : Le rôle du pythagorisme dans l'évolution des idées, Hermann & Cie, Paris, 1937; M. Detienne : Homère, Hésiode et Pythagore. Poésie et philosophie dans le pythagorisme ancien, Latomus, Bruxelles, 1962 ; J.F. Mattéi : Pythagore et les pythagoriciens, PUF, Paris, 1993.

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Philosophie 006 - Les nombres

2 Janvier 2012 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com

Nous ne savons pas encore vraiment ce que signifie "penser" (voir dans ce blog "Philosophie 001"), mais nous avons déjà appris qu'il s'agit d'une activité de l'intelligence (mais qu'est-ce que l'intelligence ?) qui concerne des objets quelconques. Thalès a pensé sur l'objet "eau". Héraclite a pensé sur l'objet "feu". Il s'agit de répondre à des questions, c'est-à-dire que penser revient à se libérer d'une tension plus ou moins forte que l'on éprouve à propos de l'objet pensé. Si je pense aux dieux de la Grèce, je peux par exemple me demander si leur existence est réelle : Apollon existe-t-il comme Héraclite a existé ? Ce qui signifie que la pensée peut se développer à propos d'objets qui n'existent pas (les personnages d'un roman, par exemple) aussi bien que par rapport à des objets qui existent. Pour penser, il est nécessaire de disposer de mots pour désigner les différents "contenus" de la pensée. Empédocle, pour penser sa théorie des quatre éléments, a dû disposer au moins des mots eau, air, terre et feu. Un mot peut désigner une chose existante (il m'est difficile de prétendre que l'eau n'existe pas) ou inexistante.

 

Nous avons déjà noté, incidemment, que la pensée n'apparaît au cours de l'histoire de l'humanité qu'après l'invention du langage (les mots). Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), reprenant une expression d'Henri Bergson (1859-1941), l'a dit brillamment : " Si l'homme se lève au milieu du monde (...) il le doit à son langage qui fournit à la conscience un corps immatériel où s'incarner " (1).

 

Pour avancer dans ma réflexion sur la philosophie et donc sur la pensée humaine, je dois explorer deux groupes d'objets, les nombres et les figures, dont on peut se demander s'ils existent ou s'ils n'existent pas, et qui mobilisèrent la pensée de nombreux philosophes, à commencer par Pythagore dont j'étudierai les idées plus tard.

 

Je vois ces quatre livres sur mon bureau : il y a bien quatre livres, qui existent chacun (en tout cas, qui existent pour moi, puisque je peux les voir, les prendre en main, les feuilleter, etc.). Mais quatre existe-t-il ? Au terme "petit livre jaune" correspond bien un objet réel, mais que correspond-il au terme "quatre" ? J'ai élaboré une théorie des origines de l'arithmétique (penser les nombres) et de la géométrie (penser les figures). Ces deux préoccupations sont très anciennes, préhistoriques, et correspondent à la prise de conscience des objets impliqués soit dans la nutrition (l'évaluation des quantités de nourriture), soit dans la sexualité (la reconnaissance des formes du partenaire). Pour apprécier une source de nourriture, l'homme doit élaborer des mots pour distinguer le "plus grand" et le "plus petit". De même, pour repérer un partenaire sexuel, il doit élaborer des mots pour désigner des formes, des figures. Ainsi, arithmétique et géométrie ont-elles, d'après ma réflexion, pour double origine le besoin principal de l'homme : manger, et son désir essentiel : le coït (2, 3, 4). On comprend aisément la différence entre un besoin et un désir. Un besoin doit être satisfait sous peine de mort. Un désir peut rester insatisfait sans mettre la vie en danger.

 

Les philosophes grecs, en général, se sont passionnés pour l'arithmétique et la géométrie, qui constituent les "mathématiques" (du grec mathéma : étude). Cet intérêt est lié d'une part à la simplicité des concepts. Il est indiscutable que les objets désignés par "deux", "triangle", "décagone" sont plus simples que les objets désignés par les mots "livre" ou "éléphant", et l'on sait déjà que les philosophes grecs cherchaient le simple sous le complexe. Cet intérêt est lié d'autre part aux combinaisons innombrables que peuvent former les nombres et les figures conduisant à des propositons irréfutables. Par exemple : "tous les triangles ont trois côtés". Pour la plupart des objets, l'on se trouve face à des caractéristiques sur lesquelles tous les hommes ne s'accordent pas nécessairement. Certains disent qu'un chat vaut mieux qu'un chien, ou prétendent que le vin est meilleur que la bière. Mais il n'y a personne pour nier que "quatre et trois font sept".

