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Jean C. Baudet

Les haricots (Phaseolus, Vigna)

Le complexe Phaseolus-Vigna

Le haricot est une plante vivrière d’importance mondiale, d’origine américaine. Quand Carl Linné, l’illustre botaniste suédois, avec son Species plantarum, en 1753, inaugure la botanique moderne, il propose le binôme Phaseolus vulgaris pour désigner cette espèce, et il classe d’autres haricots, moins bien connus à l’époque, dans le genre Phaseolus ou dans le genre voisin Dolichos.

Aujourd’hui, beaucoup d’espèces considérées comme appartenant au genre Phaseolus sont classées dans les genres Vigna, Macroptilium ou Strophostyles. Ces genres sont classés dans la famille des Fabaceae, tribu des Phaseoleae, sous-tribu des Phaseolinae, groupe des Phaseolastrae.

Nous remercions très vivement Daniel G. Debouck, l’un des meilleurs connaisseurs actuels du haricot, directeur de l’Unité des Ressources génétiques au CIAT, Centro Internacional de Agricultura Tropical, de nous avoir communiqué aimablement ses publications récentes.

Les haricots sont des Légumineuses

En français, on utilise, depuis la Renaissance, trois mots (fève, haricot et pois) pour désigner des plantes dont la graine est comestible, et qui se distinguent nettement des céréales (blé, orge, riz, etc.) par des graines plus grosses, et surtout par le fait que ces graines se forment dans une gousse ou cosse très caractéristique. En anglais, les termes correspondants sont bean et pea. Il y a de nombreuses autres plantes dont le fruit est une gousse, et depuis l’Antiquité on les appelle « Légumineuses ». Dans ce groupe se trouvent d’autres plantes alimentaires (comme les lentilles) et de nombreuses espèces fourragères (la luzerne, le trèfle, etc.).

Nous commencerons l’histoire de la botanique des haricots en 1753, quand paraît la première édition du Species plantarum de Linné, parce que cette date est le point de départ « officiel » de la nomenclature actuelle des botanistes (article 13 du Code international de nomenclature botanique).

Les Légumineuses vivrières déjà connues par les Grecs et les Romains de l’Antiquité sont le pois, le pois chiche, la fève et la lentille. Les haricots proprement dits ne sont cultivés en Europe que depuis le XVIe siècle. Avec le développement économique, l’importance dans l’alimentation des Européens des fèves, des haricots et des pois va diminuer, à mesure que la consommation de produits animaux augmente. Aujourd’hui, ces plantes ne sont plus, en Europe occidentale, que des plantes maraîchères, alors qu’elles sont restées des plantes vivrières (c’est-à-dire essentielles pour la nutrition) dans toutes les parties tropicales du monde.

Linné ayant situé le haricot commun dans le genre Phaseolus, notre recherche est basée sur les 495 binômes de ce genre qui ont été publiés, de 1753 à 2007. Nous avons tenté d’identifier l’auteur de chacun de ces noms et d’en repérer et dater la publication, afin d’établir la chronologie de la taxonomie du genre Phaseolus, c’est-à-dire de la connaissance des haricots cultivés et des espèces sauvages voisines. Ce travail est fastidieux, aussi avons-nous commencé par étudier de manière approfondie seulement la période 1753-1900. Nous avons exploré l’histoire des genres voisins, en particulier le genre Vigna.

De 1753 à 1900, 325 « espèces » du genre Phaseolus sont décrites par les botanistes, mais 14 sont considérées actuellement comme de « bonnes espèces ».

Les botanistes ayant étudié les haricots

Pour cette période, nous avons identifié 144 botanistes qui sont intervenus dans l’étude taxonomique des haricots. Voici le début et la fin de la liste de ces chercheurs.

Adanson, Michel, 1727-1806 (Français),

Aiton, William T., 1766-1849 (Britannique),

Andersson, Nils Johan, 1821-1880 (Suédois),

Baillon, Henri, 1827-1895 (Français),

Baker, John Gilbert, 1834-1920 (Britannique),

Balfour, John H., 1808-1884 (Britannique),

Barton, William P.C., 1786-1856 (Américain),

Beddome, Richard Henry, 1830-1911 (Britannique),

Bello y Espinosa, Domingo, 1817-1884 (Espagnol),

(…)

Wight, Robert, 1796-1872 (Britannique),

Willdenow, Carl Ludwig, 1765-1812 (Allemand),

Wright, Charles, 1811-1885 (Américain),

Wright, John, 1811-1846,

Zollinger, Heinrich, 1818-1859 (Suisse),

Zuccagni, Attilio, 1754-1807 (Italien).

 

Remarquons que les nations les plus impliquées dans l’étude des haricots, pour la période concernée, sont l’Allemagne (38 botanistes), la Grande-Bretagne (30), les Etats-Unis (20) et la France (13).

