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Jean C. Baudet

Rencontre

Un jour, j’ai rencontré un grand Poète.

J’avais douze ans, treize ans peut-être

C’était fascinant. Je n’en avais jamais vu.

Je vous parle d’un temps où l’on ne connaissait les choses,

Les choses importantes, que par le cinéma.

Et je n’avais pas vu de vrai poète au cinéma.

Sauf Jean Cocteau, je me souviens très bien d’Orphée.

Il fumait sa cigarette, en vrai poète, en faisant

beaucoup de fumée

Et il était très beau, aussi beau que ses dessins

avec toujours la petite étoile.

Mais le Poète que j’ai rencontré avait une autre beauté

Il n’était pas rasé, sa barbe était grise et jaune

Il était petit et ne faisait pas de cinéma.

En fait, je le connaissais depuis longtemps,

Mais ce jour-là je sus, en le voyant comme tous les jours,

Buvant sa bière, ne disant rien,

J’ai su en voyant ses yeux gris qu’il voyait des choses

Que je ne voyais pas,

Que son regard était plein d’une vie difficile,

Trop difficile pour faire des vers ou des dessins avec étoile,

Trop difficile pour faire du cinéma.

C’était un grand poète qui ne faisait pas de chanson

C’était un  poète immense qui rimait dans sa tête

Les malheurs avec les bonheurs

La bière froide avec la cigarette éteinte

Les plaisirs avec les désirs

Sa vie triste avec toutes les tristesses

Sa vie passée avec toutes les passions

Sa vie isolée avec les solitudes

Sa vie au vent avec les abandons

Sa vie de rien avec l’éclat du monde

Sa vie de douleur avec les déchirures

Sa vie d’attente avec les promesses trompées.

C’était un grand poète

Qui buvait de la bière ou du vin

Et qui cherchait à comprendre les choses

L’incendie qui détruit, la maladie qui ronge

L’argent qui manque, le toit qui tombe

Le pied qui gonfle, le chien qui crève

Le feu qui s’éteint, la fumée et les cendres

Et qui vivait avec dans le regard

De ses yeux gris

Cette distance irrattrapable de ce qui est vécu.

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