 

C'est probablement la constatation du caractère apodictique (c'est-à-dire irréfutable) des propositions mathématiques qui a induit la confiance en la raison humaine chez Thalès de Milet. En l'absence de documents, je ne peux pas le démontrer, mais les dix siècles de production philosophique chez les Grecs après Thalès m'incitent à l'affirmer : la prise de conscience du caractère indiscutable des propositions mathématiques (que l'on appelle des "théorèmes") a conduit à la constitution du rationalisme. La philosophie est fille du nombre et de la figure. Le nombre est le fruit du besoin de manger. La figure est le produit du désir d'aimer.

 

Nous retiendrons que les mathématiques sont l'étude des nombres (arithmétique) et des figures (géométrie), et qu'elles fournissent des propositions apodictiques, les théorèmes.

 

(1) M. Merleau-Ponty: Eloge de la philosophie, Gallimard, 1953, p. 48.

(2) J.C. Baudet : Nouvel Abrégé d'histoire des mathématiques, Vuibert, Paris.

(3) J.C. Baudet : "Les deux sources de la pensée mathématique", Revue Générale 137(5): 51-55, 2002.

(4) J.C. Baudet : Mathématique et vérité, L'Harmattan, Paris.

 

 

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Philosophie 005 - Les dieux

28 Décembre 2011 , Rédigé par jeanbaudet.over-blog.com Publié dans #Philosophie, #Religion

Il est inutile de mener à la rivière un âne qui n'a pas soif. Aussi ma réflexion n'est-elle destinée qu'aux curieux et aux sincères, car je ne saurais ébranler dans leur savoir définitif les membres du troupeau (servum pecus), gonflés pour toujours de leurs certitudes, convaincus à jamais des supériorités du fantasme et des traditions sacrées sur l'humble recherche faite d'observations et de vérifications et d'autocritique. De toutes les manières, les imbus du Suprême Savoir n'ont aucun besoin de philosophie, puisqu'ils ont depuis longtemps atteint le bonheur, celui d'avoir toujours raison. O sancta simplicitas !

 

Nous devons insister sur le fait que les textes des physiciens de Milet sont presque totalement perdus, et que la reconstitution de leurs idées que je propose est largement hypothétique. Mais l'essentiel est de voir que l'humanité pensante a connu trois moments successifs, trois "états de la Pensée". Primo, une immense période qui commence avec l'invention du langage (au Paléolithique, à une date qu'il est impossible de préciser). Secundo, une époque décisive (disons de 600 à 430 avant notre ère) au cours de laquelle le système de pensée que l'on appellera philosophie apparaît, avec notamment Thalès, Héraclite et Empédocle. Tertio, la période (du Ve siècle avant notre ère jusqu'à la création du présent blog) où la philosophie se développe, soit en continuation des idées de Thalès, soit en opposition à celles-ci. Car, penser c'est toujours accepter ou refuser une proposition. Penser à rien est impossible (mais l'on peut ne pas penser), la pensée est toujours une réaction à un stimulus : penser, c'est toujours penser à quelque chose (1) ! Empédocle a pensé contre les physiciens de Milet, en pensant qu'il y a quatre éléments plutôt qu'un seul. Héraclite a pensé contre Thalès en pensant que l'élément primordial est le feu plutôt que l'eau. Et Thalès a pensé contre les traditions acceptées en son pays à son époque.

 

Ces traditions avaient notamment été rassemblées dans le poème Théogonie d'Hésiode (VIIIe siècle), qui explique que du Chaos (que l'on traduit par " abîme " ou par " vide ") naquirent Erèbe et la Nuit, puis Ether et le Jour. Ensuite, de génération en génération naquirent différents dieux, puis apparurent les hommes. Un des dieux, Zeus, prit l'ascendant sur tous les autres et devint le roi des dieux immortels et des hommes mortels.

 

En pensant que tout est formé d'eau et uniquement d'eau, Thalès en venait à considérer que toute la généalogie des dieux (qui formait la base des croyances communes à tous les Grecs) n'était qu'une accumulation de fables imaginées par les poètes, et sa réflexion le menait donc à l'athéisme. Il importe peu que Thalès ait formellement proclamé l'inexistence des dieux, c'est une question d'érudition historique oiseuse et d'ailleurs insoluble en l'absence de textes. Mais il est certain que Xénophane, un des physiciens, exprima nettement ses doutes quant aux " vérités " des traditions religieuses.