Nous avons effectué des recherches biographiques plus poussées, mais l’ampleur de la tâche est considérable et l’intérêt philosophique somme toute minime. Voici quelques données complémentaires.

 

Date et lieu de naissance                                                                              Décès

 

1707 04 26      Amsterdam              Burman, Johannes                                 1780 02 20

1707 05 23      Rashult                     Linné, Carl von                                      1778 01 10

1714                Butzbach                  Fabricius, Philipp Conrad                     1774

1717 08 28      Lisbonne                  Loureiro, Joao de                                   1791 10 18

(…)

1870 07 16     Berlin                   Harms, Hermann August                   1942 11 27

1872 03 29     New York              Pollard, Charles Louis                      1945 08 16

Quelques dates importantes

Au début du mois de mai 1753, Carl Linné publie le premier volume de son grand ouvrage Species plantarum, exhibentes plantas rite cognitas, ad genera relatas cum differentiis specificis, nominibus trivialibus, chez Laurent Salvius, à Stockholm (560 pages). C’est avec la parution de ce livre que débute l’histoire de la botanique « moderne ». Le deuxième volume paraît, folioté de 561 à 1200, le 16 août de la même année. C’est dans cet ouvrage que Linné définit le genre Phaseolus pour y insérer les haricots. Il définit 11 espèces différentes dans ce genre, à savoir 6 cultivées pour la graine et 5 qui sont des espèces sauvages. Les Phaseolus cultivés sont Phaseolus vulgaris, qui correspond au haricot couramment cultivé en Europe, P. coccineus, le haricot d’Espagne, P. inamoenus, P. lunatus, P. max, et P. radiatus, ces deux dernières espèces, à graine relativement petite, étant des haricots cultivés en Asie. Les espèces sauvages sont P. farinosus, P. helvulus, P. vexillatus, P. alatus, P. caracalla. Linné définit en plus quatre genres voisins, Erythrina avec trois espèces, Clitoria (4 spp.), Glycine (8 spp.) et Dolichos (12 spp.).

Dix ans après la parution de la première édition du Species plantarum de Linné, en 1763, Michel Adanson, qui a séjourné plusieurs années au Sénégal pour y étudier la flore, fait paraître le premier tome de son ouvrage Familles des plantes, « Contenant une préface historique sur l’état ancien et actuel de la botanique, et une théorie de cette science », chez Vincent, à Paris (CCCXXV + 189 pages). Le second et dernier tome paraît la même année, en août, comprenant 640 pages. Parmi les plantes de la famille des Légumineuses, Adanson décrit quatre nouveaux genres qui montrent certaines affinités avec le genre Phaseolus de Linné : Cajanus, Canavalia, Mucuna et Lablab. Il définit, parmi les Légumineuses, la « section » des Phaseoli, qui rassemble Phaseolus et vingt-trois genres voisins. Cette date marque l’apparition de l’idée d’un groupement naturel intermédiaire entre le genre et la famille (ou « ordre », selon la terminologie de Linné).

Puis vient le travail, en 1825, d’Augustin Pyrame de Candolle. Il publie ses Mémoires sur la famille des Légumineuses, chez A. Belin, à Paris. Le 4ème mémoire est intitulé Division de la famille des Légumineuses en sous-ordres et en tribus. Il répartit les Légumineuses en Papilionacées, Swartziées, Mimosées et Césalpiniées. Les Papilionacées (où se situent les haricots) forment le groupe le plus nombreux. De Candolle a étudié avec beaucoup d’attention la germination de nombreuses plantes, et il attribue une grande importance à la consistance des cotylédons, qui peuvent être foliacés ou charnus. Ce qui l’entraîne à distinguer six tribus parmi les Papilionacées. Trois tribus sont caractérisées par des cotylédons foliacés : Sophorées, Lotées et Hédysarées. Les trois autres présentent des cotylédons charnus : Viciées, Dalbergiées et Phaséolées. C’est évidemment dans cette dernière tribu qu’est placé le genre Phaseolus. Le groupe correspond assez bien à la section des Phaseoli d’Adanson et à la sous-tribu des Phaseoleae de Bronn.

Le 9ème mémoire a pour titre Revue de la tribu des Phaséolées. On y apprend que les plantes de cette tribu se caractérisent par leurs étamines le plus souvent diadelphes, et par leurs feuilles à folioles en nombre impair (en fait, il y en a trois le plus souvent). Voici les genres de cette tribu : Abrus (« qui tient le milieu entre les Viciées et les Phaséolées »), Sweetia, Macranthus, Rothia, Teramnus, Amphicarpaea, Kennedya, Rhynchosia, Fagelia, Wisteria, Apios, Phaseolus, Soja, Dolichos, Vigna, Lablab, Pachyrhyzus, Parochetus, Dioclea, Psophocarpus, Canavalia, Mucuna, Cajanus, Lupinus, Cylista, Erythrina, Rudolphia. Le botaniste suisse y ajoute d’ailleurs deux nouveaux genres, Collaea et Otoptera.