 

Comprenons bien la position des Milésiens, car elle est la source de toutes les discussions qui animent et divisent les hommes depuis plus de deux millénaires, discussions très souvent violentes car, curieusement, certains hommes ne peuvent pas traiter la question des dieux (et donc du " sacré " et des " valeurs ") sans s'énerver et sans aller jusqu'à insulter l'adversaire, voire jusqu'à le mener au bûcher, jusqu'à poser des bombes pour détruire ceux qui pensent autrement. Nous essayons de comprendre l'évolution de la pensée humaine, nous essayons même ici de penser et d'arriver à des propositions qui nous paraissent fondées, et nous tentons de montrer ce qui nous semble les justifier, mais nous ne voulons aucunement imposer nos idées à quiconque, car imposer des idées, c'est justement tout le contraire de la philosophie. Je laisse ce projet aux imams, aux gourous, aux chefs de partis. Je ne pense pas à la place de mes lecteurs, je pense devant eux (dans la maison de verre qu'est Internet) et je tente, modestement et sans beaucoup d'illusion, de les aider à penser par eux-mêmes. Et si l'un ou l'autre de mes lecteurs trouve qu'Hésiode avait raison, je le laisse sacrifier aux dieux, je respecte son opinion, et je ne l'insulte pas.

 

Je n'ai pas été visité par un ange, aucun dieu n'a chuchoté à mes oreilles, et je n'ai jamais senti au fond de mon coeur l'influence secrète de Phoebus ou du Saint-Esprit, je ne me sens investi d'aucune mission, je ne suis qu'un homme parmi sept milliards d'êtres plus ou moins semblables, et qui dans sa jeunesse a étudié avec ferveur la chimie, la biologie et la philosophie. Je sais des choses que d'autres ignorent - par exemple je sais qu'il y a six électrons dans l'atome de carbone -, mais je ne doute pas que d'autres savent des choses que je ne sais pas. J'ai étudié dans des livres recommandés par mes maîtres, puis dans d'autres livres que j'ai choisis moi-même, l'origine des religions, celle de la philosophie et celle de la science (2). Il m'a semblé que j'arrivais - après bien des années de lectures et de réflexions - à une " vision du monde " originale et cohérente, et peut-être (mais allez savoir !) proche de la réalité. Mais quand je constate qu'Empédocle n'était pas d'accord avec Xénophane, et qu'Héraclite s'opposait à Thalès, je me méfie très fort de mes propres résultats. Peut-être s'agit-il de résultats provisoires, qui seront perfectionnés, voire totalement combattus, par mes successeurs. J'expose toutefois ces résultats, pensant être utile à ceux qui veulent penser en se libérant des traditions - ce qui implique de savoir d'où viennent ces traditions, et donc de connaître Hésiode, Thalès, Anaximène et les autres !

 

Quant à ceux qui continuent à croire en Zeus ou en Phoebus, ou en d'autres transcendances peut-être plus subtiles, qu'ils pardonnent ma mécréance. Elle a trois caractéristiques, qui sont peut-être des qualités : elle est sincère, elle se sait provisoire, et elle ne veut convaincre personne.

 

Nous retiendrons que le monisme de Thalès et des autres physiciens de l'école de Milet implique le matérialisme, c'est-à-dire l'idée que seule la matière existe dans l'Être, sans qu'il y ait place pour autre chose que la matière, c'est-à-dire pour des entités " non-matérielles " ou " spirituelles ", telles que forces invisibles, esprits, âmes, dieux, démons, anges, etc. L'athéisme est une conséquence du monisme thalésien. Jamais et nulle part un homme n'avait osé, avant lui, affirmer l'inexistence des dieux !

 

(1) Allusion au célèbre apophtegme de Franz Brentano (1838-1917), à l'origine de la phénoménologie d'Edmond Husserl (1859-1938) : " La conscience est toujours conscience de quelque chose ".

(2) Mes recherches sur l'origine des religions et l'invention des dieux m'ont conduit à publier un ouvrage de synthèse sur la question : Curieuses histoires de la pensée - Quand l'homme inventait les religions et la philosophie, Jourdan, Bruxelles, 2011, 601 p.

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