Encore quelques « grandes » dates…

1826 : Nicaise A. Desvaux : « Observations sur la famille des Légumineuses », in Annales des sciences naturelles (9 : 404-431), article dans lequel il propose les genres Calopogonium et Euriosma. Celui-ci correspond à l’ensemble d’espèces qu’A.P. de Candolle avait placées dans la section Eriosema du genre Rhynchosia.

1829 (28 novembre) : parution posthume de la Flora Fluminensis, seu Descriptionum plantarum praefectura Fluminensi sponte nascentium de José Mariano Vellozo (mort en 1811). On y trouve la description de cinq espèces de Phaseolus croissant au Brésil : P. bicolor, P. violaceus, P. candidus, P. cochleatus, P. dolichoides.

1832 (octobre) : George Don publie, à Londres, le volume II de son grand traité A general history of the dichlamydeous plants (il publiera le quatrième et dernier volume en 1838). Il y décrit les espèces Phaseolus leptophyllus, P. tuberosus, P. pauciflorus, Dolichos curtisii, D. sessei, D. undulatus, D. arborescens, D. geminiflorus, D. pavonii, D. pubescens.

1835 : G. Savi, dans un ouvrage de la série Memorie della Reale Accademia delle Scienze di Torino, décrit Phaseolus abyssinicus, P. citrinus, P. humifusus.

1865 : G. Bentham reclasse la tribu des Phaseoleae en 6 sous-tribus : Erythrineae, Euphaseoleae, Glycineae, Galactieae, Diocleae, Cajaneae.

Conclusion

Les résultats de notre recherche peuvent être résumés par trois nombres. En quelque 150 ans (de 1753 à 1900), 144 botanistes de diverses nationalités ont apporté une contribution à la taxonomie du haricot et des espèces voisines. Leurs travaux les ont conduits à publier 325 binômes dans le genre Phaseolus. De ces 325 espèces supposées, seules 14 « bonnes » espèces sont admises par les botanistes d’aujourd’hui :

 

1753 : C. Linné                                     Phaseolus vulgaris

                                                     Phaseolus coccineus

                                                     Phaseolus lunatus

1831 : C. Martius                                  Phaseolus microcarpus

1837 : G. Bentham                                Phaseolus pedicellatus

1838 : D. von Schlechtendal                 Phaseolus anisotrichus

1839 : W. Hooker & G.A. Walker-Arnott  Phaseolus micranthus

1844 : G. Bentham                                Phaseolus filiformis

1852 : A. Gray                                       Phaseolus acutifolius

                                                     Phaseolus wrightii

1853 : A. Gray                                       Phaseolus angustissimus

1881 : E.L. Greene                                Phaseolus parvulus

1882 : S. Watson                                   Phaseolus polymorphus

1888 : N. Britton et alii                         Phaseolus polystachios

 

 

Nous pouvons également calculer que, sur une période d’un siècle et demi, la communauté scientifique a cru découvrir 325/148 = 2,2 nouvelles espèces en moyenne par an dans le genre que nous avons étudié exhaustivement.

Enfin, un troisième calcul est plus intéressant. Pendant 148 ans, 144 botanistes étudient un genre de plantes, et croient découvrir 325 espèces, alors qu’il n’y en a effectivement (c’est-à-dire dans l’état actuel de la science) que 14 ! C’est-à-dire que 311 binômes proposés et publiés dans la littérature scientifique se sont révélés des noms correspondant à des espèces illusoires. Cela représente une « efficacité » de la recherche qui vaut 14*100/325, soit 4,3 %. Ceci peut sembler fort peu : 95 % des conclusions des chercheurs, de 1753 à 1900, se sont révélées erronées !

Il ne faut pas accabler la mémoire de ces botanistes, qui ont travaillé me semble-t-il avec le plus grand sérieux, mais qui étaient loin de disposer des moyens considérables que les taxonomistes d’aujourd’hui peuvent mettre en œuvre : observations au microscope électronique, analyses chimiques extrêmement sophistiquées, moyens de calcul (ordinateurs) permettant des essais de « taxonomie digitale »… En outre, et c’est d’une importance décisive, en 1900 de très vastes régions du monde étaient encore botaniquement inexplorées, or pour comprendre la taxonomie d’un groupe végétal, il importe de disposer d’un échantillon aussi complet que possible.

Pour connaître les relations du haricot avec ses voisins, c’est-à-dire pour apprécier les diverses espèces de Phaseolus, de Vigna, de Strophostyles, etc., dans leurs relations phylogénétiques impliquées par la théorie de l’évolution, il a fallu beaucoup de temps, et la collaboration de plusieurs dizaines de spécialistes.

La science des haricots fut – et reste encore – une longue patience.

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